Les débuts

 
 
 
 

Les activités socio-culturelles, qui ont ensuite donné naissance au groupe Kesaj Tchave, ont été à l´origine initiées par Anna Koptová. Dans les année 1999 – 2000, tout juste après avoir fondé le Théatre Romathan de Košice, A. Koptová, s´est investie dans l´action de sensibilisation socio-culturelle et éducative auprès des communautés rom dans les départements de la Slovaquie orientale. Ainsi, un jour, elle est venue, avec un petit ensemble artistique, à Kežmarok, pour proposer aux Roms du quartier tsigane, dont elle était issue, de créer une association à but non lucratif, à vocation culturelle et sociale. Ce fut fait, et très rapidement, des activités éducatives ont démarrées au 9 de la rue Hradná, avec la famille de Hanka, comme noyeau de base de l´association. L´éducatif allait de pair avec le culturel, sous une forme ludique d´abord, mais rapidement devenant plus ambitieux et plus performant, un groupe de danses tsigane s´est formé, faisant tous les jours le plein  dans la salle des répétitions, qui était tout simplement le couloir – garage de la maison familiale. Tout le monde voulait participer, tout le monde voulait s´investir, goûter au travail, a la joie, au plaisir d´aller vers le succès...

  nous-les-tsiganes-comprime ch.doc (1972736)

    

Les devoirs d´abord:

Et ensuite le spectacle:

Le froid était glacial, mais nous étions rechauffés par la joie de notre premier spectacle...

 

Les premieres coréographies étaient dans la régie de  Helena Akimova et Dušan Klempár, le frere cadet de Helena.  C´est eux qui ont posé les fondements de l´ensemble, tel que nous le connaissons aujourd´hui. Beaucoup de chansons, et certaines danses de cette époque sont encore au répértoire a ce jour.  Au berceau du groupe figuraient les enfants d´une meme rue, la rue tsigane de Kežmarok. Parmi eux certains, au talent incontestable, tels que:  Peťo et Jana Oračko, Jano Oračko, Dagmar et Maroš Pišta, les soeurs Táňa et Marienka Pišta, Stano Pišta, Mira Oračková, Dávid Pompa, les soeurs Andrejka, Majka et Ľubka Pišta, Valika et Ferko Gábor, Anežka et Ivana Pišta...

 

Tout est allé tres vite. Les premiers spectacles a  Košice, Bratislava, Karvina. Avec les concerts, venait l´expérience, et le groupe commencait a avoir une notoriété dans le pays.

Premiere affiche:

 

Premier enregistrement a la Radio Slovaque a   Prešov, (15.2.2002)

Et la premiere grande tournée internationnale, en mai 2003, au Festivale "Aux Actes Citoyens", a Tomblaine, en France.

 

Le conte de fées commence...

 

KESAJ TCHAVE – 10 ans

Réflexions sur une intégration réelle

L’ensemble des chants et de danses tsiganes roms Kesaj Tchave, constitué d’enfants et de jeunes Roms des bidonvilles de la région de Kežmarok dans l’Est slovaque entre dans sa dixième année d’existence. Du moins, c’est ce que l’on croit, car personne ne sait vraiment si tout cela a commencé en 99 ou en 2000. Cette incertitude quand à la date du départ en dit long sur le côté informel de cette « entreprise » atypique. En effet, personne n’avait supposé que le groupe allait prendre une telle envergure, pas plus que personne ne s’est soucié de marquer d’une croix blanche le jour du commencement, de la naissance de Kesaj Tchave. Et pourtant, les choses ne se sont faites toutes seules, comme on pourrait le croire, loin de là. Pour comprendre cette « extraordinaire épopée » des Kesaj Tchave, quelques explications sont nécessaires. Tout d’abord d’ordre géographique : Kežmarok, où tout a commencé, est une petite ville de la Slovaquie orientale, située aux pieds des monts Tatras, pas loin de la frontière polonaise, et plus près de la frontière ukrainienne ou hongroise, que de Bratislava, la capitale, excentrée à l’ouest du pays. Pratiquement tout l’Est slovaque compte une très forte présence de la population rom, une minorité qui dans de nombreux cas constitue dans cette région une majorité, parfois absolue, avec des localités ayant des maires roms et des  conseils municipaux constitués de Roms, sans parler de nombreuses écoles exclusivement tsiganes, faute de présence d’autres ethnies en ces lieux.

Gustav et Tereza

A Kežmarok on en est pas là, ces situations sont plutôt fréquentes en milieu rural. Mais à titre d’exemple : la ville de Kežmarok a 17 000 habitants slovaques, et dans la vingtaine de bidonvilles environnants sont concentrés plus de 28 000 Roms. A l’époque du commencement des activités de Kesaj, Kežmarok comptait aussi une communauté rom, pas forcément très nombreuse, mais par contre assez visible (aux yeux de certains/2), car en grande majorité concentrée dans le centre-ville historique dans des habitats de qualité inferieure, voire insalubres. Cette présence datait de l’après-guerre, lorsque  Gustav Klempár (le père d’Helena, fondatrice du groupe) est venu, comme premier, s’installer en ville. Il faut souligner que cette première incursion des Roms dans Kežmarok était tout ce qu’il y a d’honorable, absolument pas problématique. Au contraire, on peut dire que Gustav Klempár, musicien reconnu dans toute la région, est entré dans la ville par « la grande porte », car de suite il a acheté comptant sa maison, une belle bâtisse située au milieu des autres habitats slovaques. Ses enfants étaient scolarisés, obtenaient des résultats remarquables, et le bien fondé de sa place au sein de la société slovaque ne soulevait aucun doute, bien au contraire. Et cela, tout en n’occultant pas son origine rom, puisque c’est en tant que violoniste tsigane, animant avec son orchestre les mariages, enterrements, manifestations politiques et autres événements de la société majoritaire qu’il fut reconnu, apprécié et fortement sollicité par celle-ci. A cela s’ajoutait son passé de résistant et du membre du parti (qu’il a quitté après l’invasion des forces du Pacte de Varsovie en 1968). Donc Kežmarok, depuis toujours multiculturelle (dans le passé prédominance allemande, forte influence hongroise, présence juive, proximité polonaise), n’a eue aucun mal à l’accueillir avec sa famille et à les intégrer en son sein. D’autres Roms, suivant l’exemple des Klempár, vinrent peu à peu des campagnes environnantes pour s’établir en ville. Ils n’avaient pas le même statut social, mais n’étaient pas non plus, à part quelques exceptions, des marginaux ou asociaux. Dans l’ensemble ils étaient plutôt bien intégrés, tous salariés dans des entreprises d’état, comme l’exigeait à l’époque la constitution. Mais à la différence de Gustav Klempár, ils n’étaient que locataires (et quelques squats) de leurs appartements, jamais ils n’ont pu accéder à la propriété. Ces familles étaient naturellement concentrées dans le rue Hradná – la rue du Château, mais sans exclusivité ethnique ni sociale, d’autres famille slovaques ordinaires habitaient à leurs côtés. Il n’y a pas eu non plus d’effets négatifs, pas de violence, trafic ou criminalité, comme on peut observer dans d’autres localités, mais plutôt une cohabitation naturelle, sans heurts ni confrontations.

Mais cette population allait en s’accroissant, devenait de plus en plus visible, et à part les Klempár, qui de par les activités culturelles du père jouissaient d’une insertion naturelle dans la majorité, les autres étaient en grande partie des laissés pour compte, livrés à eux-mêmes, sans aucun accompagnement social particulier. Ils n’étaient pas repoussés ouvertement, toute manifestation de discrimination raciale était plausible de poursuites judiciaires sous l’ancien régime, mais en l’absence de prise en compte du décalage culturel et social, la scolarité des jeunes, obligatoire, n’était pas très performante, et ceux qui étaient en bas de l’échelle sociale s’enfonçaient encore plus.  Autrement dit, la société, au lieu de prendre en compte d’une manière positive et constructive l’effort d’intégration qu’ils ont manifesté en quittant leurs communautés  rurales d’origine en s’installant en ville, comme des « blancs », les a laissés tels quels, stagnant au niveau qu’ils avaient en arrivant.  Après les changements politiques en 89, rapidement, les effets de la « real-transformation » libérale en société du marché ont eu vite raison même de cet acquis modeste que représentait leur statut de « nouveaux citadins » établis en ville. Ils se retrouvèrent pratiquement instantanément figés dans un statut nouveau – celui du chômeur rmiste, exclu éternel, qu’ils ne soupçonnaient pas encore tout en le personnifiant déjà. Pourquoi tout ce long préambule ? Tout simplement pour dresser la situation à la naissance de Kesaj Tchave – toute une communauté concentrée sur un espace géographiquement restreint – une rue, avec beaucoup d’enfants et de jeunes, traînants, livrés à eux-mêmes, mais, heureusement, encore à l’écart des influences néfastes et perverses des ghettos urbains tels que les drogues ou la criminalité. Il y a eu, bien sûr, des cas à problèmes, certains parents ayant été condamnés pour des délits divers, mais la délinquance de faisait pas partie de l’environnement culturel de cette communauté. 

Alors revenons encore un peu vers  Gustav Klempár. Gusto, comme on l’appelait à la maison, le fondateur de la dynastie des « intellos », des « femmes savantes » tsiganes, qui ont, plus tard initiées la naissance de ce fameux Kesaj Tchave, ayant pour motto : « si tu veux avoir de l’amour, donnes-en d’abord ! » (un slogan pas très porté en ces lieux…) Donc parallèlement à ses activités de chef d’orchestre tzigane jouant aux mariages, enterrements, commémorations politiques, etc., mais qui ne constituait pas un métier à part entière reconnu par le régime communiste, Gusto exerça durant toute sa vie le métier manuel d’ouvrier dans un pneu-service d’état. Il faut savoir que bien qu’arrivant de la campagne, d’un hameau tzigane, sa famille était parfaitement au fait du savoir  vivre « comme les blancs ». Ils ne souffraient d’aucun stigma, décalage ou retard, comme c’est souvent le cas des primo arrivants des bidonvilles qui découvrent le monde civilisé des gadjés, et n’arrivent pas forcément à l’intégrer, faute de ne l’avoir jamais fréquenté auparavant. Grâce à son statut de primas du meilleur orchestre tzigane de la région, à une époque où c’était une des rares, sinon la seule, forme de distraction culturelle et musicale accessible, Gustav Klempár jouissait d’une position privilégiée, il avait un réseau conséquent de relations allant du premier secrétaire du parti au boucher, enseignants, policiers ou médecins, tous des maillons incontournables du tissus social de l’époque.  Mais cela, bien que d’une importance méritoire, ne suffisait pas en soi à ouvrir les portes de cette intégration réussie, comme elle s’avéra l’être pour lui et ses enfants par la suite au fil des années. Le maillon indispensable, l’élément formateur, fondamental dans cette cohésion d’intégration sociale, c’était son épouse, Tereza. Comme lui, elle venait d’un hameau tzigane de la région. Donc, ni dans un, ni dans l’autre cas, il ne s’agit pas de Roms des dynasties de musiciens citadins, depuis longtemps établis au côtés des bourgeois, ayant accédé  au rang de musiciens des villes, n’ayant plus aucun rapport, sinon méprisant, avec les Tziganes de souche, ceux qui vivent encore à leur façon dans les villages et hameaux, devenus des bidonvilles que nous connaissons maintenant.  Gustav et Tereza étaient profondément ancrés dans leur région, dans la vie rom telle qu’elle était vécue par l’ensemble des Tziganes vivant dans les campagnes de l’Europe Centrale à cette époque. Beaucoup d’entre eux ont réussi une intégration dans la société majoritaire, sont devenus médecins, avocats, enseignants, etc., comme les enfants de Gusto et Tera, mais, il faut bien le constater, grand nombre de Roms sont encore restés en marge absolue de la société, et rien qu’en Slovaquie nous pouvons parler à l’heure actuelle de 150 à 200 mille Tsiganes qui survivent dans des conditions d’un autre âge, coupés de tout ce qui a rapport avec une vie considérée comme normale dans l’Europe d’aujourd’hui. Pourquoi s’étendre aussi longuement sur ce cas de réussite d’intégration sociale ? Il me semble que le parcours exemplaire de Tereza et Gustav Klempár est en rapport direct avec tout ce qui s’en suivit dans la maison qu’ils ont acheté à Kežmarok, même longtemps après leur disparition. L’histoire des Kesaj Tchave n’y faisant pas exception.

Revenons encore en peu en arrière. Alors qu’est-ce qui a fait que Gustav et Tereza soient plus aptes que d’autres à affronter ce monde « civilisé » de la société majoritaire avec l’intégration  réussie de leurs enfants dans celle-ci en bout de course ?  Gusto a assuré le côté matériel et relations sociales. Indispensable, mais ne suffisant pas à faire franchir le pas de l’inclusion sociale véritable. Il y a eu quelque chose de plus. Nous le voyons d’ailleurs très bien en observant et comparant les familles respectives des cinq frères de Gustav, tous musiciens, membres de son orchestre, ayant suivi le même parcours socioprofessionnel  que lui. Et pourtant, à l’arrivée, dans la génération actuelle de leurs enfants et petits enfants respectifs, il y a des différences notoires (les enfants de Gusto sont restés au pays, universitaires, ils s’engagent dans l’émancipation des Roms. Leurs cousins, sans formation supérieure, ont presque tous immigré dans les pays anglo-saxons). A quoi c’est dû ?  Ce n’est pas une découverte que de constater que la femme joue un rôle prédominant dans la structure familiale tzigane. Elle influe directement sur le devenir, par la qualité du présent qu’elle est la seule à façonner en première ligne par son engagement à la maison. Tereza, à la différence de ses belles sœurs, épouses des frères de Gusto, attachait depuis toujours une très grande importance à l’éducation de ses enfants, à la bonne conduite du ménage.  Au point que ce fut souvent un point de discorde entre les familles, des querelles incessantes. Tereza a subi les pires attaques à cause de sa détermination à ce que ses enfants aient une scolarité réussie et qu’ils poursuivent leurs études, dont la moindre était l’accusation de vouloir devenir une gadji, et qui allaient parfois jusqu’à l’affrontement physique direct, sans compter les maraboutages chroniques… C’est toujours mal vu lorsque quelqu’un veut sortir du rang, améliorer le sort des siens, surtout dans une société aussi archaïque et fermée sur soi-même qu’est la communauté tzigane reléguée dans les campagnes profondes des Carpates slovaques. Alors la question se pose, pourquoi Tereza, et pas les autres, avait fait ce choix, que de s’ouvrir sur un mode de vie différent des siens ? Et tout en ne reniant pas la romitude, le « romipen » - à la maison on parlait le romani, mais tout simplement en adoptant des règles de conduite qui n’allaient pas à l’encontre de la vie au sein d’une société civilisée encrée dans le 20 siècle.

Je n’ai pas eu la chance de connaître Tereza. Elle est décédée jeune, vers la cinquantaine, usée par la vie au service de ses enfants, meurtrie par les attaques incessantes de son entourage. Mais j’ai connu sa mère. Une brave grand-mère qui vivait toujours dans son hameau, dans une petite maison impeccablement bien tenue. Elle était très intéressante, vivace, autonome jusqu’à un âge avancée, ouverte sur le monde. Elle parlait le tzigane, le slovaque, le polonais, le hongrois et l’allemand. Tout simplement parce que dans sa jeunesse elle avait eu l’opportunité de travailler comme « servante », bonne de chambre, dans une famille de fermiers allemands, nombreux avant guerre dans cette région ethniquement mixte depuis toujours. Cette opportunité était une ouverture sur ce qu’elle n’aurait  jamais eu en d’autres circonstances l’occasion de découvrir, et naturellement transmettre à ses enfants. Elle, bonne de chambre tzigane, dont les petits enfants sont devenus universitaires, des élus, des écrivains.

J’ai eu bien sûr aussi l’occasion de voir des « copines » de notre brave grand-mère. Elles habitaient le même hameau, quelques maisons plus haut, mais ne parlaient ni le hongrois, ni l’allemand, très mal le slovaque et hélas, même le tzigane, elles le baragouinaient n’importe comment. Elles n’ont jamais travaillé, ni rencontré d’autres personnes que les membres de leur proche entourage. Elles ne sont jamais sorties de leur village, elles n’ont jamais quittées  leur communauté. Elles sont assises devant leurs pas de porte, devant des bâtisses qui s’apparentent plus à des cabanes, des taudis délabrés qu’à des logis dignes de ce nom. Leurs enfants ni petits enfants n’ont jamais fait d’études autres qu’élémentaires, et ce avec les plus grandes difficultés et échecs scolaires chroniques. En les voyant là, assises immuablement hors notre temps et espace, nous nous pouvons pas nous empêcher de constater que l’on dirait que ces mamies basanées viennent d’arriver juste hier de ces Indes lointaines, mais dont elles n’ont, bien sûr, aucune idée ni souvenir. Bref, déracinées éternelles, sans aucun rapport avec le passé, mais, hélas, pas plus avec le présent, et encore moins avec l’avenir. Et comme ça depuis l’an 1423, date de leur arrivée sous le Château de Spis, de leur sédentarisation, de leur émigration perpétuelle sur place…

Bien sûr, les choses ne sont pas si simples. Mais il est évident que sans contact avec le monde extérieur, sans la possibilité de toucher de ses propres mains cet univers qui est celui de la société majoritaire, qui s’apparente à une galaxie lointaine pour un gosse tzigane qui n’est jamais sorti de son bidonville, eh bien, dans cent, deux cent, voir plus d’années nous en serons encore là, voire pire avec les accélérations à tous  niveaux que nous apporte notre civilisation. Donc avec Kesaj Tchave, il n’en va que de cela : donner les moyens à tout un chacun d’avoir cette ouverture, ce contact avec l’extérieur, qui fera que peut-être, un jour si les circonstances sont favorables, il pourra tout seul s’autodéterminer, choisir en connaissance de cause, car cette connaissance, cette découverte il l’aura au moins une fois de sa vie vécue de son corps, de sa chair, de son âme. Et c’est ce que nous voyons sur les visages, les comportements, des jeunes qui sont passés par Kesaj. Par rapport à leurs semblables, ils ont cet éveil de la connaissance, de la découverte, ne sont pas assis au bord du chemin, comme s’ils n’arrivaient qu’hier des Indes éternels dont ils n’ont pas la moindre idée ni souvenir…           

 

Hanka

 Si on avait tenu une chronique depuis le début, nous saurions à un jour prés quand Kesaj a commencé. Mais comme ce ne fut pas le cas, nous pouvons juste dire qu’un jour du mois de novembre sans doute, en 1999 ou en 2000, Hanka Koptova est venue de Kosice pour parler à sa famille et à ses anciens concitoyens de Kežmarok. A sa famille d’abord, à la quelle elle a proposée une nouveauté en ces temps post révolutionnaires, à savoir s’investir dans un projet social en faveur des Roms, et la semaine suivante aux habitants tziganes de la rue Hradná pour leur proposer de participer à ce projet.

Hanka était le fleuron de la réussite de la famille Klempár. Elle était une des rares tziganes à l’époque communiste à accéder aux études universitaires qu’elle a faites à Bratislava, finissant avec une maîtrise en journalistique à l’Université de Komensky. Elle a eue cette vocation « intellectuelle » dès son jeune âge, tout le monde se souvient comme elle bouquinait des livres à la lueur des bougies ou avec une torche sous la couverture pour ne pas réveiller les autres. Ce n’était pas comme son frère Béla, que le père Gusto enchaînait  avec de vraies chaînes en fer forgé à la table de travail pour qu’il bûche la théorie de la musique, au lieu de courir les cachetons aux mariages et fêtes, et pour qu’il rentre au conservatoire et devienne professeur.  Hanka a quitté très tôt le logis familial et ne revenait que lors des weekends pour, sans mot dire, laver les montagnes de vaisselle sale, qui s’accumulaient dans la cuisine, sa mère n’étant plus là pour tenir la maison. Elle a eue, toute jeune journaliste, l’opportunité rare en ces temps du rideau de fer, de pouvoir participer à un Congrès Mondial des Roms en Suisse, où devant un auditoire international elle a exposée la situation des Tziganes en Tchécoslovaquie. Courageusement et honnêtement, elle n’a dit que la vérité, mais cela a suffit pour qu’au retour au pays elle soit jugée réactionnaire, et la normalisation aidant, conséquemment écartée d’une carrière professionnelle de journaliste normale, reléguée au fin fond d’un journal d’entreprise de construction et bâtiment sans le moindre espoir d’évolution.  Mais de ses convictions et engagements en faveur des Roms, personne n’en a jamais entendu parler plus que ça, Hanka restant très discrète, limitant les contacts avec la famille surtout aux urgences ménagères et interventions de première nécessité. Après le changement de régime en 1989 elle s’est lancée à corps perdu dans la défense de la cause rom, devenant une espèce d’Angela Davis tzigane, étant de tous les combats et tous les engagements. Le passage par la rédaction du journal de bâtiment a eu au moins le mérite qu’elle y a trouvé un mari, Milan, non-Rom, ingénieur en construction, une perle rare, d’une gentillesse et bonté à toute éprouve, étant sans doute la seule personne au monde capable de supporter l’engagement politique sans retenue de son épouse. Hanka devient élue au Parlement slovaque, elle fonde le premier journal tzigane Romano Lil, elle fonde le premier théâtre professionnel tzigane Romathan à Kosice, et plein d’autres choses encore et avec tout ça elle trouve  le temps de venir prêcher la bonne parole chez les siens, à Kežmarok. Mais c’était aussi le temps de ses premières déceptions politiques. Ayant quitté très tôt le milieu familial et le milieu rom, elle n’était pas préparée et armée à se confronter à ses  partenaires tziganes, qui, et de loin, ne partageaient pas tous ses nobles idéaux altruistes. Ce décalage nous semblait perceptible à nous aussi, et moi-même, en la voyant débarquer chez nous, argumentant consciencieusement devant un parterre de Roms de la rue Hradná de Kežmarok, qui manifestement ne suivaient pas tout ce qu’elle racontait, je ne donnais pas grand-chose de la réussite de son entreprise, relevant à mes yeux d’un caprice d’intello de la grande ville qui n’y connait pas grand chose aux Tziganes.  Cette impression ne faisait que s’accentuer lorsqu’elle est revenue la semaine suivante avec un petit groupe de jeunes danseurs et musiciens qui travaillaient auprès d’elle (Fondation de la Bonne Fée Rom Kesaj), pour faire une démonstration devant les jeunes de Kežmarok. Bon, pour lui faire plaisir, on a organisé la rencontre, Margita (une autre sœur d’Helena, ils sont 8 en tout) n’ayant aucun mal à convaincre les Roms de la rue à venir avec leurs enfants, trop heureux de pouvoir enfin enter dans la maison des Klempár, à leurs yeux les Tsiganes nantis de la ville. Donc la salle de l’appartement en bas est pleine, des femmes surtout, mais aussi quelques hommes s’entassent pour voir les jeunes de Kosice danser et chanter. Ceux-ci font une prestation, gentille, mais sans plus. Avec un retard de mise, les jeunes de Kežmarok arrivent. Je me dis, mais que-est ce que c’est que ce coup fourré, jamais ces petits durs, crâneurs en vestons noirs, plus portés sur la bagarre que sur la guitare, ne vont porter la moindre attention à de la danse ou du chant.  J’étais gêné pour Hanka, souhaitant que cela finisse au plus vite. Mais c’est là que nos jeunots sont tout à coups sortis de leur réserve et ont commencé eux-mêmes à se lancer dans les claquettes et chansons en épatant un auditoire conquis, puisque composé de leurs parents et proches. Je n’en revenais pas.  J’étais à mille lieux de me douter que j’assistais au commencement d’une histoire extraordinaire qui allait littéralement bouleverser nos vies et nos destins…

Les Enfants Kesaj - Kesaj Tchave

Oui,  cela a pris ainsi tout de suite. Aussi simple que ça. Il faut savoir que sans doute la fée Kesaj a due être dans le coup, car les petits jeunots de l’époque, c’était ce qu’on a eu de plus doué et talentueux depuis le début jusqu’à nos jours. A savoir en premier lieu Pétio, 14 ans, un artiste, chanteur, danseur né. Avec un charisme incroyable, possédant naturellement le savoir faire musical rom, ayant une connaissance encyclopédique des chansons, en composant lui-même, bref vraiment une perle rare, il a pris d’emblée la direction des siens. Ensuite  Janko, qui s’essayait à la guitare, est devenu en peu de temps un guitariste hors pair, comme il m’en a été donné voir que très peu au cours de ma carrière. Sans oublier  Maros et Dagmar, frère et sœur, grandissant dans quelque chose à côté de quoi une poubelle pourrait être considéré comme résidence de luxe, ils avaient eux aussi un talent exceptionnel, transmis par leur grand-mère à la voix d’or, sorcière à ses moments perdus, et ces aptitudes  étant encore développés par les braves enseignantes slovaques de l’école spéciale pour attardés mentaux qu’ils fréquentaient, émues par leur triste sort et émerveillées par leurs voix angéliques. Plus quelques autres, ayant aussi des prédispositions évidentes. Tout aussi étonnamment, Helena avec son frère Dusan s’investissent avec succès dans la direction, la chorégraphie et le chant de la toute nouvelle troupe. Pour Héléna, passe encore, je savais qu’elle possédait un sens musical hors normes, mais Dusan, son frère cadet, bien que musicien contrebassiste, comme tous ses frères, il n’a jamais jusque lors fait preuve d’affinité particulière à la danse. Pourtant ce sont eux deux qui sont à l’origine des premières chorégraphies et arrangements, dont certaines sont en vigueur jusqu’à nos jours.   

Ce qui était important aussi, c’est qu’en proposant de développer ce qui était au début un projet d’accompagnement parascolaire, Hanka apportait aux siens un « alibi social» pour qu’ils puissent s’investir publiquement pour les plus démunis de leur communauté. Cela peut paraître incongru, mais dans une société aussi paupérisée que les roms de l’Est slovaque, il n’est pas de mise de s’investir pour son prochain, sa propre survie accaparant tout simplement l’individu à part entière. Et tout un chacun accédant à un niveau social supérieur, se garde surtout de côtoyer le milieu du quel il s’est extrait, de peur d’être de nouveau assimilé par les autres à celui-ci, et de retomber, revenir vers la case départ. Donc là, c’était un projet socio-pédagogique, et même rémunéré (très modestement, mais quand même), donc tout le monde pouvait s’y engager, s’investir au grand jour, sans pour autant passer pour un fou, et se dévaloriser aux yeux de la communauté rom, en « perdant son temps » avec les miséreux. Y compris, bien sûr, en ne perdant pas l’estime de ces miséreux eux-mêmes en premier lieu.      

Donc en toute simplicité, un énorme tabou a été ainsi transgressé, à savoir cette barrière séculaire entre les différentes couches sociales de la société tsigane. Les Klempár, ceux qui s’en sont sortis, les musiciens, acceptent de s’occuper des autres, des misérables des basses castes. Ils ne gardent plus leurs acquis, leurs savoir-faire que pour eux et leurs enfants, mais dispensent ce savoir aussi aux autres membres de la communauté, à des enfants de la rue tsigane, qui sans cela, jamais n’auraient eus aucune chance d’accéder à ces savoirs et à s’élever sur l’échelle sociale. Tout va très vite. Les gosses sont là, dans la rue, il suffit d’ouvrir la porte pour qu’ils entrent, s’engouffrent dans le couloir de la maison des Klempár qui sert de salle de répétitions. Bien sûr, parallèlement aux activités artistiques, tout un travail de suivi parascolaire est mis en place, avant de danser dans le couloir, les enfants font leurs devoirs dans la cuisine de Margita sous la surveillance de pratiquement toute la famille. Mais, évidement, c’est la danse et le chant qui passionnent les jeunes, les devoirs  sont juste une étape pour accéder aux autres activités, mais au moins ils ne sont plus ignorés, et l’école aussi fait dorénavant parti d’un tout incontournable, si l’on veut continuer à évoluer avec le groupe. En fait c’est un lieu de refuge qui a été crée, où un mode de vie nouveau, attrayant, est naturellement offert et accessible à tous, sans distinction de leurs origine sociale, sans prendre en compte les innombrables embrouilles entre les familles des jeunes, sans fermer la porte à qui que ce soit. Cette porte est toujours ouverte pour entrer, mais aussi pour sortir. Puisque c’est sur la base d’une motivation personnelle que tous participent, sans y être le moins du monde obligés ou contraints par qui que ce soit, les règles élémentaires de cohabitation appliqués en ces lieux sont admis et reconnus, sinon on ressort comme on est entré. A ce niveau de désocialisation des jeunes qui viennent, les bases d’une cohabitation élémentaire en société sont à mettre en place. A savoir la politesse, la ponctualité (concept inconnu jusqu’à lors), le respect, bien sûr aucun alcool, etc., et petit à petit une façon de vivre à travers l’effort et l’engagement collectif s’instaure. Dès le début, les répétitions sont exigeantes, dynamiques, on sent bien que les jeunes sont en manque de rigueur, de prise en main, ont besoin d’exemples à suivre, de modèles aux quels s’identifier. Tout cela ils le retrouvent dans ce groupe nouvellement formé, constitué que de Roms, donc la communication est identique à celle, pratiquée à la maison pour la forme, mais le contenu est fondamentalement différent. La nouveauté, c’est un projet, un investissement, un engagement avec une vision vers le futur qui fait que l’on arrive de son propre chef à se plier à la contrainte du groupe, l’effort ne fait plus peur, la rigueur est accepté, la discipline exigée. Que de nouveaux concepts, inconnus jusqu’à lors, qui, s’ils étaient présentés par un procédé classique – formation, training, ne feraient qu’effleurer les protagonistes, se trouvent là, instantanément mis en application, sans pour autant être en opposition à la « nature tsigane » ou le ressenti rom en aucune  manière. 

10 ans sur les routes et les scènes de l’Europe

Finalement, le groupe, dès ses débuts jouissait de certaines conditions exceptionnelles, tout en étant  continuellement exposé à des manques matériels et financiers non  moins exceptionnels. On pourrait, dans une vision romantique des faits, conclure que peu importe l’argent et les moyens matériels, la foi, l’enthousiasme, font des miracles, transportent les montagnes. Et, en plus,  quelque part c’est vrai (le Zénith, 45 jours de tournée, TV, sorties hors frontières 5 à 7 fois par an, etc.). Car nonobstant ces fameuses difficultés liées aux conditions absolument hors normes par rapport à tout ce qui concerne les conditions matérielles (pour faire simple, le point de départ est une situation normale au tiers, voire quart monde), tout ce qui relevait de « non matériel », donc de l’émotionnel, à savoir l’enthousiasme, l’engagement, le don de soi,  étaient tout aussi, sinon encore plus exceptionnels. Et puisque nous sommes dans le domaine de l’art, de l’expression artistique, finalement ces arguments primaient sur le domaine du seul ratio et du « bassement » matériel, et le succès et la reconnaissance ont été pratiquement dès le début au rendez vous. A cela il faut ajouter des compétences pédagogiques sur mesure en la personne de Helena, avec son autorité naturelle, mais aussi sa compréhension, son écoute, sans oublier sa vision « rom » des choses et les compétences professionnelles de son mari Ivan, le chef d’orchestre et par la suite responsable du groupe. Donc, un peu laconiquement (avec de la fausse modestie…) nous pouvons constater que ces succès, bien que gagnés à force de dure labeur et force de persévérance de tous, de renoncements et d’investissements personnels, jamais acquis d’avance, étaient en fin de compte  normaux, et n’avaient rien de très surprenant.

Donc au bout de dix ans l’exceptionnel est tout simplement que le groupe existe encore. Dans un contexte normal, depuis longtemps il n’en serait pas ainsi. Cela touche en grande partie à la détermination de la direction, soutenue sans faille par les anciens et les tout nouveaux, ainsi que par les nombreux supporters extérieurs.  Les démarches obstinées lors de toutes les entreprises relèvent du  kamikaze – partir en tournées avec plus de 30 participants sans argent, sans assurances, dans des contextes d’incertitude totale par rapport aux besoins matériels élémentaires. Irresponsables. Mais c’était cela ou rien.

Au niveau des enfants et des jeunes du groupe la plus grande victoire consiste à avoir réunis les membres des différentes communautés, des différentes familles, clans, bidonvilles, qui dans un contexte autre que celui du groupe n’aurait absolument pas communiqués ensemble, se seraient invectivés, battus, traduit en justice. Tous  ont aussi du à un moment ou un autre braver les obstacles de leur entourage familial et ont étés exposés aux violences et agressions de celui-ci, ne voulant pas qu’ils fassent parti groupe. 

Mais pour ma part le plus surprenant est le constat de l’engouement, de la fascination que le groupe exerce sur les publics et partenaires rencontrés. Au bout de dix ans de pratique régulière des festivals, événements, manifestations artistiques internationales, et pas des moindres, lors des quelles les membres du groupe ont étés en contact avec des artistes du monde entier, ont cohabités longtemps ensemble sur scène comme en coulisses, nous ne pouvons que constater que l’impact de séduction, de la force d’attraction, qu’ils exercent sur les autres est tout à fait exceptionnel et sans commune mesure avec les autres groupes. Et ce constat est établi de manière « scientifique », résultant d’une observation objective des faits dans la durée. En effet, aucun groupe, quand bien même serait-il aussi performant artistiquement, composé d’enfants, de jeunes de milieux défavorisés, sympathiques et sociables, n’a cet impact que les jeunes Roms. Lors des innombrables rencontres aux festivals, tout le monde sympathise, des amitiés se créent, voire plus… Mais un seul groupe provoque toujours autant d’émotions, des flots de larmes lors des adieux, et ce sont toujours les Kesaj Tchave. Et cela, sans le faire le moins du monde exprès, uniquement en étant naturels, sans communiquer dans aucune autre langue que le tsigane et le slovaque… C’est une constante lors de tous nos festivals aux quels nous avons participés depuis dix ans. A l’unanimité tout le monde est interpelé, fasciné par cette liberté qui se dégage de leur façon d’être, qui transpire de leurs gestes, rires, cet anticonformisme naturel, cet appétit de consommation de la vie telle qu’elle vient à l’instant même, loin des conventions et contraintes de toutes les sociétés majoritaires... Sans doute il n’en était pas autrement lorsque les groupes de premiers Roms se déplaçaient à travers les continents, à en juger les premiers chroniques qui relevaient d’une manière positive ces premiers contacts. Mais toujours, immanquablement, ces premières impressions positives virent dans le tout négatif… Un peu comme un « grand amour » déçu peut virer à la haine, au refus, à la mort. Car qu’il y a-t-il de plus blessant que des sentiments sincères, profonds non réitérés, ignorés, voire même bafoués, tournés en dérision, en ridicule. On ne dit pas à tord que le ridicule tue… On ne peut que  constater l’écart entre l’émotion ressentie par le spectateur, ou personne externe au groupe en voyant, approchant les jeunes du groupe, et les jeunes eux-mêmes, sur le moment aussi touchés par l’émotion et sincèrement attachés à leurs nouveaux amis, mais l’instant d’après, déjà ailleurs, dans une autre réalité, prêts à de nouvelles rencontres, de nouvelles émotions. Il va sans dire que dans de telles situations rien n’est plus facile que d’en profiter et sans même le vouloir, abuser de la faiblesse des admirateurs et amis de passage qui eux-mêmes se proposent et se complaisent dans des rôles de samaritains et redresseurs d’injustices sociales. Si nous arrivons à braver ces embûches émotionnelles sans trop de dégâts, c’est aussi grâce à la vigilance de la direction, qui lucide, avec du recul, veille de près à ce qu’il n’y ait pas d’abus, pas de dérapages dus à des excès de générosité débordante, car ceux qui reçoivent n’ont pas l’habitude d’être couverts de cadeaux, et naturellement auraient facilement la tendance à en accepter encore plus, et plus, sans même avoir à le demander. Là, il faut quelqu’un à la tête froide, qui dit non, ça suffit quand il le faut, et les responsables ont jusqu’à lors très bien tenus leurs responsabilités. Donc il n’y a pas eu d’abus, ni de contreréactions, et tout va bien avec nos très nombreux admirateurs…

Au niveau individuel, nous pouvons constater sur le laps de temps que nous sommes actifs avec les jeunes (3 ans au sein du projet Roms et Voyageurs, 10 ans en tout depuis la création du groupe), les évolutions positives au niveau comportemental de ceux-ci ne font aucun doute. En plus de la maîtrise des usus sociaux courants qu’ils ne possédaient pas avant (pratique de la politesse élémentaire, amélioration en langue slovaque, hygiène, etc.), nous constatons qu’ils sont plus épanouis et en phase avec l’environnement de la société majoritaire que leurs semblables qui n’ont pas fait l’expérience de la vie avec le groupe. Ils sont en accord avec les deux communautés – les Roms, qui est leur milieu de base, de référence, et aussi le monde extérieur, non rom, qu’ils ont fréquenté, expérimenté, où ils ont leurs repères,  et où ils ont été admis et appréciés. Par la suite l’insertion dans le monde du travail pour les jeunes adultes en est facilité, sans heurts, les acquis sociaux élémentaires, mis en pratique au cours de nombreux contacts avec le monde majoritaire à travers les expériences des spectacles avec le groupe, trouvent leur concrétisation dans les différents postes que ces jeunes sont appelés à pourvoir (en général dans le bâtiment et dans la restauration). Bien entendu, il ne faut pas généraliser. L’ « aptitude » à l’intégration, et la réussite en ce sens, sont directement proportionnelles à la qualité des cellules familiales des enfants. Il est évident qu’au sein des familles souffrantes de lourds handicaps au niveau des parents, l’intégration est compromise à la base. Il s’agit alors plus d’un travail d’accompagnement, visant à protéger les mineurs de leur propre milieu, tout en préservant des rapports de respect et d’autorité même face à des individus aux comportements sociaux défaillants.   D‘un point de vue pratique, réaliste – ceux dont les parents ont écopés dans le passé de lourdes peines de prison pour des délits majeurs, n’en sont qu’au stade des peines conditionnelles pour des délits mineurs (et encore, pas tous).

Non moins négligeable, et souvent d’une importance insoupçonnée,  est aussi tout simplement la création d’opportunités de rencontres humaines entre les membres des différents villages et bidonvilles, qui vivent reclus dans ceux-ci, sans possibilité de trouver de partenaires en dehors de leur environnement familial immédiat. Cette autarcie conduit la population rom en Slovaquie à un taux d’unions consanguines des plus élevés dans le monde avec des conséquences directes sur la qualité de l’état de santé des membres des communautés marginales qui représentent pratiquement la moitié de la population rom slovaque. 

 

Les activités parascolaires des jeunes Roms des milieux défavorisés

Tous ces projets d’insertion, d’apprentissages de bonnes pratiques, de découvertes de nouveaux mondes… rappellent une évidence que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… A savoir que sous l’ancien régime des énormes entreprises d’état, dans la construction, le bâtiment, l’agriculture, employaient naturellement beaucoup de Roms, qui fournissaient tout aussi naturellement au régime en abondance une main d’œuvre non qualifiée, mais apte aux dures besognes ingrates relevantes du travail d’immigration dans d’autres espaces géopolitiques. Personne n’élaborait de laborieux projets d’insertion, tout le monde travaillait, et point. Il est vrai que l’ancien régime disposait d’outils pédagogiques de persuasion dissuasifs forts pratiques et dont il ne se privait pas. Alors, sans toutes fois tomber dans la nostalgie ante perestroïka, mais en levant quand même un peu le voile de ce tabou qui veut que l’on n’ose pas de qualifier positivement quoi que ce soit qui relève du passé communiste, de  peur d’être pointé comme crypto stalinien, force est de constater que beaucoup, voire même pratiquement tous les Roms travaillaient – avec tous les effets conséquents que le statut de salarié colportait – insertion par l’emploi, inclusion par le statut social, accès à l’éducation et à la santé, intégration progressive à la majorité (pratiquement tous les Roms déclarent regretter l’ancien régime). Après le traumatisme des années communistes vient celui de la transformation économique, et on élude toujours le problème, désignant d’innombrables coupables historiques, passés, présents ou à venir. On essaie d’apprendre à travailler, d’apprendre à apprendre à travailler, s’insérer, s’intégrer, s’inclure, mais on oublie l’essentiel – l’emploi! Comment faire s’il n’y a pas de travail tout simplement. Les meilleurs projets, formations, ne trouveront pas d’applications s’il n’y a pas de débouchés sur le marché de l’emploi. Nous nous retrouvons avec le même schéma qu’avec les populations de travailleurs immigrés que l’on a fait venir dans les pays de l’Ouest et les problèmes qui en résultent aujourd’hui. Sauf que les Roms sont considérés et se considèrent comme des immigrés dans leurs propres pays ; vérité banale que tout le monde connaît.  

Pareil avec les fameuses activités de temps libre. Sont-elles utiles ? Ont-elles un sens, une influence sur le groupe cible ? Qu’apportent-elles ? N’est-ce pas de l’argent jeté par les fenêtres ? Quelles questions ! Il est évident que tout élargissement d’horizon personnel, d’ouverture sur le monde extérieur est bénéfique pour tout un chacun. Quel que soit son origine ou son milieu social. Que l’on vienne du « bas » ou du « haut », voir et comprendre d’autres que soi ne peut être que bénéfique. Et moins on a l’occasion de sortir de son milieu, plus on est coupé d’extérieur, plus c’est vrai. Donc évidemment que pour ces gosses emprisonnés dans le carcan de leur communauté, aussi  condescendante et permissive soit-elle, cette ouverture est on ne peut plus bénéfique. La question qui se pose est plutôt celle comment arriver à ce brassage social et ethnique sans moyens autres que l’investissement personnel de quelques excentriques, pionniers du social et du culturel. On ne va pas demander pourquoi c’est comme ça ? C’est comme ça ! Mais comment pouvoir approcher, intervenir et conséquemment influer tant soit-peu (encore faut-il savoir dans quel sens) dans des milieux à priori fermés, puisque coupés du monde extérieur. Et là, de nouveau, nous retrouvons Kesaj Tchave avec leur parcours atypique.

La société rom, bien que sous maints aspects immuable, n’est pas forcément portée à se complaire dans le maintient et développement de nouveaux apports ou concepts venus de l’extérieur. Déjà, tout ce qui est nouveau, innovant, est automatiquement suspect – « Encore quel qu’un qui veut s’enrichir sur le dos des autres, sortir du rang pour mieux dominer ». Alors non ! On fait tout pour que rien ne change, que tout le monde reste dans un système égalitaire, même si c’est la misère et l’exclusion qui doivent servir d’étalon de cette égalité, donc de justice sociale, et au final – d’appartenance à la communauté. Le groupe Kesaj Tchavé, ainsi que l’association Kežmarský hlas qui constitue sa couverture administrative est, à part un cas, constitué uniquement de Roms. Ce n’est pas une volonté expresse, mais un état de fait qui correspond à la situation sur place. Le seul élément ethniquement extérieur est le responsable du groupe. Donc un poste important, mais physiquement ne suffisant pas à lui seul à façonner, à dominer totalement tout le groupe, même s’il le voulait, ce qui n’est pas le cas. Il y a aussi d’autres collaborateurs non roms, constitués par des contacts externes, étrangers, qui font parti du groupe, mais du fait de leur éloignement géographique et aussi de l’intelligence des intervenants, les faisant intervenir que dans une juste mesure pour des besoins ponctuels, ils ne constituent pas un mouvement pouvant influer fondamentalement sur le groupe. Au contraire, tous apprécient la spontanéité et l’authenticité des jeunes de Kesaj Tchave. Avec le recul du temps un constat, une évidence s’impose : l’atout, la force d’attraction principale du groupe est son authenticité, sa véracité. Celle-ci est due à l’origine sociale et ethnique des membres, tous des Roms de souche, vivant dans leur milieu originel – les communautés roms slovaques des quartiers et bidonvilles de l’Est slovaque. La Slovaquie elle-même se situe au centre géographique et culturel  de l’Europe, isolée des influences directes de cultures d’autres continents, à la différence des Balkans ou des Ibériques. Les Roms slovaques, sédentarisés depuis toujours, concentrés dans des communautés importantes,  en autarcie, perpétrant et recréant une culture populaire autosuffisante, puisant son inspiration en soi, s’influençant au minimum des apports extérieurs. Sans tomber dans des clichés romantiques pas plus que nostalgiques – l’impitoyable réalité de la coulisse de l’incroyable habitat avec ses troupeaux d’énormes rats engraissés  sur des montagnes d’immondices pourris nous ramenant immédiatement à la réalité, nous constatons juste l’irrésistible  force d’attraction de cette culture identitaire. En restant en dehors de l’éternelle querelle des intellectuels et des artistes, les « rationnels » et les « romantiques », sur le caractère ou le destin musical du peuple rom, nous observons simplement que faire abstraction de la composante émotionnelle et musicale dans la perception du monde et de son vécu par les jeunes est impossible, du moins si on est au contact quotidien de la communauté. D’aucun peuvent observer, et sans doute non sans raison, qu’une émotivité exacerbée n’est pas l’apanage que de groupes ethniques, mais avant tout est un attribut correspondant à  un positionnement social. Chez les Roms que nous rencontrons cette affirmation par leur culture constitue un segment fondamental d’auto identification vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis du monde extérieur. Et cette émotion se concrétise par une participation à l’expérience collective de l’événement social – du moment festif, par la pratique de la danse, de la musique – et surtout du chant. Donc l’individu n’est pas uniquement un observateur participant, comme c’est souvent le cas dans d’autres pays – où un parterre de spectateurs admiratifs contemple en silence un groupe ou des solistes jouer ou danser. Ici, tout le monde, tous, chantent, dansent, jouent, s’expriment par la participation directe, physique à l’action commune. Cet abandon de conventions, de retenue, est perceptible non seulement dans la l’expression émotionnelle, artistique, mais aussi à travers les décalages dans les rapports sociaux avec la majorité qui résultent d’un tel positionnement. Voilà que se pose la question d’ingérence extérieure. Venant alors d’extérieur, comprenant et analysant les mécanismes de fonctionnement, d’interdépendances au sein de la communauté, on peut tenter avec plus ou moins de succès, d’influer sur le groupe cible, voir le manipuler comme c’est souvent le cas lors de nombreuses dérives soi-disant spirituelles.

Notre dessein n’est pas de manipuler, ni de posséder ou disposer de qui que ce soit. Nous constatons simplement que  dans les populations que nous fréquentons la culture identitaire est une force réelle, effective, un outil privilégié de communication, un moyen d’ascension sociale (mais aussi de stagnation). Un catalyseur, une arme pour celui qui sait s’en servir. En tant qu’intervenants extérieurs nous ne pouvons que prendre en compte cette réalité, constatant que le degré de puissance d’expression est proportionnel au degré d’immersion dans le mode de vie communautaire – donc de décalage par rapport à la société majoritaire. Par des pratiques d’ouverture artistiques sur le monde extérieur – arts de la scène, nous pouvons influer cet état vers un positionnement positif vis-à-vis de l’extérieur, en se gardant bien de toute volonté de figer  les personnes et les situations, même si cela conviendrait momentanément à notre dessein artistique. La seule chose que nous pouvons faire, est de donner l’occasion à ces jeunes de se mettre naturellement en phase avec le monde extérieur, les pousser à se développer et s’épanouir dans les deux cultures, sans être en contradiction avec l’une ou l’autre, sans nuire à l’une ou l’autre et encore moins à son entourage. Rester soi-même, sans déranger son voisin, ou être dérangé par lui. Tout en continuant à jouer et à danser… Vaste programme, qui pourrait relever du Hare Krishna dans un autre contexte, mais qui n’est que l’expression de la façon de vivre des jeunes Roms que nous rencontrons tous les jours.

 

En ce moment     

La situation économique des parents des enfants et des jeunes avec les quels nous travaillons s’est considérablement détériorée au cours des deux dernières années. Outre les répercussions du ralentissement économique général, on constate l’effet pervers d’un projet d’insertion professionnelle émanant du Fond social européen, qui consistait en un crédit non remboursable dans le but de création de sa propre entreprise ou du développement des activités professionnelles. Un grand nombre de Roms ont profité de cette manne, en utilisant l’argent (cca 3000 eu) en premier lieu pour leur urgence vitale, leur habitat. Et avec cet argent ils ont reconstruit et amélioré les huttes et cabanes dans les quelles ils vivaient. Ce n’est qu’après qu’ils se sont aperçus que l’obtention du crédit et du statut d’entrepreneur allaient de pair avec une autonomie sociale, donc en pratique ils ne peuvent plus toucher aucune aide sociale de la part de l’Etat durant deux ans. Ce qui fait que des familles entières se trouvent sans ressources et les parents n’ont plus les moyens d’assumer des besoins vitaux pour leurs enfants (le crédit ayant servi à l’amélioration de l’habitat et non à la création d’entreprise). De nouveau nous constatons l’hypocrisie du système qui se voudrait social tout en élaborant des constructions relatives d’abord à ses besoins propres – lutte administrative  contre le chômage, en occultant les besoins réels des populations visées. Il est louable de vouloir faire accéder les Roms au marché du travail (à supposer qu’il en existe un…), mais sans prendre en compte les conditions catastrophiques de leur habitat, tout en sachant que dans la réalité ils vont d’abord pallier à ceux-ci, en construisant à leur façon, au noir, des habitations  (de toute façon, officiellement ils ne sont pas habilités à le faire – pas de permis de construire, pas de compétences professionnelles). Donc on ne donne pas d’argent aux Roms afin qu’ils se construisent eux-mêmes des logements selon leur conception, correspondant à leurs besoins (ils en sont capables, la preuve, d’innombrables maisons de construction récente sur les terrains), refusant de les responsabiliser vis-à-vis de leur habitat. Mais on leur donne, moyennant des formations à la va-vite des moyens financiers soi-disant pour entreprendre, tout en sachant que cela finira dans la construction des huttes et cabanes améliorées dans les bidonvilles. Et par ailleurs des projets d’habitat ont lieu, dans les quels une grande énergie est déployée pour que les Roms participent activement à la construction de leur futur habitat, ce qu’ils rechignent souvent à faire, celui-ci étant pensé par d’autres, sans leur participation à la conception de celui-ci. Autrement dit, on fait pour les Roms, sans les Roms, sans prendre en compte leur opinion, leurs besoins élémentaires, liés avant tout aux conditions particulières dans les quelles ils évoluent.

Il est vrai que dans la pratique tout cela est très compliqué, voire impossible, vu l’énorme fossé qui sépare certains habitants des bidonvilles de la société majoritaire. Mais ce problème, comme d’autres, relève l’incapacité, si ce n’est pas une volonté réelle, de voir la réalité telle qu’elle est sur les terrains. De prendre en compte et accepter les particularités liées  à la concentration des populations unies par le mode de l’habitat, par la langue, par l’approche de la société majoritaire, par la culture (quelle culture? culture rom, culture des bidonvilles ?). C’est nier une l’évidence – que des bidonvilles existent, exclusivement Roms, ils ne cessent de croître, de se multiplier. Selon nos critères et préceptes moraux nous ne pouvons pas accepter cela, cela équivaudrait à avaliser une situation inacceptable, mais en niant l’évidence, en refusant de la voir dans sa cruelle réalité, nous ne faisons qu’aggraver la situation, tant qu’il puisse être possible d’aggraver quelque chose d’aussi désespérant… Dire haut et fort que de toute façon cela ne changera jamais est impossible et inacceptable, mais vouloir le contraire – en finir avec la misère des bidonvilles roms tout en faisant comme s’ils n’existaient pas, nous mène qu’à pérenniser une situation tragique, avec, comme analgésique moral les flux financiers démesurés au niveau européen. En fait, nous sommes dans une impasse, semblable à celles dans les quelles se trouvèrent les populations indigènes de l’Amérique du Nord ou d’Australie face à l’arrivée de la civilisation occidentale.

Actuellement, en Slovaquie, on ne jure que par la mise en pratique d’un système de scolarité basé sur les séjours même forcés (pour les plus extrémistes des pédagogues autoproclamés de la nation) dans les internats pour les enfants roms. Sans jamais prendre en référence les expériences, et pas peu nombreuses, menées en ce sens antérieurement dans d’autres pays (Canada, Australie, Suisse…). Toujours la même chose : vouloir changer les Roms en niant qu’ils sont Roms. Ou comment accepter qu’une culture nationale, un mode social émerge même dans les bidonvilles. Comment trouver quelque chose de positif dans les bidonvilles ? Sur place ! Pas dans les bureaux ou cabinets à mille lieux de ceux-ci.

Ceci pose aussi le problème du positionnement de la couche moyenne rom par rapport aux populations roms marginalisées. En pratique cela veut dire, qu’il ne suffit pas de propulser des jeunes Roms diplômés en première ligne de contact sur le terrain comme travailleurs sociaux « miracles » du fait uniquement de leur origine rom. Sans bagage et accompagnement, cette romitude peut être même contreproductive, vu la complexité des rapports à la base, sur place.

 La situation dans les bidonvilles que nous fréquentons est de plus en plus tendue, des bagarres massives (100 – 200 personnes) aux conséquences dramatiques éclatent sans causes apparentes, une tension permanente s’est instaurée.   Le contact primaire est de ce fait plus difficile, beaucoup plus stressant.  Et il relève de la douce rêverie, mais pouvant se solder par de dures agressions, que de vouloir instaurer un dialogue d’égal à égal sur  les thèmes de l’argent, des financements, des projets. Les gens sont dans un tel besoin de ressources primaires qu’ils ne sont pas capables de considérer d’autres arguments immédiats que les leurs, et ce sont ceux d’une survie au jour le jour. Les demandes d’argent, des sollicitations directes de tous bords sont incessantes et oppressantes. Elles pèsent sur les relations humaines et parviennent à les annihiler.  Chaque cas est unique et tragique et ne fait que refléter le marasme général.

 Les adultes n’ont absolument plus de travail. Les quelques rares occasions de travail au noir se soldent régulièrement  par des retours sans rémunération, après avoir travaillé pour rien pendant plusieurs semaines. La période d’hiver est caractéristique par la recherche incessante du bois pour se chauffer. Pour ce faire les adultes vont voler le bois dans les forêts,  au risque de se faire prendre et d’écoper de lourdes peines de prison, selon le principe de trois fois et c’est tout. Alors on envoie les enfants.

Actuellement plusieurs familles du bidonville de Velká Lomnica sont sous le coup d’exécutions et d’expulsion de leur logis – une HLM totalement délabrée pour la quelle ils ne payaient plus de loyer depuis dix ans. En fait, selon le service social de la municipalité, il y aurait sur une population de 1 500 habitants, 150 non responsables pénalement (retard mental). Plusieurs de ceux que nous suivons de près sont en incapacité totale de gérer leur avenir et celui de leurs enfants.  Au printemps, à la fonte des neiges ils seront mis dehors et s’ils n’arrivent pas rapidement à se construire des cabanes leurs enfants seront placés à l’orphelinat. Le pire est, que nous ne pouvons pas intervenir pour les aider financièrement. Nonobstant les effets pervers des aides financières directes, il est absolument impossible d’intervenir à ce  niveau sans déclencher d’émeute au bidonville. A Kubachy aussi, les emprisonnements lourds pour des délits minimes se multiplient. Hélas, le vajda, le chef du village est aussi en prison. Les filles et les femmes ont repris le chemin des poubelles.  La pérennité d’activités telles que nous développons est dans ces conditions sérieusement mise en cause, mais elles n’en sont pas moins vitales pour cela, mais tout simplement objectivement  plus dangereuses dans la réalité de tous les jours.

 

Conclusion

Quoi qu’il arrive, ne pas abandonner le travail sur le terrain ! Pour que celui-ci soit effectif, une connaissance et une maîtrise réelle de la situation sur place  est indispensable. Pour cela il faut des investissements humains conséquents, à la mesure (démesure) de l’ampleur des difficultés rencontrées. Donc promouvoir un accompagnement humain hautement qualifié, professionnel, bénéficiant de l’expérience et de la formation requise.

Ne pas laisser la charge de cet investissement humain uniquement au troisième secteur, mais élaborer des outils professionnels, des plans de carrière permettant de mettre des compétences réelles au service d’un travail professionnel dans un milieu spécifique, souvent ingrat, très exigeant, et reconnu comme tel.

Ne pas laisser un pan de société entière à la merci de bonnes volontés ou abandons consécutifs d’éternels débutants du social et de l’humanitaire et des tristes artistes de la scène politique où l’émotion populaire le remporte devant le rationnel - «à la tsigane» mais façon gadjo !

 


[1] Lors des dernières élections municipales en date  du 16 décembre 2006, apparaissent 17 communes avec des maires Roms, 213  élus Roms (dont 10 femmes), une demi-douzaine de conseils municipaux constitués uniquement de Roms et treize à majorité rom.

2. Par souci de réhabilitation urbaine et d’assainissement de l’habitat, la municipalité a procédé aux expulsions des familles roms du centre ville et les a relogés à plus de 300 km de là, près de la frontière hongroise

Ivan et Helena Akimov

Article publié dans la revue des EtudesTsiganes, Fnasat

n. 41 – 42, (1 et 2 trimestre 2010)

 10 ans de KT Etudes Tsiganes.pdf (868919)

http://www.fnasat.asso.fr/
http://fnasat.centredoc.fr/opac/index.php?lvl=more_results

Dagmar avec son fils, Mira, Peťo, Ivan, Jano, Ľuba, Maroš, Maja, Jožko

été 2014, Veľký Krtíš

rencontre avec les anciens, fondateurs du groupe

 

Les débuts de Kesaj Tchave n´ont pas été tout simples. Pourtant nous étions bien implantés dans la communauté tsigane, mon épouse, Helena, est elle-même rom, venant d´une famille de musiciens  reconnus et respectés dans la région. Moi, en tant qu´artiste, j´étais plutôt bien accueilli, on peut dire parfaitement intégré, pour parler le langage d´aujourd´hui... En voyant des gamins tsiganes traîner un peu partout, une guitare toujours à la portée de la main,  je n´avais qu´une envie, faire quelque chose avec eux au niveau musical. Mais...  En général, toute initiative extérieure est suspecte et compromise, et toute initiative intérieure est dès le départ estampillée malhonnête, donc  vouée à l´échéc avant même d´avoir commencée... Si on ajoute à cela des antagonismes démesurés entre les différentes couches sociales au sein de la communauté, il apparaît très clairement qu´il est inutile de tenter quoi que ce soit, de toute manière cela ne marchera pas... Je m´en désolais, mais je n´arrivais pas à franchir ces obstacles internes propres aux communautés roms dans les quelles nous évoluons à l´époque.    

Il a fallu une intervention extérieure pour que ça bouge. L´iniciative est venue par la personne de Anna Koptová, la soeur aînée de mon épouse. Hanka était un cas à part. Une sorte d´Angela Davis de la cause rom en Tchécoslovaquie. Elle était une des premières universitaires tsiganes sous le régime communiste, très engagée dans la cause rom, ce qui lui a valu les foudres du régime, qui l´a mise au banc. Ce n´est qu´après la révolution de velours qu´elle a pu pleinement s´investir auprès des siens. Elle entre en tant que députée au parlement national slovaque, elle fonde le premier  journal tsigane, fonde un théâtre professionnel rom, etc... Un jour d´automne 1999 elle vient chez nous, et nous propose de démarrer un projet de suivi parascolaire avec les gamins roms de notre rue (nous habitions le quartier tsigane à l´époque). Enfin nous avons pu faire quelque chose. Cela paraît banal, mais c´était très important, car le projet qu´elle nous apportait, nous justifiait auprès de la communauté, qui ne pouvait pas nous accuser de « magouilles », puisque nous participions à un projet officiel, et nous ne perdions pas la face, comme ça risquait d´arriver si nous faisions quelque chose gratuitement, de manière altruiste, dans ce cas nous aurions été traité d´idiots, et nous perdions tout crédit.  

Kesaj était le nom d´une fée tsigane d´une pièce du répertoire du théâtre rom de Hanka. Cette fée disait : « Si tu veux recevoir de l´amour, il faut d´abord que tu saches en donner ». Cela nous a semblé parfait comme cap à suivre, nous avons décidé de nommer notre groupe de chants et danses tsiganes d´après ce sympathique personnage de conte de fées. Oui, le chant et la danse ont vite pris le dessus. Il était évident que la plupart des gosses qui venaient nous voir, avaient des grosses lacunes au niveau des sociabilités élémentaires. Avant d´apprendre les maths ou l´orthographe, il était impératif d´apprendre à dire bonjour, merci, se laver les mains, venir à l´heure. Bref, c´est une pédagogie de type familial qui s´imposait au départ,  et il fallait une motivation assez forte pour inciter les enfants et les jeunes à rejoindre cette nouvelle famille... Nous étions musiciens, les gosses ne juraient que par la musique, le groupe  de danses et chants s´est avéré rapidement comme une évidence. Un lien parfait, un canal, une motivation pour un projet qui nous était vraiment propre, à nous tous qui partagions cette aventure.