Pyiterfolvo

 

J´envoie un message à Šandor, notre partenaire hongrois, comme quoi je ne suis pas en état de reprendre la route immédiatement, et s'il pouvait se passer de nous en Ukraine, ça serait pas plus mal. Aucune réponse. Parfait, épuisé, complétement vidé, je n´ai pas plus envie y aller demain qu´aujourd´hui. Mais le lendemain, à 10h, je reçois  quand-même sa réponse, me demandant de venir coûte que coûte, de notre présence dépend le succès de la manifestation... Bon, c´est reparti! Vite, réunir les 6 irréductibles, en l´occurence Stano, Janka, Maria, Tomas, Domino et Duško, et on est de nouveau sur la route. Cette fois-ci avec notre Dacia et moi au volant. Il est quand même 13 heures et quelques lorsque nous quittons enfin Kezmarok. Et encore, il faut revenir chercher le passeport que Duško a oublié et acheter un pantalon parce que je n´ai pas eu le temps d´en prendre un à la maison et je ne voudrais me présenter au public ukrainien en short, sachant qu´ils sont encore assez vieux-jeu de ce côté de la frontière.  Mon GPS indique 4h de route, mais manifestement il est du même acabit que celui de nos chauffeurs, et à 17h, alors que je pensais être déjà sur place, nous ne sommes en fait qu´à la frontière, au fameux passage de Vyšné Nemecké, le seul point frontalier entre l´Ukraine et la Slovaquie, tristement célèbre pour ses temps d´attentes interminables, pouvant atteindre des journées entières. 

 

Cette frontière est entourée de tout un aura quasi mystique d´histoires incroyables, de légendes de trafiquants, de douaniers corrompus... et c´est loin d´être que de la pure imagination, il y a quelques jours on a découvert carrément un tunnel creusé sous la frontière, et l´année dernière un commando d´intervention spécial du Ministère de l´intérieur a du intervenir pour occuper manu-militari ce poste et mettre sous les verrous illico les vingt douaniers en service... Donc ce n´est pas sans une certaine appréhension que nous nous mettons dans la file d´attente que constituent les voitures devant le check-point. Heureusement il n´y en a pas trop, et nous fondons des espoirs que ce ne sera que l´affaire de qques dizaines de minutes. A la frontière le temps s´est arrêté. Au figuré, comme au propre. On se croirait 40 ans  en arrière, au bon vieux temps du rideau de fer, et dans le présent, visiblement le temps n´avait pas plus d´importance pour les douaniers qui s´affairent au ralenti, à la mode des lémuriens... Néanmoins, au bout d´une bonne heure, après les brimades d´usage, obéissantes sans doute au culte de la conservation d´un folklore d´antan, nous réussissons à passer le poste slovaque. Reste encore les Ukrainiens. Rebelote. Pour vérifier le numéro du moteur le gars en service crache sur son pouce, essuie l´endroit en question et compare avec ma carte grise. Comme rempart cotre le trafique des voitures volées dans toute l´Europe c´est parfait. Et tout compte fait, assez sympathique et pas trop inquiétant, que l´on ait une voiture volée ou non... La bonne surprise, c´est qu´ils parlent tous russe, et se soucient bien peu de l´ukrainien, à la différence de leurs députés qui se sont mis, il y pas longtemps, plein la figure en pleine session parlementaire, et ce sous les caméras du monde entier, à cause d´une loi voulant égaliser les deux langues au niveau national... Nos interlocuteurs n´ ont manifestement rien à cirer de la loi sur les langues, et dans un russe usuel autant que habituel, ils nous laissent enfin entrer sur le territoire de l´ancienne République Socialiste Soviétique  de Ukraine, Ukrajina d´aujourd´hui. Tout de suite nous sommes apostrophés par un Rom trafiquant de devises pour nous proposer  du change. Je n´ai aucune idée du cours officiel ou officieux, j´aurais préféré passer par un bureau de chage officiel, je demande aux employés où  je pourrais en trouver un. Ils me montrent le brave tsigane, avec sa grosse liaisse de billets à la main – c´est lui le bureau de change. On a pas le choix, on a besoin de hryvni, alors je change quelques 20 eu sous son oeil méprisant de me voir aussi peu dépensier. Il s´adoucit un peu en voyant les autres, et passe même au romanés, mais ce n´est pas ca qui le ferait baisser son taux de change... 

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Nous devons filer, car il nous reste encore une centaine de km à faire, et les routes ukrainiennes ne sont pas consignées dans mon GPS. Sandor nous appelle, inquiet, cela fait au moins deux heures que l´on aurait dû  être sur place et animer ce fameux festival tsigane, au quel j´imagine rien ne manque - à part les Tsiganes.

Nous arrivons enfin, vers les 20h30, tout de suite on se change dans la voiture et il faut attaquer, bientôt il fera nuit et il n´y a pas d´éclairage. Il n´y a pas que les lumières qui manquaient! Visiblement, ou plutôt à l´aveuglette, car la nuit venait de tomber et on n´y voyait plus rien, nous avons réussi à effectuer un voyage dans le temps à la Jules Verne, en reculant allègrement d´une bonne quarantaine d´années. Nous nous trouvions en plein milieu d´un luna-park qui a du vivre ses beaux jours sous Brejnev, et depuis, il n´a pas bougé d´un pouce, est resté conservé tel quel, ...à l´abandon complet. La perestroika, il ne connait pas. Heureusement il fait nuit, et ce n´est que le lendemain matin que nous découvrons les splendeurs quasi archéologiques de l´endroit. Mais là, point n´est le temps aux distractions touristiques et considérations historiques, il faut jouer, et tout de suite, cela fait 4 heures que tout le monde nous attend. Nous sommes surtout ardemment désirés par nos partenaires qui doivent clore ce fameux festival par nous avant de pouvoir enfin rentrer à la maison. Pour clore, il faut d´abord innaugurer, alors sans hésiter nous nous lançons en direction de ce qui est supposé être une scène, et à tâtons nous montons dessus. Il y a pas mal de monde, assez excité, les organisateurs les calment en leur racontant en hongrois que les stars tsiganes slovaques sont enfin arrivés, on y verra que dalle car il fait nuit, il y a pas de lumière, mais c´est pas grave, tout le monde est impatient, et juste le temps qu´un ange passe, - il fallait trouver en urgence une rallonge pour brancher le sinthé, ce qui était loin d´etre évident, mais le miracle s´est produit, notre hôte, un ancien capitaine de l´armée soviétique, regrettant la dissolution de l´empire, mais n´en étant pas moins efficace pour cela, a réussi à dégoter un rouleau de 100 mètres de câble qui suffit amplement pour brancher le sinthé dans la prise électrique, distante de qques 3 mètres. On commence. A fond. Nous discernons à peine le public. Il y a une masse compacte, enthousiaste et coopérative selon toute sinon apparence, on les voit pas, donc selon toute présentence. Visiblement nous sommes tous sur la même longueur d´onde, et c´est dans une bonne et saine ambiance d´un concert hard-rock-rom que nous affrontons le publique tsigane ukrainien hongrois. Heureusement que tous parlent le russe, et manifestement sont fadas de la musique tsigane russe. Et pour cause, c'est tous des tsiganes russes... On y voit rien, c´est pas grave, ça chauffe, au bout d´un moment quelqu´un, sans doute notre pote capitaine du KGB, a la bonne idée de diriger les phares de sa bagnole (Ziguli, bien-sûr) sur nous. Ça éclaire juste les pieds, mais c´est mieux que les portables avec les quels nous illuminaient les spectateurs en délire jusqu´à maintenant. J´essaie d´expliquer à un des organisateurs qui ne parle que le hongrois que ce serait bien si une petite fille de l´assistance montait sur scène pour danser avec nous. Il ne pige rien du tout. Ce n´est pas grave. Juste à ce moment il y a un gars qui réussit à escalader la scène et se se met à danser avec nous comme un dieu. On lui fait la place illico, il est suivi par des  mamies qui dansent tout aussi bien, ensuite des gosses, puis les vieux, les couples, même  les bébés, bref tout le monde veut monter en haut et ils y arrivent... A ce moment on apporte un projo récupéré sans doute d´une batterie antiaérienne du temps de Chroushtchev. On le balance au dessus du filet en acier qui flotte au dessus de nos têtes. Nous sommes tous dans une espèce de cage géante, le lendemain j´ai compris que nous étions en fait sur une ancienne piste d´auto-tamponneuses, donc il y a au dessus de nos têtes le filet électrique, mais hors d´usage depuis belle-lurette. Heureusement les maillons tiennent sous le projo, et même sous le poids du gars, qui à la spider-man, grimpe là haut pour braquer le projecteur sur nous. Enfin sous les feux de la rampe! Là on ne peut pas se plaindre du manque de lumière, nous sommes comme sur une table d´opération, et nous constatons que la majorité du public est à nos côtés à danser à fond la caisse, comme des vrais tsiganes russes hongrois ukrainiens post-soviétiques qu'ils étaient. C´était super. Il n´y avait aucune agréssivité ni rivalité. Le super danseur est tout modeste, pas du tout prétentieux, un vrai komsomol du disco tzigane.

Avec Jana il réussi des prouesses coréographiques improvisées inouies. On voudrait ne pas partir. Ils ne veulent pas qu´on parte. On fait tous des photos avec nos portables, on réussira s´expliquer qu´ils sont des deux camps voisins, on s´en serait douté, ils sont pareils à l´identique  aux nôtres... Mais il faut bien s´arrêter. Notre copain post-aparatchik  récupère son câble  et nous conduit à la buvette où un excellent repas nous attend. Au menu, sarmélé, il ne faut pas oublier que nous sommes à deux pas de la frontière roumaine, ou plus exactement à l´intercession des frontières roumaine, hongroise et ukrainienne. Dieu reconnaitra les siens. A l´intérieur de la salle ça  commence à chauffer. Les public est en grande partie là aussi. Mais trés révérencieux, malgré leur état passablement éméché et enthousiaste, il ne viendrait à l´idée de personne de nous importuner. Nous sommes à table avec le capitaine, on apprend que c´est aussi l´ancien Maire de la bourgade et tous lui manifestent le respect qu´il se doit. Ce qui n´empêche pas que la musique disco tsigane qui rugit des enceintes fait son effet, le parquet se remplit rapidement et tous s´éclatent comme sur une bonne discothèque tsigane de chez nous. Et que de la bonne disco, tsigane, bien balancée. Je suis heureux de constater que tous les Tsiganes russes ne sont pas talibanisés par Romen, et qu´il y a tout un répertoire splendide, riche, vivant, populaire, qui n´est pas confiné aux seules quelques chansons du classique Romen que les artistes reconnus n´arrêtent pas de nous rabâcher depuis 1917 (le Theatre Romen a été crée peu après  la Révolution d´Octobre… et n´a pas trop bougé au niveau du répertoire depuis…).

Normalement nous aurions du dormir sur place la nuit précédente, ce soir ce n´était pas prévu, mais on trouve vite une solution de repli à la maison du curé, et c´est bien reposés que nous prenons le chemin du retour le lendemain. Pour éviter notre fameux passage ukraino-slovaque, nous passons par la frontière hongro-ukrainienne. Mais on ne perd rien au change. L´officier de service, un petit jeunot, veut en savoir plus sur notre association. Que´est-ce qu´on fait? De la culture? Est-ce que j´ai une preuve que  la voiture appartient à l´association? Visiblement le fait que les papiers sont fait au nom de l´association ne satisfait pas notre Sherlock Holmes crypto-stalinien. Mais il s´avère que ce n´étaient que des exercices de style. Bon joueur, le douanier nous laisse passer, après qu´un gars à la Mercedes voulant doubler tout le monde, double tout le monde, tout simplement en déposant avec son passeport quelque-chose que le douanier ne prend même  pas la peine de dissimuler, et sous les yeux de tout le monde glisse tranquilement les biftons sous la table... Aussi simple que ça. Peu importe. L´essentiel est que l´on passe enfin, nous aussi. Partout il y a des numéros verts pour appeler les autorités en cas d´abus, mais ça  ne viendrait à l´idée de personne, et nous non plus, d´abuser de ce service...

Nous rentrons en fin de journée. Enfin. Cela fait un mois que nous sommes sur les routes. Pratiquement 8 000 km derrière nous. Nous avons fait danser des Gitans catalans, des Manouches basques, des Basques, des Catalans, des Français, des Occitans, des Bretons, des Espagnols, des Arabes, des Ukrainiens, des Hongrois... et j´en passe. Et dire que l´Europe ne bouge pas le petit doigt pour nous soutenir un peu. Pas étonnant qu´elle parte en ......!