Films

Quand on parle de films, on parle avant tout de Cigan (Gypsy). Il y en a eu d´autres, des documentaires, des documents-fictions, des reportages, des clips... mais il n´y a eu qu´un seul film de fiction, et c´était "Cigán" de Martin Šulík. 
Le tournage avec Martin Šulík peut vraiment s´apparenter à de la  filmo-thérapie. Et pas qu´à cause des scènes de nuit, tournées par moins trente, qui anéantiraient le moindre soupçon de microbe qu´il puisse encore exister, ... mais avant tout, du fait que la personnalité de Monsieur le metteur en scène, l´auteur du film, Martin Šulík, et de son rejaillissement sur tout l´entourage, y compris l´osada de Richnava. Cet aura bienfaisante, émanant du fond du coeur, "gros comme ça", peut être réellement comprise comme une forme de thérapie, de "foi inébranlable en un monde meilleur..."  L´approche de Martin, profondément humaine, empathique envers tout et envers tous, a contribué à créer une atmosphère amicale, familiale, propice à la création, qui a réussie à vaincre même les froids hyper-sibériens, dont la nature nous a fait grâce cet hiver, et, par la meme occasion, elle a réussie à dissoudre toutes les craintes par rapport à l´environement immédiat du tournage - le bidonville de Richnava, dans le quel l´équipe de tournage a élu domicile durant 3 mois. Le succès du tournage était aussi, dans une grande mesure, l´oeuvre de Paľo Pekarčík, spécialiste de tous les problèmes de terrain, et surtout des cas extrêmes, qui nous a fait participer au projet. 
Pour tous les participants c´était une expérience unique, un apport consistant pour la cinématographie slovaque et aussi, une création artistique majeure. Et pour les Roms slovaques, le premier pas dans le monde du 7e Art. Pour moi, qui a déjà à mon actif plus d´une vingtaine de tournages (comme comparse de dernier rang, mais cela suffit à se faire une idée de la chose...), c´était une vraie découverte, à savoir que dans le monde du film il puisse y avoir aussi des gens normaux, parfaitement sains d´esprit, pas méchants, aimables, gentils et extrêmement compétents, et non seulement une bande de psychopathes, comme ce fut le cas dans la plupart des tournages que j´ai vécu... ici, c´était tout le contraire! 
 
Pour la petite histoire de derrière les coulisses, il faut savoir que au départ, il n´était pas prévu que nous participions de manière aussi importante au tournage. Mais, comme déjà les fois précédentes, notamment avec Arte, notre "référent cinema" et "impresario" Kesaj, Paľo Pekarčík,  assistant de régie, a arrangé le coup. Tout simplement, en faisant, l´air de rien, passer le metteur en scène et le scénariste, Martin Šulík, que nous ne connaissions pas encore à l´époque, chez nous, lors d´une répétition Kesaj dans notre fameux couloir. Et, comme d´habitude, ce fut le coup de foudre, le scénario a été légèrement modifié pour y inclure aussi des passages avec tout le groupe et pour donner une place à des personnages de gamins comme l´étaient à l´époque les frangins jumeaux Matej et Jakub, et aussi pour donner de l´espace pour des rôles de personnages un peu plus âgés, ce qui a donné une place pour Stano, Štefan, Cyril, Šňurki et qques unes de nos grandes filles. 
Martin a passé au peigne fin pratiquement toute la Slovaquie tsigane, d´abord à la recherche de thèmes pour son film, ce qu´il a réussi a faire, puisque au bout de deux ans de terrain, il a écrit avec Marek Leščák le scénario, puis ensuite pour chercher des acteurs de premier plan, ainsi que des figurants, puisqu´il voulait que tous les rôles tsiganes soient joués par des Roms, et que tout le film soit parlé en langue romani. Il s´est avéré que trouver des types qui correspondent au profil recherché, n´était pas aussi évident que cela en avait l´air. En effet, il y a beaucoup de roms dans les osadas, on trouve aussi des acteurs formés au conservatoire, ou jouant au Théâtre tsigane Romathan de Košice, mais personne ne faisait l´affaire. Soit ils étaient trop sophistiqués, en ce qui concerne les professionnels, ou ils étaient trop "sauvages", en ce qui concerne ceux des osada. Le temps avançait, le tournage devait commencer en automne, et il n´y avait pratiquement personne de choisi. 
Dés notre première rencontre, nous avons tout de suite sympathisé avec Martin, Paľo, nous le connaissions déjà bien depuis longtemps, et nous nous sommes tout de suite investis pleinement dans la réalisation du tournage. Nous avons mis en branle tous nos contacts et toutes nos connaissances dans le monde tsigane, pour chercher ce qu´il faut comme futurs acteurs.
Le casting avait lieu dans les écoles de Kežmarok, nous faisons venir tous ceux que nous connaissions, musiciens, amis, potes, copains, qui pourraient convenir au profils recherchés. Mais ce n´était pas évident non plus. Petit à petit les différents rôles se profilaient, mais il nous manquaient toujours le second rôle principal, Žigo, le méchant beau-père. C´est là que nous avons pensé à Miro, notre couturier attitré, ancien acteur de Romathan, le Andy Warhol de la Tsiganie, l´exubérence rom personnifiée en la personne de notre cher Miroslav Gulyash. Et aussi, bien sur, à son épouse, la grande Marcela. Ils vivaient en France, avaient une solide expérience de la scène comme danseurs et chanteurs, et ils avaient aussi à leur actif plusieurs tournages. Et en plus, ils étaient, par le plus grand des hasards, en vacances en Slovaquie, à Košice. Le choix ne faisait aucun doute, ils étaient pris tout de suite.
Restait encore pas mal de rôles secondaires et le gros du comparse. Pour cela, nous avons fait venir un maximum de gosses et de jeunes à Kežmarok, et, laborieusement, on faisait le tri. C´est vrai, qu´à l´époque on avait un réservoir pratiquement inépuisable de gamins, puisqu´on était en plein dans notre période d´investissement maximal sur le terrain, on aurait pu continuer ainsi à faire venir tous les bidonville du coin. Comme cela faisait des centaines de gosses, on a décidé de faire venir les gamins du bidonville de Lomnica dans leur école spéciale, qui était pas loin de l´osada, au lieu de transbahuter tout ce monde jusqu´à Kežmarok. Je suis donc allé à l´osada, j´ai sifflé un bon coup, et je suis reparti vers l´école, avec, me suivant sagement, bien deux cent, sinon plus, de gosses de 4 à 12 ans, qui voulaient tous devenir des Brad Pitt en puissance. Nous sommes venus comme cela, gentiment, jusqu´à l´école, ou nous attendait l´équipe du film et la directrice de l´école avec les enseignantes. J´était plutôt content de moi, il faisait beau, les mômes étaient super heureux de participer à l´aventure, il n´y avait plus qu´à passer devant la caméra pour les essais. Mais c´est la que ça se gâtait. La direction de l´école spéciale, qui était spécialisée pour des enfants handicapés, et qui accueillait la majorité des gosses de la colonie, donc la direction, en nous voyant rappliquer par centaines, a eu un coup d´effroi, à la limite de l´ hystérie. Certains tremblaient devant cet océan de marmaille ante portas. Pourtant tout le monde était sage, discipliné, le sourire aux lèvres. Mais dans l´école, la loi stipulait qu´il ne pouvait y avoir plus de 12 élèves par classe et par enseignant en blouse blanche, et là, il y avait plus de 200 gamins avec un seul gars, moi, et bien sur, je n´avais pas de blouse blanche, ni aucune formation ni attestation officielle pour drainer tout ce petit monde. Cela ne pouvait pas aller. Il n´était pas question qu´ils nous laissent entrer dans l´école, comme c´était prévu initialement. Bon, on s´est regardé avec Martin, ce n´était pas la peine de se parler, on a compris. J´ai fait demi-tour, pris les plus petits par la main, et comme nous sommes venus, nous sommes repartis, tranquillement, en souriant, bavardant, se mettant d´accord sur la prochaine répétition. Martin, en nous voyant repartir de la sorte, moi, au devant, et la nuée de gosses derrière, en une sorte de manif puérile, a qualifié tendrement cette scène de "biblique"...
 
Il a fallu traduire tout le scénario en romani, ce qui était une occasion idéale pour Helena d´intervenir, et elle a passée l´été à s´appliquer à trouver la meilleure variante du rom parlé dans la région de Spiš, ou se déroulait l´histoire du film, pour faire le plus véridique et authentique possible. Ce qui n´était pas toujours évident, car le texte comportait aussi pas mal d´expressions crues, puisqu´il donnait la parole à des personnages populaires, qui s´exprimaient de façon populaire. Par la suite, dés le début du tournage, il s´est avéré que les acteurs avaient tendance a adapter les textes en romani à leur façon, bref, ca virait rapidement à du n´importe quoi. Il fallait absolument quelqu'un pour veiller au grain, surveiller tout cela de près, et de nouveau, Helena était toute prédisposée pour jouer le rôle du gendarme de la langue romani sur les plateaux de tournage. Ce rôle lui convenait parfaitement, et elle s´en est accommodé avec sa conscience légendaire. Elle est devenue assistante de direction, et présente lors de tout le tournage, elle surveillait, ne laissait rien passer, faisait répéter, inlassablement, jusqu´à la perfection, les dialogues, pour qu´ils sonnent plus vrai que nature... Il y en a qui ont passé des sacrés moments devant la caméra pour y arriver. Mais on y est arrivé, et au résultat, il n´y a eu aucune remarque au niveau de la langue de la part des éminents linguistes roms, qui ont très attentivement suivi et décortiqué tous les dialogues. Et dont on craignait quand même des titillements perfides, mais il n´en eut rien été.
 
Le reste s´en est suivi. Le tournage (2009 - 2010) s´est très bien passé, malgré les mois passés au bidonville de Richnava (plus de 2 000 habitants). Paľo a une une idée de génie de prendre en photo tous les habitants de l´osada, comme cela, tous à tour de rôle ont pu participer aux scènes de masse, et se faire un peu d´argent avec les cachets. Il n´y a pas eu de problèmes majeurs à ce niveau, ni à aucun autre, d´ailleurs. Les scènes d´hiver ont été éprouvantes, des températures exceptionnellement basses de cette année 2010 on mises à rude épreuve tout le staff. Les tournages de nuit, par moins 30, glacées à souhait, cela laisse des souvenirs pour la vie. Mais des souvenirs heureux et chaleureux, du fait de la personnalité de Martin Šulik, comme je l´ai cité plus haut. Notre cher Miro y a participé aussi a sa facon. Il s´est avéré que l´on aurait du tourner un film sur le tournage du film, dont le personnage principale aurait été Miro. Ce qui n´enléve rien à ses qualités artistiques certaines, mais parfois on avait du mal à faire la différence entre le cinéma devant la caméra et celui de la vie... Ça fait d´excellents souvenirs, comme par exemple, lorsque Miro devait tourner des scènes de conduite de voiture. Au casting il avait affirmé qu´il maniait le volant comme un champion de F1, et puis au tournage il est apparu qu´il n´a jamais tenu un volant dans ses mains. Et en plus il avait une peur effroyable de s´assoir derriere le volant. Donc il était impossible qu´il suive les cours de conduite qu´on lui a tout de suite commandé avec un instructeur personnel. Il a fallu monter la voiture avec Miro sur un camion, et tourner comme s´il roulait sur la route. Et cela aussi à fort renfort de calmants et antidépréssifs, car Miro, décidément ne supportait pas le volant... Pareil, avec la scène finale de l´autruche qui passait autour de lui lorsqu´il jouait le mort, allongé par terre après s´etre fait trucider par son beau-fils. Il avait la phobie des autruches et il a joué la scène plus vrai que nature, il était allongé par terre, mort de peur, un sublime cadavre... 
 
Nous n´avons pas pu assister à la première, puisque nous étions en tournée. C´était un événement national, le film était présenté d´abord au bidonville, sur l´énorme pré, juste en bas de l´osada. Tout le beau monde slovaque est venu, tous les journalistes. On craignait le pire, et tout s´est très bien passé...
Le film est allé tout de suite au Festival du Film de Karlove Vary, ou il a raflé 4 prix. Il a ensuite tourné un peu partout dans le monde entier, en remportant pas mal de récompenses. Arte l´a programmé, mais tard dans la nuit, et sans aucune pub, ni présentation particulière. Dommage. Il a été diffusé à la télé slovaque, dans les cinémas. L´accueil du public était très positif, les Roms s´y sont reconnus, et ils nous reconnaissent encore maintenant, comme héros leur film. 
Les jeunes et les acteurs étaient, bien entendu, rémunérés pour le tournage, ainsi que Helena. Et correctement, c´était un apport bien appréciable. Moi, je n'ai rien demandé, j´étais trop content de pouvoir participer à l´aventure. Mais je n´intervenais pas dans une aussi grande mesure que les autres, je suivais, accompagnais de mon mieux.
C´était une expérience artistique, cinématographique inouïe, et avant tout, une expérience humaine formidable. Avec Martin Šulík nous sommes devenus de très bons amis, il suit de près tous nos bonheurs et tous nos malheurs, et plus d´une fois il était là, pour tendre une main secourable, lorsque nous coulions vers le fond...
 
Après le lancement du film, une des récompenses était aussi financière. Le régisseur, Martin Šulík, et le producteur, Rudolf Bierman, ont décidé de partager les 10 000 dollars du prix, entre les acteurs principaux, pour leurs études, et le groupe Kesaj Tchave. Nous avons ainsi reçu 5 000 dollars. Cela nous a permis de bosser à fond pendant toute une saison. Grand merci. Et pas que pour cela...