Les Carrets

 

NOS RENCONTRES À KLENOVEC

 

C’est en 1984 à Klenovec, petit village au sud de la Slovaquie, qu’a eu lieu notre première rencontre avec les Roms, nous ne savions pas ce jour là, que nous allions y revenir pendant dix ans.

            Suite à notre sollicitation, reçus par le service culturel de l’ambassade de Tchécoslovaquie à Paris, nous avons pu présenter notre projet de ‘’reportage paysages’’. Entourés de garants, c’est quasiment comme des officiels que nous avons fait connaissance avec notre village traditionnel.

            Un jour en traînant dans ce bourg, en l’absence de notre traducteur, nous croisons, notre première famille Rom. Nous sommes invités à rentrer à leur domicile, et conviés à les photographier. L’homme est violoniste au groupe folklorique local avec quatre ou cinq de ces compatriotes. C’est beaucoup plus tard que nous comprenons, que ce statut leurs permets le privilège de résider au centre.

Cet échange avec la culture Tsigane aurait pu s’arrêter là … mais c’est en revenant l’été suivant de façon autonome‘’avec les photos’’, que nous nous sommes rendus compte de la valeur souvenir et affective de l’image. Ils en ont été privés pendant ces longues années de communisme ; un appareil photo numéroté référencé existait bien à la maison de la culture, mais, seuls les gadjés slovaques pouvaient l’emprunter ? Notre accueil fût chaleureux, nous étions devenus leurs passeurs de mémoires, le violoniste et sa mère étaient décédés, mais ils étaient là sur nos carrés de papiers circulant de mains en mains.

            Notre curiosité affûtée par la situation que nous venions de vivre, nous amena à la périphérie du village où nous savons que résident !!! la grande majorité des familles Roms. ‘’Les Français’’ viennent rencontrer les Parias…Encore emprunts de nos suspicions occidentales ! C’est à l’entrée du camp ‘’ressemblant à une cité d’urgence’’, que nous commençons à oser quelques clichés. ‘’Au pays de l’enfant roi’’ très vite les mères viennent présenter leurs dernières progénitures. Atteints de claustrophobies, il y a un moment où nous n’arrivons plus à canaliser cette euphorie pour la photographie, nous rebroussons chemin en nous engageant à revenir avec le plein d’images.

            Les années se succèdent, les voyages s’enchaînent, ‘’Les Français’’ deviennent ‘’ouillot-tiéta’’ (l’oncle et la tante), qui ramènent les photos promises, « rarement celles sélectionnées par nous sur les contacts», mais plutôt celles qui leurs correspondent, et, les représentent à leurs avantages. Si entre temps il y a eu un incident diplomatique entre deux familles, la photo est tout simplement déchirée en plusieurs morceaux, ‘’pas la peine d’en faire une icône, simplement garder la partie qui est sienne comme souvenir’’. Celles qui auront résisté à toutes les contorsions et manipulations (parfois humides) finiront aux murs.

            Avec le temps, pour nous, tout devient plus facile, devenus membres de la tribu. Les maisons s’ouvrent, les hommes en retrait jusqu'à ce jour apparaissent, et viennent exhiber leurs tatouages comme des légions d’honneur, (traces de leurs séjours en prison). Cette dernière étape de séduction passée; des liens forts s’établissent avec certaines familles, notre statut de couple leurs plait, et, les rassure sur nos intentions. Le barrage de la langue reste un problème, mais l’essentiel est souvent dit par un simple regard. Nous sommes associés aux fêtes heureuses, et astreints à nous déplacer (comme par contrat moral) aux événements douloureux. Il nous faut contrôler nos émotions pour être à la hauteur de leur confiance. Ici la mort n’est pas un tabou, elle n’est qu’un passage. Pour l’événement, la famille et la tribu sont présentes au cimetière. Après la cérémonie, celles-ci se dispersent sur les différentes tombes et partagent un moment avec ses morts, en dialoguant, en fumant ou en buvant après avoir renversé par rituel la première gorgée sur la tombe de ses défunts. Un repas réuni les familles, l’ambiance y est chaleureuse on oublient un moment celui ou celle qui a commencé l’autre voyage. Les mariages font partie des traditions fortement ancrées, nous sommes attentifs, et prêts à saisir les moments importants. En fonction du statut social le repas peut-être frugal ou riche, de toute façon on s’endettera pour que la noce soit réussie. Nous ne restons pas voyeurs, nous sommes aussi acteurs, nous nous devons de ne pas fausser nos relations, nous sommes alors entraînés dans les excès festifs de l’événement.

            L’appareil photo est vraiment une clef extraordinaire pour aller à la rencontre de l’autre et établir les rapports privilégiés, qui nous permettent de collecter les richesses culturelles d’un vécu populaire. Photographier ne veut pas dire forcément reproduire, mais plutôt restituer sous un angle qui reflète notre imaginaire.

            C’est en 1994 que nous poursuivons notre projet, un peu en Hongrie mais essentiellement en Roumanie, nous approchons de nouvelles populations nombreuses et différentes. Dans ce pays les Roms sont les mal aimés, après le démantèlement des blocs de l’Est, ils font les frais des changements politiques (chômage, exclusion, manifestations de haine), leur artisanat lui aussi est en sursis, ce peuple est en danger !!!

            Pour nous rien n’est acquis pour les aborder, nous essayons d’avoir un relais auprès d’artistes Plasticiens roumains, que nous connaissons, c’est une désillusion … Isolés, mais déterminés, avec patience nous recommençons le processus‘’photos prises’’_ ‘’photos ramenées’’. Les visites se multiplient, des musiciens contactés en France nous facilitent  les relations, et nous permettent quand nous les retrouvons dans leur pays, de vivre des ambiances empruntes de moments irréels, dignes de films de kusturika ou de Gatlif.

            Toutes ces années passées, toutes ces rencontres fortes ou éphémères, mais très souvent riches, nous ont amenés à dépasser nos préjugés et à témoigner. Les Roms Européens depuis des siècles, ont été les premiers à intégrer l’idée d’une Europe sans frontière.

   

Claude et Marie-José Carret

 

2 juin 2017, livraison de l´accordéon de Marie-Paule Hervoche

MERCI :) 

 
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