Rudolstadt

 
Le Festival de Rudolstadt est parmi ce qu´il y a de plus ancien et prestigieux en terme de festival de l´ethno-musique, ou world music. 
 
Son histoire date encore d´avant la Chute du Mur, déjà en DDR, République démocratique Allemande, le festival prenait ses marques comme haut lieu de résistance et dissidence.
 
Après les événements de 1989, le Festival continue de plus belle, et au fur et à mesure que les années passent, acquiert une véritable renommée internationale, devenant le lieu incontournable de tout ce qui touche à l´éthno et au world sur le continent européen et même au-delà...
 
Lors de notre passage, en 2016, c´est un lieu consacré, au top de sa gloire. Plus de 100 000 spectateurs (il pourrait y en avoir plus, mais la capacité de la petite ville ne permet pas de dépasser ce chiffre). Plus de 130 groupes du monde entier à l´affiche. 
 
Et dans tout ça, Kesaj Tchave, avec une place plus qu´honorable, puisque participant direct au projet phare du festival - Arche de Noah reloaded.
 
Et le mieux dans tout ça, est que nous avons pas déçus les espoirs des organisateurs, et par les réactions du public et des médias, nous étions consacrés surprise du festival...
 
 
 
 
 

 

Rudolstadt – répétition Arche de Noah, 4.7.2016

Rudolstadt – répétition Arche de Noah, 5.7.2016

Rudolstadt – répétition Arche de Noah, 6.7.2016

Rudolstadt – répétition générale Arche de Noah, 7.7.2016

Rudolstadt – spectacle, 8.7.2016

Rudolstadt – spectacle, 9.7.2016

Rudolstadt – Arche de Noah reloaded, 9.7.2016

Rudolstadt – spectacle, 10.7.2016

Rudolstadt – conférence, émission de radio, 10.7.2016

Rudolstadt – spectacle de clôture, 10.7.2016

Arche de Noé

La route était longue, finalement nous avons mis pratiquement 24 h pour arriver à Rudolstadt. Je savais que c´était un festival très important, sérieux, à l´allemande, mais sans plus. Je n´avais aucun détail quand à la forme de notre participation, à part qu´on fera partie d´un projet théâtral multiculturel, Arche de Noah relloaded. D´après le scénario que j´ai reçu il y a deux mois, il était évident que c´était un projet très engagé, militant, prenant la défense de la cause des migrants et du multiculturel sans aucune concession, sans prendre de gants... Le tout était préparé très sérieusement, avec des intervenants professionnels. Deux acteurs vont assurer le texte et plusieurs formations musicales, la musique. Il devait y avoir des syriens, allemands, burkinabés et nous. A la demande du festival j´ai envoyé plusieurs de nos chansons, susceptibles d´être facilement reprises par les autres musiciens.  Dès notre descente du bus, nous sommes allés directement à la salle de répétition. Ca tombait bien, elle était dans le batiment du gîte. Nous  découvrons nos futurs collègues en plein travail, des partitions partout, un air sérieux, appliqué, mais décontractés quand même. Il y avait un trio classique syrien, un chanteur et joueur d´oud syrien, un bassiste allemand phénoménal, un batteur polonais du même accabit, une formation de percussionnistes griots burkinabés avec leur chanteuse et un énergumène virtuose des cuivres en tout genre, Paganini du cor alpin, Matthias Shieffel de son nom, chef d´orchestre déjanté, excentrique, mais ultra compétent, de ce nouveau projet musical atypique. Notre arrivée dénote par rapport au sérieux artistique affiché par certains (les syriens), mais on est pas tombé de la dernière pluie, on sait se tenir, on prend place et on voit venir... Les Syriens nous regardent de haut de leur excellence, les européens avec un réel intérêt et il me semble percevoir de la conivence amusée mêlée d´étonnement de la part de burkinabés. Il est évident que vu le sujet, les migrants, le thème porteur sera la musique orientale et africaine. Les Syriens, de très bons musiciens, mais encore un peu jeunes, se laissent vite prendre au mirage d´autoadulation, l´occasion s´y prête, il n´y a aucune raison d´y résister, et ils tombent dans le panneau à plein pieds et restent dans cette position distante de surdoués, audessus de tout et de tous. Le joueur de l´espèce de cymbalom oriental, excellent musicien, excelle dans cet art de m´as-tu-vu, il a de la chance que Helena arrive à se retenir, et que son cymbalum n´a pas fini sur sa tête...  Ces finesses, il n´y a que moi qui les perçoit, les jeunes ignorent tout ça superbement, tant pis pour les petits génies du Moyen orient. Par contre le reste de ce nouveau orchestre est très sympathique, les burkinabés étant en tête du palmarés de l´empathie et de la bonne humeur. Il est évident qu´il va falloir trouver un  modus vivendi, des facons de coopérer, tenant compte de nos spécificités et talents respectifs. Heureusement, Matthias est vraiment très compétent, et rapidement nous arrivons à cerner les voies qui seront pour nous praticables pour arriver à un concensus et à un résultat. Au départ ce n´est pas évident, il n´est pas question pour les nôtres de faire quoi que ce soit avec les partitions, c´est un domaine qu´ils n´ont jamais abordé. Le défi est de taille. Matthias, au lieu de faire comme tout le monde dans de pareilles occasions de rencontres multiculturelles, c. à.d. prendre quelques morceaux basiques, simplistes, archi connus et faciles à jouer, montés à l´instant même, pour montrer  que tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau, que la musique est le langage universel de tous les bobos de la terre..., fait tout le contraire. Là, nous étions dans la même démarche, mais en sens inverse, sans concession aucune quand au choix du répertoire et des interprètes. Que des trucs archi-compliqués, pas connus, impossibles à jouer pour le commun des mortels. En ce qui concerne les musiciens, c´était ok, c´était tous des super pointures, des craks reconnus sur la scène internationnale. Et du fait de l´exubérence géniale de Matthias, et aussi de sa virtuosité et super musicalité, les morceaux choisis ne pouvaient pas être du „menu frottin“, en aucun cas on ne pouvait s´abaisser à jouer de quelconques mélodies populaires bébêtes, faciles à retenir et encore plus faciles à jouer. Non, il fallait un répertoire à la mesure de nos talents et surtout à la mesure des ambitions de Matthias, pour qui la démesure est une seconde nature. Et pour cela Matthias n´a trouvé rien de mieux que d´aller passer un an en Afrique, au Mali, Burkina, et je ne sais encore où, pour y vivre la musique à fond, trouver et relever exactement, méticuleusement, à l´allemande, les mélopées et les rythmes les plus authentiques et les moins connus et faciles à jouer pour des occidentaux. Donc, c´est avec un solide matériel musical, sous forme de partitions, toutes dans des rythmes irréguliers, du 15/8, etc. que nous avons attaqué notre nouveau répértoire multinational. Du gâteau. Un casse-tête pour des musiciens expérimentés, une impasse pour des néophytes en solphège, comme les Kesaj. J´avais beau lire à vue dans ma pratique professionnelle,  c´était très corsé pour moi aussi. Il était évident que nous pourrions faire qu´à notre façon, à la sensation, à l´oreille. Matthias, qui était à la bonne école en Afrique, a bifurqué sur notre voie, les burkinabés étaient ravis d´avoir des nouveaux potes sur la même longueur d´onde qu´eux, et les syriens, ...ils n´avaient qu´à se faire voir.

Les répétitions étaient à la hauteur des objectifs, professionnelles, sérieuses et exténuantes, 2 à 3 heures le matin, pareil l´après-midi. Une excellente expérience pour nos jeunots, qui ont fait preuve d´une grande maturité, et dans l´ensemble ont très bien tenu ces cadences infernales (dehors, c´était la canicule). Pendant 4 jours nous avons travaillé de la sorte, et les résultats commencaient à venir. Les rythmes impossibles devenaient familliers, grâce aussi à la bonne volonté et à la bonhomie des burkinabés, qui n´en revenaient pas de voir des „blancs“ se comporter comme des „noirs“. Le courant est passé tout de suite. Nos nouveaux amis avaient avec  eux un tout petit garçon de 5 ans, le fils d´Aziza, leur chef.  Il s´est tout de suite collé à nous, a fondu dans notre groupe et n´a plus quitté nos jeunes jusqu´ à la fin du séjour. Nous étions vraiment sur la même longueur d´onde. Musicalement, humainenment, socialement... on se comprenait parfaitement. C´est assez rare pour être souligné. Les musiciens ne sont pas forcement toujours très affables ni avenants dans leurs rapports internes. Souvent, des égo démesurés, des craintes de concurence exacérbées font que les rapports restent distants. L´exemple parfait en étaient les Syriens. Du banal, on en a vu d´autres... Mais les Burkinabé, c´était tout le contraire. Ils avaient un côté naturel, simple, un peu comme nos jeunes, tout en étant très cultivés, instruits, certains était universitaires, parfaitement à l´aise dans le monde actuel. Leur chef vit en Allemagne, et fait venir les autres de temps en temps pour des tournées. Sur ce point, nous nous comprenions aussi très bien, nous étions dans le même cas de figure du combat pour la survie financière... Au retour de la générale, un des musiciens nous montre sur son I phone des images de leur village natal. Et là, stupéfaction, c´est le même modéle d´habitat que les osada rom dans les quelles vivent nos jeunes. Un puits, quelques huttes autour, de la terre battue, de la musique partout... on se croirait chez nous, dans l´Est slovaque, sous les Tatras... Combien de fois, chez nous, on entend les slovaques injurier les roms en leur viciférant avec mépris „vous êtes comme les négres, allez-vous en Afrique“... Oui, à l´évidence il y avait des similitudes dans le mode d´habitat, de l´usage de la musique comme lien social, etc.

Pour moi, il est évident que c´est de là que vienne cette conivence, cette mutuelle compréhension. Tous ces jeunes, africains ou roms, viennent du même milieu social, du même environnement, et moi, mon passé de refugié politique m´a forgé à la même vision des choses que les migrants, émigrés, immigrés, peu importe, le fond reste toujours le même, gagner quelques sous pour faire vivre sa famille... dans n´importe quelles conditions. C´est sûr, qu´ à ce niveau nous sommes plus concordants avec les burkinabés qu´avec les allemands, qui n´ont pas le même genre de problèmes existentiels. Les Syriens, ils savent de quoi il est question, mais ne venant pas du même milileu social, on n´avait pas le même répértoire autour de la table... d´ailleurs nous étions toujours attablés avec les Burkinabés...

 

Kolozal

Le festival était colossal. Kolozal, pour être plus précis... C´est le plus grand dans son genre (ethno-world) en Europe, il date encore de l´époque communiste, dans le temps c´était un haut lieu de la dissidence, et il a gardé de sa superbe encore de nos jours. Un côté non conformiste assumé, un peu punk, non conventionnel. C´est en grande partie grâce à son directeur, Bernhard Heinken, qui nous a contacté il y a un an, après avoir vu notre reportage d´Arte. Le premier, d´il y a 3 ans. Il y avait plus de 100 000 visiteurs, et il pourrait y en avoir plus, mais la petite ville ne pouvait en contenir un plus grand nombre.  Avec 130 groupes du monde entier, des grands noms de la scène internationalle, des stars, des inconnus, des pygmés de la jungle tropicale, des... du tout de tous les continents, et nous. Nos prestations sont très appréciées. D´autant plus que, le reportage d´Arte aidant, il a été rediffusé il y a une semaine, en Allemagne aussi, toutes les 5 minutes des gens nous reconnaissent dans la rue et nous félicitent. Et puis, dans un festival de musiques éthniques, nous apportons une éthnicité dynamique, énergique, communicative... les gens aiment. Adorent.

Nous avons joué la première de l´Arche de Noah relloaded à guichets fermés, devant cinq mille personnes, sur la scène principale. Elle était retransmise en direct par les trois plus grandes radios allemandes. Malgré tout le travail en répétitions, le défi  était de taille. A vrai dire, personne ne savait vraiment où on allait,  ce qu´on allait jouer. Mathias peut-être, mais ce n´était pas vraiment certain. Finalement nous intervenions tout au long de la pièce, et heureusement, car sinon cela aurait eté un peu monotonne et longuet. Mathias a tout basé sur les mélopées orientales et sur les rythmes africains, avec des envolées vers le  free jazz lors de ses interventions au cor alpin.  Ca n´en finissait pas... Nos collègues étaient très performants, mais dans l´ensemble n´étaient pas orientés vers une conception scènique de la production  musicale. Tout le contraire de notre approche. Nous nous sommes moulus dans les musiques qui étaient imposées, le naturel tsigane aidant, nos jeunes ont spontanément adoptés les rythmes et les danses burkinabées, et le tout donnait cette impression tant souhaité et chérie, que nous sommes tous nés dans un même chaudron musical et que le multiculturel n´avait aucun secret pour nous. Toutes les années de nos expériences de scènes en tout genre, tout le travail d´improvisation et aussi de discipline, de rigueur, de contact avec le public a pu être mis à profit lors de cette performance. Honnêtement, je ne vois pas comment un autre groupe, moins expérimenté aurait pu relever ce défi, et passer des obstacles dont les autres n´avaient même pas  idée, puisqu´ils ne sont que des musiciens et pas des artistes de scène dans le vrai sens du mot. Mais cela, les organisateurs ne pouvaient pas le savoir, et je suis sidéré de voir les risques qu´ils ont encourus en se lancant dans ce projet. Mais tout c´est très bien passé, et c´était un gros succès, standing ovation, rappels, la gloire.

Le reste du festival s´est très bien déroulé, nous avons encore quelques spectacles solo, que du Kesaj. Cela permet enfin aux autres formations de l´Arche de nous découvrir véritablement, et nos nouveaux collègues, dont ceux, qui nous regardaient de haut encore récemment, ne sont pas peu surpris...  Nous participons encore à une émission radio en direct, donnons des interviews, profitons de cette gloire éphémère mais non moins agréable pour ca, cela fait du bien d´être reconnu de temps en temps, de voir pris en considération tout le travail et les efforts déployés  par tout notre collectif. La rencontre avec Peter Doruzka, un gourou du monde des medias world ethno, nous donne, un mois plus tard, cette définition de notre groupe, qu´il a publié dans un super article du Rock&All magazine, lors d´une interview avec nous : "Le spectacle, bourré d´énergie, avec 35 personnes sur scène, est  grâce à l´absence du moindre semblant de pathétisme, l´opposé exact d´une chorégraphie folklorisante, tout se passe dans un tempo étourdissant à la limite des possibilités humaines." Nous n´en demandions pas plus...