été 2010

 

Tournée d’été 2010

 

C’est à croire que nous sommes devenus des vrais pros, les tournées se suivent, sont toutes différentes et pourtant se ressemblent, on ne fait presque plus la différence. Il est vrai que la saison dernière était très intense – Méga tournée d’été 2009, tournée d’hiver, séjour de Noël, ateliers en Ile de France, manifestations, radios, ensuite la Roumanie, de nouveau la France, articles dans les journaux, BD, le Défi, Akana me, les Ogres, les Tuileries…  On ne fait pratiquement plus état des difficultés incroyables liées aux départs, c’est toujours pareil, on dirait que « ça fait partie du décor » et bien que le stress inhérent à ces entreprises est un élément que je n’arrive toujours pas à apprivoiser, force est de constater que la « machine » Kesaj roule, malgré vents et marrées, comme diraient nos amis bretons, qui ont une grande part de responsabilité dans la poursuite et la réussite de cette aventure. Mais c’est un relais sans cesse repassé de main en main, que ce soit les Cluzel de Felletin,  Andrea de Vicenza, Hervé Féron de Tomblaine, il y a toujours quelqu’un sur notre chemin miraculé pour nous aider à écrire un nouveau chapitre de ces éternelles Kesaj story.

 

Dernier venu au club, Marcel Campion a fait basculer au dernier moment la balance qui était fortement en notre défaveur,  en nous programmant dans son Festival de Jazz Manouche aux Tuileries et en quelques minutes autour d’un café près de la Grande Roue la tournée était sauvée. C’est qu’au départ c’était plutôt mal parti. On a l’habitude, mais là, de nouveau des seuils d’improbabilité ont été franchis.  Un peu à la légère, je me suis laissé prendre par mon propre enthousiasme en déposant un dossier de demande de subvention à la Mairie de Paris, en n’envisageant même pas une seconde qu’une réponse négative puisse survenir puisque c’était dans le cadre de l’Année européenne de la lutte conter la pauvreté. Donc puisqu’il en fut ainsi – le dossier n’est pas passé, nous nous sommes retrouvés à un mois du départ avec pour toute programmation une seule date, celle du festival des Quartiers d’été de Rennes, négocié par nos amis de Yepce, qu’il eut été dommage de ne pas honorer, puisque toute la pub était déjà faite. Mais comment faire une tournée avec un seul festival !? S’il n’y avait pas toute la dynamique du côté de Yepce, on ne se serait certainement pas embarqué dans ce challenge absurde. Alors, comme d’habitude, toutes sortes d’alternatives sont envisagées. Réduction d’effectifs, changement de moyen de transport, etc. Mais force est de constater que si nous voulons honorer nos engagements et donner une représentation de Kesaj digne de ce nom, nous ne pouvons faire autrement que venir avec le gros de la troupe, et donc avec toujours ce bus qui nous coûte si cher, mais qui est le seul moyen de transport réellement envisageable pour autant de personnes sur une distance aussi importante. 

 

Trouver d’autres dates en si peu de temps est impossible. La Fnasat vient avec une idée de collecte publique par le net. Je suis un peu dubitatif d’apostropher  des amis de la sorte, mais le temps presse et c’est rapidement mis en place. Jean-Michel, qui depuis qu’il a fait un reportage sur nous l’été dernier au festival de Montoire pour le CCFD, fait partie du « noyau dur » de Kesaj avec d’autres reportages et plusieurs séjours en Slovaquie,  trouve au dernier moment une alternative avec le LeninCafé, un endroit aux apparences un peu loufoques prés d’Angers où nous pourrions faire une étape sur le retour de Rennes. Mais c’est la date du 14 juillet qui m’interpelle. Il est évident que nous serrons ce jour à Paris, puisque  lendemain, le 15, nous devons nous produire à Rennes.   Bien entendu, c’est une occasion rêvée de créer un événement, mais où et comment ? On regarde du côté de Saint-Denis, Nanterre, Colombes, Montreuil, bref partout où il y a des Roms et où on pourrait initier une manifestation « citoyenne » pour fêter le 14 juillet comme il se doit, en tant que membres de « l’Internationale Tsigane», soucieux des valeurs républicaines et démocratiques chères à la République Française et à ses admirateurs, et qui font tant défaut dans leurs pays d’origine, que nombre d’entre eux est constamment obligé de prendre les routes d’exil pour les chercher ailleurs. Mais, bien sûr, on n’improvise pas une fête nationale comme ça, tout est déjà programmé depuis longtemps, et nos propositions  pour un merveilleux 14 juillet tsigane impromptu et improvisé à la dernière minute dans la ligné des manifestations roms penchant Kusturitsa, ne trouvent preneur nulle part. Le contraire eut été vraiment étonnant… 

 

Avec Colette nous nous souvenons que l’année dernière Marcel Campion avait organisé quelque chose aux Tuileries dans le cadre de sa Fête foraine. Nous n’en savons pas plus, à part que Mr. Campion est un homme d’affaires reconnu sur la place de Paris, toujours très pris et qu’il y a autour de lui pas mal d’artistes du milieu tsigane qu’il fait souvent travailler et qui, comme à l’accoutumé, même étant des connaissances du métier, ne vont pas se précipiter pour nous donner  le contact pour l’approcher.  Colette essaie de le coincer aux puces, à la Chope, mais sans succès. J’hésite à aller à sa rencontre seul, à l’improviste, craignant un refus illico, sans avoir le temps d’exposer le pourquoi de l’affaire. Alors, en désespoir de cause, nous envoyons Joana et Jenika, espérant qu’elles auraient la chance de le trouver et de lui transmettre notre proposition… Et  le lendemain elles le trouvent aux Tuileries en train d’installer sa Grande Roue, il leur accorde 2 minutes et c’est ok pour un rdv avec moi! Aussi tôt dit, aussitôt fait. Le jour suivant nous retrouvons Mr. Campion dans son café attitré de la rue de Rivoli, il écoute, il acquiesce, nous prend le spectacle pour le 13 ou le 14, comme on veut. Même au cinéma, il n’y a pas de pareils rebondissements. Cette fois-ci, c’est un réel sauvetage du débâcle total, de la catastrophe dans la quelle nous foncions. Notre euphorie n’est que proportionnelle au désespoir qui nous habitait quelques instants plus tôt, et dans une ambiance digne des tirages gagnants du loto nous quittons les Tuileries pour des lendemains radieux de la tournée qui vient d’être sauvée in extrémis. Je peux rentrer chercher mes troupes des bidonvilles et ghettos réunis. Une Justice existe, je l’ai rencontré au manège des Tuileries à défaut de l’avoir vainement attendu aux portes de la Mairie de Paris, via l’Europe de Bruxelles avec ses boniments pour lutter contre la pauvreté, la ségrégation,  l’exclusion, la discrimination, et en veux-tu, en voilà… Bon, peut-être que je suis un peu expéditif avec la Mairie de Paris et Bruxelles, mais le fait est que nous aurions pu très bien donner quelques spectacles gratuits au Trocadéro, comme nous l’avions proposé dans notre projet Cultures sans Clôtures, cela aurait donné une vitrine aux gamins qui viennent des coins les plus miséreux de l’Europe pour se présenter sous un jour différent de l’accoutumée et aussi de leur donner à manger tous les jours, ce qui à mon sens n’est déjà pas si mal dans la Grande lutte européenne contre la pauvreté, comme ils disent…  

Rentrer pour partir en tournée avec les 30 gamins, d’accord, à condition d’avoir déjà soi-même de quoi faire le voyage au pays… Finalement j’arrive à dégoter un billet d’avion pas trop cher, et une petite semaine avant le départ je suis de nouveau à Kežmarok pour, vite fait, organiser au moins deux ou trois répétitions, participer au Festival d’artisanat traditionnel à Kežmarok, qui est une manifestation majeure au niveau local à la quelle nous avons promis de participer, faire le point de la situation - et partir en tournée. Le festival est un excellent moyen de tester les troupes. Tout le monde est au rdv, à part Manuela, dont le père s’est bien battu la veille (il en a aligné 5 et on ne sait pas ce que ça va donner en terme de représailles) et est au commissariat, donc elle reste à la maison pour  seconder maman et quelques autres qui n’ont pas de chaussures pour venir sont restés au bidonville. Le spectacle se passe bien, mais il me manque quelque chose, et je crois que c’est l’absence des tous nouveaux qui fait ça. Mais je n’ai pas assez de temps ni d’énergie pour contrer Helena, qui veut absolument faire passer une image parfaite du groupe dans sa ville natale, Kežmarok, donc aucun nouveau !  C’est réussi, c’est parfait, mais un peu trop à mon goût, il manque un peu  de cette spontanéité qui est tant appréciée lorsque les petits nouveaux apportent leur  dynamique enjouée  dans un enthousiasme naturel désorganisé et touchant à la fois.  C’est l’éternel sujet de discorde entre Helena et moi, sur l’image du groupe, donc des Roms, que nous voudrions passer en direction du public. Elle, elle voudrait présenter un groupe excellentissime, élitiste, « comme les autres », comme les « blancs », sans aucune faille, et moi, sombrant facilement dans l’émotionnel, où la participation du plus grand nombre importe presque autant que des qualités individuelles. J’assume mes théories par des années de pratique du spectacle,  mais vu les autres problèmes majeurs liés au départ tout proche  je n’ai pas la force de m’embourber dans cet éternel combat où chaque nouveau membre est obtenu par  moi que suite à des bagarres, ruses et  prises de tête conséquents.  Car problèmes, effectivement il y a. Toujours les mêmes. Comment partir avec 30 personnes et sans un sous ?!  Alors on fait avec. Donc ceux qui se plaignent qu’ils n’ont pas de chaussures, vêtements ou nécessaires de toilette pour partir et nous demandent de l’argent pour s’en acheter, ne partent pas. Nous n’avons pas un seul euro en plus, on fait des miracles pour avoir de quoi manger sur la route, donc ceux qui n’ont pas de chaussures n’ont qu’à venir pieds nus, on verra après. Hélas parmi eux reste aussi Viktor, un ancien expulsé à Krtíš, où il ne file pas forcément le droit chemin. Il est venu du Sud par ses propres moyens à Kežmarok, a participé aux répétitions, ne s’est pas laissé entraîner par David, Figo et Ferko, toujours en dissidence, à la picolade, donc nous lui avons répondu positivement à son souhait de venir avec nous. Mais le jour du départ il n’est pas venu, il n’avait rien à se mettre, et on ne pouvait rien y faire. Par contre,  l’effort qu’il a déjà  fourni était remarquable, il a sans doute eu aussi peur de partir de nouveau dans un groupe cadré, peut être que la prochaine fois il tiendra jusqu’au bout. Le même problème vestimentaire se pose aussi pour  d’autres. Tous les petits viendront tels quels, c'est-à-dire en haillons, on trouvera bien des vêtements en route, et les quelques filles ados, comme Katka ou Vilma prennent ce prétexte car elles veulent tout simplement rester avec leurs garçons. Alors qu’elles restent, on ne va pas leur courir après. Par contre elles veulent entraîner Manuela avec elles, mais ça aurait été dommage, alors Ivana intervient, elle va la chercher au ruisseau qui sert de piscine à toute la colonie et l’amène encore toute mouillée au bus sans rien lui demander. 

 

L’argent que j’ai réussi à réunir sert de caution au chauffeur du bus et pour l’essence pour  les nombreux allers-retours  que je dois faire avant de partir. La veille du départ, désespéré, je roule au volant de la Logan, je réfléchis intensément comment s’en sortir, lorsque je vois une dizaine de femmes tsiganes de Kubachy qui viennent de faire les poubelles dans notre cité, rater le bus du soir qui doit les ramener chez elles. Parfois je les raccompagne en voiture, mais en évitant de le faire après leur tournée, car les sacs en plastique pleins de trésors dont ne veut plus notre société de consommation font passer un sale quart d’heure à mon odorat, sans parler tout simplement du sentiment de  honte de voir cette joyeuse horde bigarrée et souvent éméchée,  en contradiction fondamentale avec tout concept d’hygiène élémentaire, embarquer dans ma voiture à la vue de toute la cité où j’habite, pour la quelle je deviens automatiquement encore pire tsigane qu’elles, puisque en principe conscient de ces écarts hygiéniques. Je sais, c’est mesquin, m’est c’est très fort comme repère social, le regard de ses voisins, et malgré mes allants d’artiste aguerri, habitué d’être en spectacle, je n’en mène pas large lorsque tout le monde me regarde faire le samaritain des poubelles. Ouf, elles ne m’ont pas vues, elles ne sautent pas tout de suite sur ma voiture, et je continue mon chemin. Mais j’ai quand même des remords de conscience, je refais encore un tour en me disant que si elles m’aperçoivent, je les prends, tout en évaluant le temps nécessaire ensuite pour que la voiture s’aère de toutes ces odeurs nauséabondes, afin qu’Helena ne s’aperçoive pas qu’une fois de plus j’ai cédé à mes bas sentiments humanitaires et ai servi de taxi à ces bons à rien (l’opinion d’Helena sur la misère des bidonvilles est simple – ils n’ont qu’à travailler et pas picoler, comme l’ont fait ses parents à elle, et basta).  Deuxième tour, elles ne m’ont toujours pas aperçu. Je pourrais rentrer tranquillement chez moi, mais je me dis que si je compte honteusement sur des miracles pour m’en sortir lors de toutes nos péripéties, alors je devrais moi aussi donner un coup de main au destin de temps en temps et ne pas hésiter autant pour faire une petite bonne action.  Alors je refais encore un troisième tour. Elles sont décidément aveugles, d’habitude elles me débusquent même si j’essaie de me cacher, et là rien, elles sont là avec leurs baluchons à attendre le bus dans l’abribus bondé de braves Slovaques outrés de devoir faire le trajet avec cette décharge ambulante.   Je les cueille, médusées de me voir débarquer, devant tous les gadjos écœurés,  mais heureux de les voir disparaître. Finalement ça se passe très bien, je les ramène vite fait à leur bidonville dans la forêt, ça ne chlingue même pas trop, ce n’est qu’un moment malodorant à passer, compensé par la joie exubérante de ces mamies poubelles qui vivent ce voyage mieux qu’un Noël aux Lafayette.  Donc pour moi, tout compte fait c’est une action miracle intéressée, puisque dans mes délires désespérés j’en espère autant pour notre départ imminent, tout en étant conscient quand même qu’on ne peut pas croire au père Noël… C’était sans savoir que pendant ce temps là, à Kežmarok il se passait une autre scène pas banale chez Margita. En nous voyant désespérés de ne plus avoir à qui emprunter pour le départ , Kornélia, une vielle tsigane, tante d’Helena, venue habiter chez Margita depuis qu’elle a perdu son mari Yousek, le frère du père d’Héléna, et ne pouvant plus rester toute seule chez elle à  cause de la peur des esprits,  donc aménageant dans la cuisine de Margita, a proposée spontanément de nous prêter un peu de l’argent qu’elle a mise de côté pour sa sépulture  afin que nous ayons de quoi parer au plus pressé. Nous sommes la veille du départ, il est 10 heures du soir, c’est une proposition inouïe à la quelle nous ne nous attendions absolument pas. Alors je bénis le sort d’avoir  pris les Kubachy tout à l’heure (la corrélation entre les deux actions me paraît  évidente) et je fais des excuses mentales à Kornélia, à qui j’en voulais secrètement de prendre le peu d’espace individuel que j’avais au milieu de la cuisine de Margita pour faire mes gammes juste avant les répètes. Nous fonçons au Tesco de Poprad, ouvert 24h sur 24 et achetons de quoi manger pour le premier jour du voyage.

Bien que pour palier à la crise existentielle des départs en tournées,  Johann a proposé de nous envoyer une avance sur le cachet de Rennes, ce qui fut  fait, mais la transaction tarde, et nous partons les poches vides. Encore un miracle, au premier arrêt, enfin, nous pouvons retirer de l’argent au distributeur, le virement est passé, nous achetons des sandwichs  et même des esquimaux. Et c’est quand même plus rassurant de ne pas être totalement fauchés quand on a 30 gamins avec soi et 2000 km à faire. Le reste du voyage se passe sans encombre, avec un ventre plein les kilomètres filent plus vite. Nous avons des petits serrements au cœur à chaque frontière, car Cyril, notre danseur soliste,  n’a pas de papiers. Il a perdu sa carte d’identité il y a 2 mois et n’a pas été fichu de se la faire refaire depuis. Soit on n’avait pas d’argent, ou c’était trop tard. Alors on a pris le passeport d’un gars qui lui ressemblait, pour dire le cas échéant que l’on s’est trompé, mais cela aurait sacrément compliqué les choses s’il devait tout à coup repartir tout seul au pays. Mais heureusement, les frontières sont tout à fait perméables, et jouissants de notre statut de membres du Schengen nous n’avons aucun mal à les franchir sans la moindre hésitation. 

Le jour du départ j’ai eu la confirmation par Colette et Jeanne que la municipalité de Montreuil nous héberge gratuitement au gymnase avec petits  déjeuners pour 2 nuits. Et qu’enfin, les rumeurs  liées à nos séjours passés  se sont expliquées. Mieux vaut tard que jamais. Jeanne a finie par découvrir le pot aux roses – des bobards de la gardienne du gymnase qui voulait faire passer un accident de travail qu’elle n’a pas déclarée à temps, sur notre compte, et une paire de Roms SDF qui ont foutus un sacrés bordel au gymnase que l’on nous a, bien sûr, amputé en toute bonne âme et conscience. Bon, la vérité finit toujours par triompher, à condition de s’en occuper sérieusement, comme l’a faite Jeanne cette fois-ci.   Les gymnases ou autres grandes salles servantes de dortoirs sont parfaits pour des couchages pas trop prolongés,  sur deux ou trois jours. Cela permet d’avoir un contrôle automatique et  permanant de tout le groupe puisque nous dormons tous dans la même salle, une bonne cohésion de celui-ci dès le départ, et à l’étape suivante, s’il y a des chambres, on apprécie la différence. Il en fut de même cette fois-ci. Au gymnase de Montreuil nous avons déjà nos repères, cela se passe toujours très bien, et nous sommes reconnaissants à la municipalité pour cet aide notable. Dés notre arrivée nous filons rejoindre Jeanne pour un défilé dans la zone piétonne avec un spectacle improvisé devant le parvis de la Mairie. Il y a un peu de fatigue juste après le voyage, mais c’est important de marquer le coup, et je pense que le public montreuillois a apprécié notre prestation. C’était aussi et surtout l’occasion de montrer une fois de plus les Roms de Montreuil   comme participants à la vie culturelle de la cité, apportant leur contribution à  la fête nationale, comme j’ai tenté de l’expliquer brièvement lors de mon allocution finale. Nous étions tous en costumes, Rues et Cité ont amené aussi quelques gamins du terrain des caravanes qui étaient ravis de se retrouver de nouveau parmi nous, et bien sûr, Joana, Jenika et Meklésh étaient avec nous.  En fin de prestation Alain et Jeanne ont achetés de quoi manger le soir et nous avons pu regagner le gymnase pour prendre un peu de repos pour la journée du 14 qui s’annonçait bien chargée. 

 

En effet, le spectacle du 14 juillet à la Fête foraine des Tuileries était pour nous capital. Vu que nous n’avions pour toute la tournée que deux productions officielles, il valait mieux ne pas en rater la moitié, donc il fallait que le spectacle aux Tuileries se fasse quoi qu’il arrive. Mais il  est arrivé un gros orage et nos perspectives de jouer dehors partaient à l’eau, qui ne cessait de tomber par trombes du ciel. Au gymnase le toit commençait à fuir, mais nous étions prévenus et nous avons mis  les lits de camp de l’autre côté, où c’était plus étanche. Au Tuileries il n’y avait aucun endroit à l’abri du mauvais temps, la municipalité a même fermé l’accès aux jardins à cause de l’eau de pluie qui n’arrivait plus  à s’évacuer. Ne pas pouvoir honorer cet engagement aurait été pour nous catastrophique. Déjà, après notre accord au café, je n’arrivais plus à joindre Marcel Campion pour nous mettre d’accord sur les détails de notre intervention et surtout pour une confirmation, que je n’ai réussie à avoir juste le jour de mon retour en Slovaquie  par sa secrétaire. Bien qu’il ait une renommée d’homme de parole, je craignais quand même  qu’il se rétracte à cause du mauvais temps, et objectivement, on ne pourrait rien lui reprocher, le temps était pourri ! J’étais aux abois. Si ce spectacle tombait à l’eau, c’était le cas de le dire, notre tournée virerait à la catastrophe. Je n’en menais pas large. Nous nous sommes quand même pointés avec notre bus aux Tuileries à espérer une éclaircie, mais c’était tout le  contraire, plus le jour avançait, plus le ciel s’assombrissait et la pluie n’en finissait pas de tomber.  J’ai retrouvé Marcel Campion à son café habituel, certain qu’il allait me dire poliment que pour des  causes indépendantes de sa volonté le spectacle était annulé… Mais non. Il était là, serein, me disant : « Monsieur, attendez un peu, dés que la pluie va s’arrêter vous ferez votre spectacle  avec vos enfants. »  Pour moi c’était pareil comme si j’étais en plein milieu du Sahara et que l’on me disait qu’il va se mettre à pleuvoir ! Mais je respirais enfin, puisque l’espoir était de nouveau permis, et que manifestement Mr. Campion ne se désengageait pas vis-à-vis de nous.  J’essayais d’implorer les cieux pour que la pluie s’arrête, ça ne pouvait pas finir comme ça, tout a si bien fonctionné à la dernière minute, des miracles se sont produits à la chaîne, et maintenant nous resterons là, plantés devant les Tuileries immergées, avec ce qui était pour nous ce jour-là le contrat du siècle. Non, il faut que ça s’arrête ! Nous attendons une heure, deux heures, trois heures dans notre car, affamés, fatigués, sans pouvoir faire pipi, sans d’autre alternative que d’espérer que la météo devienne folle et change d’une minute à l’autre. Et c’est ce qui est arrivé. Mes compétences chamaniques que je ne soupçonnais pas jusqu’à lors ont dues êtres reconnues en haut lieu, tout à coup les nuages se sont dissipés, le soleil  est apparu, et sans perdre une minute nous nous sommes rués sur  l’espace des manèges pour vite tout de suite chanter, danser, avant que le soleil ne se ravise. La police est intervenue de suite pour nous calmer et Mr. Campion nous a gentiment dirigé vers la scène sur la quelle devait avoir lieu le concert du soir pour faire une rapide balance et commencer à jouer. Ce n’est que là que j’ai compris qu’en fait il s’agissait d’un Festival de Jazz Manouche au quel allaient prendre part aussi d’autres artistes, que nous allons participer. La scène était trempée, il n’était pas question de jouer avant au moins une heure. Peu importe, on en a vu d’autres, nous sommes prêts à jouer n’importe où, même à la piscine, donc pourquoi pas sous la scène, sur le gravier, sans micros, mais si, finalement le technicien du son nous en installe en vitesse quelques uns, mais nous avons déjà commencé, dansant sur le tapis de Dusan qui nous a déjà servi à Letanovce. Nous sommes sidérés de voir le public affluer je ne sais d’où, ravi de ce spectacle sous le soleil après le déluge qui vient de passer. Ravi, nous voyons aussi Marcel Campion derrière la table de mixage suivre debout tout notre spectacle. Dans le public j’aperçois aussi d’autres musiciens qui viennent petit à petit pour le concert du soir. La plupart que je n’ai pas vu depuis des années, voire des décennies, mais qui ont fait partie de ma jeunesse des cabarets, et voir notamment Serge Camps avec un sourire émerveillé au fin fond du public, suivre attentivement nos jeunots avec à  ses côtés Pierre Prokoudine Gorski me fait sacrément chaud au cœur. Nous envoyons un bon spectacle. Tout le monde était conscient des enjeux, et tout le monde était content aussi de ne plus croupir au fond du car et enfin bouger au soleil. Sans parler que j’ai fait miroiter à tous l’éventualité d’un tour  aux manèges si tout se passait bien. Et tout s’est bien passé. Le spectacle et les « mini » artistes archi rodés, tout en conservant le côté spontané. Les défis mutuels en claquettes entre les grands et les petits,  la grâce et la beauté des filles, les tempos et changements de rythmes comme à Broadway. 

 

Après une bonne heure, sans s’attarder aux compliments de tous côtés nous fonçons aux  manèges pour encore un peu d’animation musicale, qui se prolonge avec des tours sur les attractions qui mettent le groupe en extase. Il y en a pour tous les goûts, les petits et les grands, et c’est pris en vidéo  par le cinéaste attitré de Mr. Campion qui filme tout ça pour les besoins d’un document qui sortira  en un temps record  sur le  net. Une autre heure passe ainsi très vite, les pieds dans la boue, mais les têtes dans les cieux, encore une aubade à Mr. Marcel devant la guinguette de la Fête foraine et après des remerciements mutuels chaleureux nous partons en vitesse pour Saint Denis où nous sommes attendus impatiemment à la soirée de soutiens aux Roms roumains expulsés la veille du  Hanoul. Finalement ça a été tout le contraire de ce que je craignais. Marcel Campion est non seulement un homme de parole, mais aussi de cœur, nous l’avons très bien senti à la façon dont il a apprécié la présence de notre groupe. Il ne renie pas les Tsiganes et au  contraire, il cherche à les mettre en valeur, à les aider. Si d’autres, de son rang, pouvaient le suivre…

 

Après la journée que nous venons de vivre, plus les 24h de voyage de la veille, sans parler de ce qu’il y avait avant au niveau de l’organisation, nous sommes tous assez KO, on serait aussi bien rentrés se coucher.  Mais c’est l’unique occasion de se retrouver avec les Roumains de St. Denis. D’ailleurs, ils auraient dû être avec nous aux Tuileries, mais justement suite aux expulsions toutes récentes il n’était pas possible d’organiser autre chose que la rencontre lors de cette soirée à la quelle nous nous dépêchions…  et aussi il y avait la promesse d’un repas qu’il devenait urgent de concrétiser. Il faudrait que nous donnions quelques cours de goulasch aux Français qui nous reçoivent aimablement, car les inimaginables trouvailles culinaires dont ils s’enhardissent lors des banquets improvisés avec des tartes au fromage, quiches, salades et autre ingéniosités sont très loin  du goût des palais centre-européens qui sont les nôtres, mais à ce point de fatigue et d’affamement nous réussissons à ingurgiter même ces mystérieux mets raffinés et bizarres. 

 

La soirée est organisée par La Voix des Rroms et d’autres militants pour le soutien des Roms roumains expulsés du camp de Hanoul. Il y a longtemps que ça mijotait, on n’y croyait plus tellement, et finalement c’est arrivé. Le 6 juillet, au petit matin, les pelleteuses et bulldozers ont rasé le plus vieux camp de Roms en France, en prémices aux déclarations présidentielles tonitruantes pleines de violence gratuite envers les Tsiganes qui allaient suivre quelques semaines plus tard. Sur les images qui couvrent cette  expulsion sur le net nous voyons nos petites, Renata, Alica, hagardes, prises dans le piège de cette sordide actualité. Ca change par rapport au Zénith de l’année dernière… 

 

Comme c’est souvent le cas lorsqu’un événement culturel est organisé par des militants toutes tendances confondues, on peut plus parler de désorganisation que d’organisation, mais nous sommes heureux de se retrouver ensemble ne serait-ce que ces quelques instants et nous réussissons à produire une bonne demi-heure de spectacle enjoué et très dynamique, malgré le degré de fatigue prononcée qui s’abat sur nous. Vu les événements nous ne pouvons pas en amener quelques uns avec nous à  Rennes comme c’était prévu initialement, les familles ne peuvent pas se séparer sans savoir où ils vont dormir les uns et les autres. Nous finissions notre prestation  et vers minuit nous rentrons au gymnase pour nous jeter sur les restes de nos provisions de nourriture pour palier à l’exception gastronomique française avec des soupes chinoises en sachets hyper bon marché qui constituent notre réserve nutritionnelle  à toutes  épreuves. Un match de foot avec une chaussure en guise de ballon juste avant de se coucher à 1 h pour les petits et tout le monde est au lit pour un départ matinal pour Rennes.

Le matin nous quittons le gymnase, assistés de Jeanne pour qu’il n’y ait pas le moindre quiproquo sur l’état des lieux lors de notre départ. Viennent avec nous aussi Mélanie et Alyson, des aides précieuses et efficaces et Joana, Jenika et Méklesh de Montreuil. Je suis allé négocier le départ de Méklesh la veille au campement  avec son père, qui n’a pas pu s’empêcher de demander combien d’argent il va gagner en dansant avec nous. En guise de réponse j’ai lancé nos petits qui me suivaient dans une démonstration de claquettes synchro, il a compris, on ne paie pas pour apprendre à quelqu’un, on devrait être payé pour… Mais je ne suis pas peu fier qu’il ait accepté de nous confier son fils. Nous n’en sommes qu’au deuxième jour de la tournée, mais c’est tellement intense que nous avons l’impression d’être partis depuis au moins une semaine.  Nous profitons du trajet pour nous reposer dans le bus, la journée va être longue, avec une balance son, une animation en fin d’après-midi et le spectacle le soir.

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Le Festival des Quartiers d’été à Rennes a été contracté par Yepce, ils sont plutôt  sympathisants de notre démarche, lorsqu’ils apprennent nos déboires européens ils font le maximum pour réajuster le tir. Nous sommes logés dans un gîte, à l’écart de tout et de tous. C’est parfait. Après le gymnase, plus que parfait. A 14h pile nous sommes à la balance. C’est une grosse scène, Shantel qui doit passer après nous est une pointure et ça ne rigole pas avec la sono. Tant mieux. Bien que notre sonorisation laisse quand même un peu à désirer, finalement c’est en place et nous repartons au gîte pour une petite heure de repos avant le spectacle. Sur place une montagne de bouffe nous attend grâce aux bons soins de la Banque alimentaire via Yepce. On amorce une  cure de nutrition intense pour les petits qui ont de sérieuses carences à ce niveau. Ils n’arrêtent pas de s’empiffrer, et c’est bien, ils sont venus pour! Inutile de dire que le repos est juste symbolique, nous retournons sur les lieux du festival, des loges dignes de ce nom nous attendent. Le spectacle commence à l’heure prévue. C’est encore un peu tôt, le public continue à affluer, et peu à peu l’espace devant la scène se remplit des quelques quatre milles spectateurs prévus. Je ne suis pas satisfait à 100%. Sans doute l’effet du troisième jour se fait sentir, ça pourrait être un peu plus enjoué à mon goût. Il  faut dire aussi que notre répertoire ne correspond pas précisément à ce genre de manifestation où des mélodies plus dansantes, plus occidentales dans leur conception et arrangements sont attendues. Mais le public réagit plutôt bien et les journalistes qui viennent nous rejoindre tout de suite après pour une conférence de presse impromptue sont enthousiastes. 

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Nous restons pour assister au spectacle de Shantel, un DJ allemand aux allants balkaniques qui produit un spectacle honnête, professionnel, correspondant parfaitement aux attentes du public et des organisateurs. En coulisses, nos jeunes sympathisent naturellement avec les musicos,  plutôt sympas, et Shantel aussi se joint à ses heures perdues. Ce genre de rencontres peut être intéressant, donner lieu à des échanges des deux côtés. Yepce fondait quelques espoirs dans ce sens. N’oublions pas que les rencontres avec les Ogres, Tagada, étaient initiés par eux. Mais là, c’était à la va vite, bien que certains musiciens étaient plutôt de connivence. Après la partie  spectacle une projection sur écran géant devait avoir lieu, mais la pluie et le vent l’on rendue impossible et les organisateurs nous demandent si nous sommes d’accord pour remettre ça encore pour une heure après minuit pour palier au mauvais temps.  Tous tombants de fatigue, mais tous partants pour un répété. Sans doute on avait tous le même sentiment d’inachevé  comme moi sur notre premier passage, et nous étions ravis de pouvoir revenir sur scène, malgré la fatigue, pour en remettre une bonne couche. Une pluie fine a clairsemée un peu le public, mais il y avait encore pas mal de monde lorsque nous remontons un peu après minuit sur scène. C’était en même temps un défi, que de revenir après le gros son et la machinerie Shantel. Hélène est bien sûr contre, craignant un déboire. Mais nous y allons comme un seul homme et tout se passe très bien. Bien que avant nous il y avait encore un autre groupe local dans le genre rap, slam, qui a allumé le public à fond, et je me demandais encore comment nous allons faire pour relancer ça.  Comment ? Avec du classique Kesaj. Rythme à fond, engagement à fond, dynamique sans retenue, pas d’économie, la transe. Une descente en plein milieu du programme dans le public, malgré un accès pratiquement impossible et un service d’ordre mentalement absent. Tout le monde danse dans une ronde géante en plein milieu de la nuit. La totale. A la fin on titube de fatigue. D’épuisement. Mais aussi de satisfaction. Il y en a qui ont carrément vomi tant ils se sont donnés à fond. Lorsque nous sortons de scène je ne peux pas m’empêcher de songer à ceux qui croient dur comme du fer que les Tsiganes ne sont que des bons à rien, paresseux, incapables de travailler. Je n’en connais pas beaucoup qui auraient été capables de fournir les mêmes efforts, autant d’énergie,  que nous ces derniers jours. On a tous bossé comme des malades…  Et dire qu’il y en a encore qui doutent de la portée pédagogique de nos actions…

 

Retour au gîte pour une reprise nocturne du régime ultra calorique. Après minuit et après tout ce que l’on vient de donner  l’appétit est encore plus féroce, tout le monde s’en donne à cœur joie. Nutella, saucisson, bananes, cola. Le lendemain, grasse mâtiné, petit déjeuner très tardif avant un spectacle en après-midi sur une scène adjacente du festival dans une dynamique honnête, nous aussi on peut être parfois professionnels…  Après nous hésitons longtemps sur une sortie à la mer. On est éreintés, mais parmi nous il y a aussi des nouveaux qui ne l’ont encore jamais vue, et les petits sont toujours partants… Alors sur le tard, vers 17h nous partons quand même en direction de Saint Malo pour une partie à la plage. Le temps n’est pas génial, plutôt couvert, pas de soleil. Lorsque nous arrivons enfin, il n’y a personne au bord de l’océan, l’eau est glacée, mais on saute tous dedans et personne ne regrette le déplacement. 

 

Après une bonne baignade et un goûter consistant, retour au gîte pour enchaîner sur une soirée privée chez Johann, organisé en notre honneur avec de nombreux invités.  Sans doute à notre contact Johann a pris quelques habitudes particulières au niveau de l’organisation et conception de l’événementiel… Non content d’avoir de quoi faire avec la soirée, il a accepté un déménagement en fin d’après midi pour donner un coup de mains à des amis et pour permettre aux grands de gagner un peu de sous, mais ça lui a pris toute l’après-midi, sans laisser de temps pour s’occuper de la soirée qui a du être rattrapée par les filles et les Carrets au niveau de la cuisine et en plus une erreur de communication a fait le passer le message d’invitation à tout un réseau de gens qui, s’ils venaient tous feraient exploser par leur surnombre les murs du modeste enclos dans le quel avait lieu ce barbecue aussi sympathique que désorganisé. Finalement tout s’est bien passé, les deux nids de guêpes qui se  trouvaient dans le jardin juste à nos pieds sont restés indemnes et nous avec. Tout le monde a pu manger et boire à sa faim. Inouïe, nous avons retrouvés par hasard parmi les invités des membres de la famille de Méklesh, son oncle chez le quel il a grandi en Roumanie, qui nous a relaté comme sa mère l’a laissé dans la  rue à 4 ans et comment il survit depuis de famille en famille jusqu’à nos jours, au terrain des caravanes de Montreuil  où nous l’avons trouvé. Au départ nous avions plus de contacts avec son copain Issaï, plus civilisé, scolarisé, il était notre relais au camp. Mais il est parti en Roumanie pour l’été. Méklesh, à chaque fois que nous le prenions avec nous, il montait dans la voiture pour s’enfuir au premier feu rouge. Il a 16 ans, n’a jamais été à l’école, ne sait pas lire ni écrire. Je ne pensais pas qu’il viendrait avec nous. Mais si. Et c’était une véritable transformation. Nous avons découvert un garçon très affable, serviable, heureux d’être reconnu parmi les siens. Il est devenu la coqueluche de cette tournée.  

Nous donnons encore une petite démonstration en fin de soirée qui se finit sans excès d’aucune sorte. Le groupe est dans une bonne dynamique. Il n’y a pas de clans comme l’été dernier,  ni d’individualités problématiques, pas de rebelles en crise d’adolescence, tout se passe dans une entente naturelle, sans heurts ni animosités. Les filles, toujours les mêmes, font parfois sentir à Jenika que c’est une nouvelle, mais ça ne va pas loin, je veille, et elle, elle en a vue d’autres et elle profite pleinement du séjour, comme les autres. Dushko et Joana vivent leur petite romance, il n’y a rien à craindre pour la musique, c’est au beau fixe. Les garçons sans problèmes, les petits comme les grands. Juste moi, je me sens un peu nerveux, moins dispo, surtout envers nos amis et partenaires sur place. Les enjeux énormes liés au départ et aux premiers jours de la tournée laissent des traces, et je n’arrête pas de le répéter, la saison a été particulièrement intense, donc éprouvante au final par l’accumulation de tous ces combats contre la réalité financière.  A ce niveau d’investissement personnel de nombreux intervenants extérieurs, Yepce en occurrence, nous ne pouvons que constater qu’ils sont partie intégrante de la dynamique Kesaj. Sans leurs initiatives et concrétisations conséquentes, nous serions incapables de réaliser seuls, Héléna et moi, toutes les démarches et investigations indispensables pour arriver à initier et mettre en place les nombreux événements qui font vivre le groupe.

Jean-Michel Delage nous suit partout avec sa caméra en vue du film documentaire qu’il veut réaliser. Il est aussi à l’origine du contact de l’étape suivante qui nous mène tout droit au Musé Lénine, le LeninCafé à Chalonnes-sur-Loire. Au départ je croyais avoir à faire à un endroit voué à la dérision du culte de Vladimir Ilitch Oulianov, mais après un bref coup de fil avec Martine, sa propriétaire, j’ai vite compris que c’était tout le contraire. Dans un sérieux d’une conviction à toute éprouve Martine a conçue cet endroit en la mémoire du père de la révolution bolchevique dans la plus pure des traditions des cultes de personnalités tels que nous les avions connus de l’autre côté du rideau de fer. Mais ça n’enlève rien à la sympathie du personnage et des lieux, qui ne sont pas sans rappeler quand même un peu aussi les ambiances des décors des restaurants russes de Paris d’antan,   ce qui fait un beau mélange de nostalgie pour moi, marqué par les deux dérives idéologiques par mon passé de travailleur prolétaire musicien russe blanc tsigane, membre de la CGT des années 70/80… Lorsque je suis rentré en Tchécoslovaquie et quand j’ai intégré le Théâtre National Ukrainien, nous commencions tous nos spectacles par « l’Ode à Lénine »… (nombre de mes anciens collègues sont devenus dés la révolution de velours instantanément des membres de chorales liturgiques dans les mêmes églises qu’ils dénonçaient et espionnaient quelques temps auparavant…).  

 

Donc nous nous retrouvons dans un endroit incroyable, avec un espace commun sous le toit qui nous sert de nouveau de dortoir. Par souci d’écologie, que des toilettes sèches, et partout des portraits de Lénine. Il n’y a pas d’endroit véritablement propice au spectacle, d’habitude  une scène est montée, mais nous sommes trop à court de temps pour cela. Jean-Michel a réussi sa communication, malgré le caractère confidentiel de l’endroit, il y a carrément foule pour la représentation du soir. Alors nous décidons de jouer directement sur la route bitumée devant le café, toujours en utilisant le fameux tapis de Dusan. Les spectateurs sont assis en grand demi-cercle, il n’y a pas de sono, juste de quoi brancher le synthé, et on attaque. Il  y a une ou deux voitures qui attendent pour passer, c’est quand même une voie de communication publique, alors lors de la pause on leur laisse le passage. C’est là que  tout à coup les gendarmes surviennent, interpellent Martine en la sommant d’arrêter de troubler l’ordre public  et la convoquent  le lendemain matin au commissariat pour une déposition. Nous, on se fait tout petits, on évacue vite fait derrière. Bon. La police chez Romanès, des CRS au Hanoul, des gendarmes au Lénine... Mais manifestement, Martine a l’habitude de ce genre de déconvenues, apparemment ça fait partie de son mode de communication avec sa voisine qui est à l’origine de la visite des forces de l’ordre.  Nous nous rabattons sur l’espace derrière la maison, en pente, dans la pénombre, sur du gravier, où nous remettons ça, avec toujours notre tapis ambulant.  Le public nous suit, un projo est installé et ça reprend de plus belle. Les spectateurs endurent avec nous les conditions qui n’ont rien à envier aux temps héroïques de la construction de l’empire soviétique d’antan, heureusement que c’est l’été angevin et pas l’hiver sibérien. Finalement tout se passe bien, l’incident n’a fait qu’ajouter du  piment à l’affaire. Le Public, très éclectique, compte dans ses rangs de nombreux journalistes, des organisateurs de spectacles, un ancien ambassadeur…  ils sauront relayer l’événement. D’ailleurs, il y aura d’excellents retours.

 

Un deuxième spectacle est prévu  le jour suivant.  Afin d’éviter les ennuis avec la maréchaussée nous improvisons un espace scénique dans le champ de derrière, avec toujours le tapis de Dusan qui aura été décidément une pièce maîtresse de cette tournée. Le seul hic est qu’il fait une chaleur caniculaire, sans le moindre coin d’ombre pour nous. Les seuls quelques arbustes seront pour abriter les spectateurs, malgré que Martine, droite dans ses bottes postsoviétiques, ne prend aucun égard vis-à-vis du public et le laisserait tranquillement cuire au soleil, assis par terre dans l’herbe. Mais nous au moins, nous pourrons nous arroser avec de l’eau, alors nous préférons ménager les spectateurs en premier lieu et nous installons des chaises sous les arbres, évitant ainsi des syncopes et comas inutiles. Donc à fort renforts de jets d’eau nous produisons un très chouette spectacle. Plein de spontanéité, de joie de vivre, de bonheur insolent…  Il me semble comprendre que ce petit nirvana collectif est dû tout simplement au faite que ça fait une semaine que nous sommes partis du bidonville, donc ça fait une semaine que tout le monde mange à sa faim, et notamment les petits ont enfin repris des forces et sont de nouveau dans une forme physique telle que nous leurs connaissons lors de nos tournées prolongées. Il n’y a rien à faire – la faim et la malnutrition ont des conséquences directes sur l’état de santé, sur le physique autant que sur le mental, surtout en dessous de dix ans…  Nous demandons à Martine de rester une nuit de plus afin de partir mardi dans la matinée. Le soir les grands garçons préfèrent dormir à la belle étoile, dans le champ derrière la maison.   

Le lendemain matin un incident fâcheux vient troubler cette douce villégiature  campagnarde. Le portable de Marc, le collaborateur de Martine, disparaît. Il l’avait laissé quelques instants sur la table de la terrasse, posé prés du journal qu’il venait de lire, et le temps de faire un tour à la cuisine, le portable n’était plus là. Pour moi, impossible que ce soit quelqu’un des nôtres. Tout le monde dormait encore, j’étais le seul debout à part Stano et Matej, qui n’auraient certainement fait cela. Martine n’insiste pas, et la journée se poursuit par une lessive géante des costumes et une sortie à la piscine sur les bords de la Loire. Super journée de détente, tout le monde profite de l’eau et du soleil et nous clôturons cette sortie magistrale par un piquenique somptueux  avec rillettes et esquimaux à volonté. Lorsque que nous rentrons Marc me prend à part et m’annonce que durant notre absence il a fait le tour de nos sacs de voyage et a retrouvé son portable. Je n’en revenais pas. J’étais certain que personne des nôtres n’aurait pu faire ça. Nous montons au dortoir avec Helene pour identifier le propriétaire du sac. C’est celui de Domino. Le plus âgé des touts petits. 13 ans. Nous l’appelons, il ne met pas longtemps à reconnaître les faits. Mais il manque encore la carte. On appelle Matej, qui était finalement au courant. Il désigne la poche du veston de Domino où elle est cachée. On fait monter Dusan et Veronika qui sont leur oncle et tente, ainsi que les grands frères, Shnurky et Jaro. Ca gueule. Domino est mis sur le banc du groupe, à l’écart de tous. Il n’a plus rien à faire avec nous. Il nous fait passer tous pour des voleurs. Nous le laissons planté dans un coin à l’écart sans prendre part à la vie du groupe. Nous avons une sévère explication devant tout le monde en insistant sur la gravité de ce geste qui retombe sur tout le monde, mais je ne veux pas non plus gâcher la soirée à tous, c’est l’anniversaire de Mira, alors on passe à autre chose, mais le cœur n’y est plus. Le lendemain, après avoir tout exemplairement bien rangé selon notre coutume, nous repartons pour Paris. Avec Martine nous nous sommes expliqués, elle comprend cet incident de parcours, n’en fait pas un plat, au contraire, c’est pour que des choses pareilles n’arrivent plus que nous faisons ce que nous faisons. Dans le bus, sans prévenir personne je lance un espèce de jeu de rôles.  J’accuse virulemment Perla et Shnurky de vol d’argent et de bijoux. Tout le monde est stupéfait. Ce n’est pas possible. Jamais ils n’auraient fait une chose pareille. Mais si ! Je crie. J’ai des preuves. Véronika, les larmes aux yeux, jure que sa fille n’est pas une voleuse. Je suis intransigeant. On l’a vue !  Lorsque la tension est à son comble, je dis à tous la vérité. Qu’ils n’ont rien volé, mais tant que l’on n’aurait pas trouvé qui a volé le portable, nous aurions étés tous considérés comme des voleurs, des menteurs, des sales tsiganes ! Peu importe notre bonne foi, notre renommée, notre parole. C’est pour faire comprendre à tous l’ampleur du geste de Dominique, pour  que tout le monde s’investisse dans une responsabilité collective que j’insiste lourdement sur l’incident  en signifiant que de toute façon Dominique est exclu du groupe et que j’espère que son père saura lui régler son compte. En fait je ne sais pas trop quelle attitude adopter face à lui. Pour l’instant il est au pilori, il faudra plus tard trouver une occasion pour  parler avec lui, le faire parler, essayer de lui donner une chance… qu’il n’oublie pas les journées entières qu’il a passé à attendre dehors sous la pluie à la sortie du bidonville avec Katka à ses côtés qui priait le Ciel pour que l’on passe les prendre pour les emmener en répétition à Kežmarok.

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Nous aurions pu rentrer directement en Slovaquie, mais après mûre réflexion je préfère rester encore en France pour ne pas avoir à repartir de nouveau en fin de semaine de Slovaquie en Tchéquie au festival tsigane au quel nous devons participer à Roznov pod Radhostem. Comme ça nous nous y arrêterons sur le chemin du retour et ensuite nous aurons enfin droit, nous aussi, à un peu de repos. Il faut encore trouver où se poser pour les trois nuits qui nous restent à passer à Paris. Alexandre Romanès accepte que l’on fasse des répétitions chez lui, et il a trois caravanes à notre disposition. Dusan et Veronika avec les petits vont donc rester au Cirque.  Cinq grands garçons iront chez Miro et Marcela, les chauffeurs chez le voisin, et toutes les filles dormiront chez moi. Héléna sera auprès de ma mère qui rentre de l’hôpital et ne peux pas rester seule. Et tous les jours nous nous retrouverons sous le chapiteau. Le havre de tranquillité et de sécurité que nous offrent les Romanès  n’a pas de prix pour nous. Dès que nous arrivons chez eux, nous laissons toute la troupe là et nous repartons accueillir ma mère. Je ne reviens que le soir pour repartir les couchages. Les deux jours suivants se passent entre des répétitions intensives et sortie touristique à la Tour Eiffel avec en prime une piscine offerte par Délia. Chez Romanès on est comme chez soi. Ca a l’avantage d’être sécurisé, c’est un véritable enclos  tsigane à Paris, et nous pouvons y séjourner sans crainte. En plus avec Alexandre et Délia on se comprend très bien, ayant tous un nombre important de personnes à gérer et pas d’autre solution que le spectacle pour s’en sortir.

Vendredi matin nous reprenons la route avec notre bus, et l’embrayage qui ne plaisait déjà pas beaucoup à Alexandre, qui  en fin connaisseur nous a prédit qu’il ne tiendra plus longtemps, fini par nous lâcher en Allemagne.  A partir de là, nous ne pouvons rouler qu’avec  deux vitesses, à 60 km à l’heure au maximum. Sur les autoroutes ce n’est pas vraiment ça, je crains un accident. Sans parler du retard que nous accumulons au fur à mesure.  

 

Samedi nous arrivons enfin sur les lieux du Festival Romska pisen 2010 – La Chanson rom 2010, juste pour les balances. C’est un événement qui se veut important, organisé par l’Union Démocratique des Roms de Tchéquie. C’est plutôt pompeux, avec plein de représentants politiques officiels, secrétaires d’état, etc. Des Blancs, des Roms blancs, des cols blancs et cravates, mais pas beaucoup de cœur. Pour ne pas dire pas du tout. C’est toujours pareil, lors des contacts avec des représentants idéologiques, politiques, militants, sauveurs du monde : autant ils sont performants en  discours et convictions, autant ils prêchent par l’absence de toute corrélation avec la réalité de la vie des gens ordinaires. Et il n’y a eu absolument aucun contact entre eux et nous. Ca me révolte toujours que des gens, pourtant intelligents et instruits,  qui ont la bouche pleine de bonnes intensions pour les Roms, se proclament leurs Messies,  ne soient même pas capables de dire bonjour, un petit mot d’encouragement à ces gosses qu’ils veulent tant sauver (sans parler du cachet, qui est passé encore une fois de plus à la trappe… ). Ce n’est rien de nouveau sous le soleil, mais avec les Roms cet écart paraît encore plus colossal. Et en plus un désordre au niveau de l’organisation remarquable. Le son est absolument catastrophique. La pluie, qui fait trimbaler les artistes sans cesse de l’extérieur à l’intérieur, n’ajoute rien à l’affaire. Nous avons deux passages de 20 minutes chacun à faire. Le premier se passe plutôt bien (sauvé in extrémis par l’éternel tapis de Dusan, car la scène était archi glissante à cause de la pluie). Dans le public il y a plein de Tsiganes originaires de notre région qui sont ravis de nous voir et ne s’en cachent pas, au contraire. Ce festival était depuis des années habitué au seul Romathan de Kosice, au point qu’ils en avaient pardessus la tête. Alors avec nous c’est un souffle nouveau qui vient et rien d’étonnant à ce qu’on soit appréciés. L’après-midi par contre nous revenons en salle et des retards plus une sono abjecte font que le passage n’est pas tel que nous l’aurions souhaité. Mais au final le public est unanime, les spectateurs préfèrent, et de loin, la prestation sincère et dynamique de nos gamins à la démonstration hautaine et snob des cracks de Romathan. Nous nous attardons pas, et filons à 50 à l’heure à la maison.      

 

Nous arrivons tard, après minuit à Lomnica. Tout le monde est content de retrouver les siens, de revenir à son bidonville. Tout en élaborant déjà des plans pour le prochain départ. « Quand est-ce qu’on part ? » est la question du retour. C’est bien ainsi. Ils ne sont pas déstabilisés. Le fait qu’ils aient eus d’autres expériences, ne serait-ce que celle du ventre plein, ne doit pas forcément produire un rejet envers le milieu d’origine. Au contraire, toute notre démarche vise à ce que ces jeunes se sentent bien partout, qu’ils ne renient pas les leurs.  Qu’ils restent parmi les siens, mais qu’ils s’investissent pour les autres, pour leurs semblables. Qu’ils abandonnent cet éternel  « Je ne m’occupe pas, ce ne sont pas mes affaires », tellement en cours dans les communautés tsiganes en Slovaquie lorsqu’il s’agit de  l’espace publique. Si, il faut s’occuper ! S’occuper de soi et des autres ! Et tant pis si ce n’est pas en accord avec les traditions ancestrales et lois de la survie contemporaine.  C’est pour se graver ce principe dans la tête que Kesaj existe. Un pour tous, tous pour un ! Comme en musique. On ne peut bien jouer ensemble qu’en faisant attention les uns aux autres, en se respectant, en s’appréciant. En s’aimant…

Le jour suivant, je repars pour Paris. Avec Yepce on clos la collecte dont j’envoie le montant de suite en Slovaquie pour régler le bus. Cet apport a eu sa place dans la mosaïque de construction de la tournée, bien que ça na pas drainé des sommes faramineuses, elles nous ont été fort utiles. Grand merci à tous ceux qui y ont participé.  Particulièrement à Eric, un ancien de St. Georges, avec le quel j’ai fait mes premiers pas à la balalaïka. Et aussi à tous les partenaires, sympathisants, amis, qui ont œuvrés à cette tournée impossible jusqu’à ce que l’on finisse par la réaliser !

Dès le retour, un prochain départ se prépare. En occurrence la tournée  de novembre avec le festival BD de Blois, la Semaine de solidarité à Granville, les Roms de Gent en Belgique… Hormis les questions d’organisation et de logistique de base, reviennent les éternelles questions de fond sur notre action. Comment continuer ? Où trouver les fonds ? Quel est le sens de tout cela ? Sans virer dans la métaphysique transcendantale ni philosophie militante, une remise en question pratiquement permanente fait partie de nos sujets de réflexion au quotidien.  Avec un retour bref en arrière – bientôt 10 ans, ponctués de semblables contes-rendus dans les quels on retrouve toujours la même constante – pas de moyens, des situations impossibles, la tête contre le mur. L’urgence comme mode de vie. Ca ne change jamais. Et pourtant on fait. C’est sûr que c’est lassant à la longue. Cela dérange même. Ca gêne. Moi, en premier, je ne me sens pas  très à l’aise devant ce constat de misère éternelle. La logique voudrait plutôt qu’on fonde une école, ou un truc comme ça. Qu’il y ait du suivi et surtout du prévisionnel. Des fiches de paye. Des horaires. Sans ces éternels problèmes existentiels. Avec un compte toujours couvert.   Avec des élèves talentueux, triés sur le volet. L’élite des bidonvilles.  Ca serait plus pratique pour la communication et pour les partenaires, sponsors, donateurs. Beaucoup d’autres font ainsi. C’est bien.  Qu’ils continuent. Pour faire pareil, il faudrait avoir vécu une autre vie. Donc, à chacun ses compétences. Les nôtres sont dans le contact avec cet au-delà du conforme. Et ça comporte des risques. En premier lieu celui de ne pas savoir où on va et de quoi sera fait demain.  Exactement comme ceux vers les quels nous allons. C’est pourquoi on arrive à être en phase sur certains aspects fondamentaux. Et que l’on fait le plein à nos répétitions…  Et ça, c’est la base de tout. C’est notre différence, notre spécificité. Notre exception.  Car s’il n’y a personne, alors on reste seul dans sa tour d’ivoire, on peut se consacrer enfin à cette fameuse recherche de fonds, mais à quoi sert-il alors d’avoir de l’argent, des moyens pour faire, s’il n’y a pas avec qui faire ?  Ou alors juste des paravents humains, des roms par-ci, des roms par-là, pour se donner bonne conscience, pour avoir de quoi payer le loyer du bureau, l’encre de l’imprimante, aller aux conférences… Bon. Passons… 

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