Grazia

ET OUI, JE SUIS ROM. ET J'AI RÉUSSI

ETUDIANTES BRILLANTES, EMPLOYÉES MODÈLES, MILITANTES, ELLES FONT EXPLOSER TOUS LES CLICHÉS SUR LEUR COMMUNAUTÉ. GRAZIA LES A RENCONTRÉES

http://www.grazia.fr/societe/temoignages/galeries/et-oui-je-suis-rom.-et-j-ai-reussi-635756

Izabela et Liliana, dont on parle dans ce reportage, ont été liées au Kesaj Tchave. Izabela en tant que danseuse, et Lili, comme médiatrice sur le terrain des caravanes de Montreuil. Toutes les deux ont fondé des groupes de danses, a l´image de Kesaj Tchave

                                                                                                                              

 

Un visage délicat encadré de boucles brunes, une voix posée s’exprimant dans un français châtié. Il y a tout juste un an, on découvrait Anina Ciuciu. Jeune femme d’origine roumaine, d’ethnie rom. Et auteur d’une biographie envoyant valser les préjugés sur sa communauté. Elle se plaît, encore aujourd’hui, à le marteler : chez elle, on ne vole pas, on ne mange pas de hérisson. On ne joue même pas de guitare d’ailleurs. Exit, les idées préconçues sur une population qu’elle ne supporte plus de voir "ostracisée, caricaturée, manipulée". Oui, on peut être rom et réussir. Avoir traversé l’Europe à l’arrière d’un camion et atterrir sur les bancs de la Sorbonne. Avoir vécu dans des bidonvilles et préparer le concours de la magistrature. Avoir fait la manche et, finalement, publier un livre. "J’ai écrit parce que je voulais que les représentations changent", confie-t-elle aujourd’hui. Parce que, elle ne cesse de le répéter, son histoire n’est pas si singulière : "On parle de moi comme d’une exception, mais je n’ai rien d’exceptionnel"

Pourquoi, alors, n’entend-on que sa voix à elle ? Pourquoi les autres ne prennent-ils pas la parole pour dire qu’il n’y a pas de réalité unique, si commode à plaquer sur une communauté entière (environ 15 000 Roms vivraient en France) ? "Certains, parmi ceux qui ont réussi, ont peur de s’exposer parce qu’aujourd’hui encore, il faut "oser avouer" que l’on est rom. Ne pas le dire, c’est se prémunir contre des remarques désobligeantes." Grazia a convaincu quatre autres jeunes femmes de raconter leur brillant parcours. A leur tour, Izabela, Linda, Radost et Liliana bousculent nos idées reçues à coups de diplômes et d’engagements militants. Tout en assumant fièrement leur double culture. Sans occulter ni leurs ambitions ni leurs révoltes. "Les femmes sont les piliers de notre communauté,glisse Anina. C’est par elles qu’on réussira à s’en sortir, à sortir des clichés."                    

Je suis Tzigane et je le reste (City Edition). En poche le 2 avril.

 

 

„Rómka na Sorbone – čo je na tom výnimočného?“

 

24 ans, en France depuis 1997.
Signe particulier : auteur de Je suis Tzigane et je le reste

Après un long périple, un passage de quelques mois par l’Italie, je suis arrivée en France à l’âge de 7 ans, avec mes parents et mes sœurs. Raconter toutes ces épreuves, dans mon livre, cela m’a énormément coûté. Certaines étapes, j’aurais aimé ne plus jamais avoir à y repenser. La honte de ma mère lorsqu’il fallait tendre la main dans la rue, la misère noire. Mais il y a eu aussi, et heureusement, des rencontres formidables, des gens qui nous ont aidés. J’ai pu mener mes études, jusqu’à arriver à la Sorbonne en 2012. Depuis que mon livre est sorti, il y a un an, mon parcours a beaucoup été mis en avant, et présenté comme exceptionnel. Mais une Rom à la Sorbonne, en quoi est-ce extraordinaire ?

Beaucoup d’autres jeunes de la communauté ont réussi des choses formidables. J’aimerais qu’on parle d’eux aussi, plutôt que de caricaturer et de résumer "la question rom" à des manipulations politiques et électorales. C’est le cas à la fois en France et en Roumanie. Début mars, je suis d’ailleurs partie à Bucarest présenter mon livre, qui vient d’être traduit en roumain. Je suis très heureuse que mon message puisse être entendu, aussi, là-bas. La suite pour moi ? Je viens de décrocher un stage pour l’été à la Cour européenne des droits de l’homme. Et puis après mon Master 2 de droit, je vais préparer les concours du barreau et de la magistrature. J’ai hâte de pouvoir aider mes parents, qui ont tout sacrifié, jusqu’à leur santé, pour mes sœurs et moi.

 

IZABELA, 18 ROKOV, vo Francúzsku od  2 000

Zvláštne znamenie: pripravuje sa na maturitu a sníva že založí svoj vlastný cirkus

„Som veľmi hrdá na svoju dvojitú kultúru“

 

18 ans, en France depuis 2000.
Signe particulier : prépare son bac et rêve d'ouvrir un cirque.

Quand on a débarqué sur notre premier terrain, à Saint-Denis, j’avais 5 ans. Il paraît que j’ai agrippé ma mère et que je lui ai dit : "On va vraiment vivre là ?" C’était une sorte de cabane de chantier de 10m2, sans eau ni électricité. Et on a vraiment vécu là pendant des années. Je faisais mes devoirs à la bougie, à l’école les enfants m’appelaient "la Tzigane". Malgré tout, j’ai passé toutes les classes. Un petit miracle. Les jours où c’était trop dur, où je me décourageais, je prenais exemple sur mon père, Micha. Lui, il a toujours le moral. Il est devenu ascensoriste, et on vit tous les trois, avec ma mère, dans une HLM en Seine-Saint-Denis.

Je prépare mon bac comptabilité cette année, mais ça ne m’empêche pas de faire des tas d’autres choses en même temps : du cirque aérien à l’Académie Fratellini, du flamenco, du violon, de la danse traditionnelle tzigane. J’ai même créé une association l’année dernière : on fait au moins un spectacle par mois. Ma double culture, j’en suis fière. Et quand on me demande si je suis rom, je réponds : "Oui, bien sûr". Pourquoi le cacher ? Si ça ne plaît pas, tant pis. Ma plus grande victoire, ce serait d’obtenir la nationalité française. Et mon rêve ? Ouvrir mon propre cirque. Il faut être ambitieux, non ?

 

LINDA 23 rokov, vo Francúzsku od 2003

Zvláštne znamenie: zvolená Najlepšia Učnica Francúzska

„Keď som sa všetkým priznala, nikto mi neveril“

 

23 ans, en France depuis 2003.
Signe particulier : élue Meillleure Apprentie de France.

Je suis arrivée à 12 ans, avec ma mère et ma sœur. On a vécu dans des bidonvilles, des hôtels, une maison abandonnée. Mais ma mère n’a jamais lâché. C’est elle qui m’a inscrite au collège alors que je parlais à peine français. Quelques années plus tard, quelle émotion quand elle m’a vue sous les ors du Sénat, récompensée comme Meilleure Apprentie de France catégorie pressing ! J’étais une star au lycée. Mais à l’époque, les autres savaient seulement que j’étais roumaine, pas rom.

Quand j’ai fait mon  "coming out", personne n’y a cru. Mes amis pensaient sincèrement que tous les Roms faisaient la manche. Ma petite sœur, elle, prétendait qu’elle était chinoise pour avoir des copines… Les stéréotypes ont la vie dure. Moi-même, la première fois que mon patron m’a demandé de faire la caisse, j’ai pris peur : si je me trompais dans les comptes et que j’étais accusée de vol ? Aujourd’hui, ça va mieux : j’ai décroché un CDI dans un pressing, je vis avec mon copain, et j’ai une carte de séjour, que je renouvelle chaque année. Ma priorité : économiser pour acheter un appartement ici. Loin de Paris, je ne me sens pas bien !

 

 

RADOST 29 rokov, vo Francúzsku od 2010

Zvláštne znamenie: pripravuje konkurz Európskej komisie

„Chcela by som byť prvou rómskou európskou funkcionárkou“

 

29 ans, en France depuis 2010.
Signe particulier : prépare le concours de la Commission européenne.

En Bulgarie, ma famille s'en est toujours sortie et nous n’avons pas connu les bidonvilles. Mais d’une manière générale, les discriminations envers les Roms là-bas sont terribles, et même manipulées par un parti nationaliste qui a pignon sur rue. A la banque, à l’hôpital, les Roms sont maltraités. Il existe encore des écoles non mixtes. J’ai eu la chance de passer à travers ça, j’avais même quelques amis bulgares. Après, j’ai réussi à entrer dans le système en forçant les portes.

Je suis devenue professeur, et j’ai travaillé pour une ONG sur un projet d’éducation des enfants rom. J’ai alors compris que toutes les politiques à l’égard de notre communauté se décident au niveau européen, avant d’être déclinées dans chaque pays. Je me suis débrouillée pour faire un stage à la Commission en 2009, puis pour obtenir une bourse. Depuis, j’étudie à Paris, et je prépare les concours. J’aimerais devenir la première fonctionnaire européenne rom ! En attendant, je viens de finir, grâce à un financement du Parlement européen, une étude sur les Roms et le populisme… en France. Tout un programme.

 

LILIANA 34 rokov, vo Francúzsku od 2004

Zvláštne znamenie: domovníčka a zapísaná na kandidátke komunálnych volieb  

„Práve som založila moje vlastné združenie vzájomnej pomoci“

 

34 ans, en France depuis 2004.
Signe particulier : gardienne d'immeuble et candidate aux municipales.

Pour venir à Paris, j’avais pris toutes mes plus belles robes. J’en rêvais depuis si longtemps. Mais lorsque je suis arrivée, sur ce terrain près du Stade de France, quel choc : les rats qui passaient, les braseros, les baraques… Pendant des années, nous avons déménagé de camp en camp. Il fallait tout recommencer à chaque expulsion. Mon mari travaillait dans la ferraille, moi je vendais des fleurs. Et puis un jour, une association nous a aidés : la porte s’entrouvrait, pas question que je la laisse se refermer après toutes ces années de galère. La spirale positive a commencé le jour où j’ai vu Daniela avec son cartable sur le dos. C’était fascinant pour moi de me dire : ma petite fille va à l’école en France.

Ensuite on a été logés dans un hôtel, et l’association nous a fait confiance. Au point de me proposer, en 2008, un poste de médiatrice scolaire pour faire le lien entre les familles roms et les écoles. Un CDI ! Tout s’est enchaîné : on a reçu une carte de séjour de dix ans, un logement. Il y a quelques mois, j’ai obtenu un poste de gardienne d’immeuble à Montreuil. Et je viens de créer ma propre association, Rom Réussite. J’ai déjà commencé un premier projet d’accompagnement de 17 familles. Il faut montrer qu’on sait s’en sortir. Et qui sait, j’aurais peut-être bientôt un vrai pouvoir pour aider ma communauté ? Je suis sur la liste EELV pour les élections municipales de Montreuil…