Rakúsy

 
Le bidonville de Rakúsy était notre première destination de sortie hors Kežmarok, dans le terrain. Lieu du premier Akana me, consigné minutieusement par Johann dans sa BD "Tsigane, Le paradis des yeux", relatant les aventures des premiers jours, lorsque, avec Ciaš, et Vlado, le feu père de Rastik et Maria, nous allions poser les fondements des Festivals Interbidonvilles, des répétitions sur les terrains, des reportages, des sorties, des retours...
 
 
A Rakusy avaient lieu aussi des répétitions surréalistes chez Helena, la mère de Rastik, à 40 - 50 dans une pièce de moins de 20m carrés, comme d´hab, sans le chauffage, à même le béton poussiéreux comme parquet de salle de ballet...
 

Rakúsy

Le départ de la tournée approchait, nous étions pris par l´école, les fins d´années scolaires sont toujours plus intenses que le reste de l´année. Nous n´avions remarqué rien d´anormal, tout semblait être prêt pour la grande aventure qui devait nous mener sur les routes françaises durant 6 semaines. Toutes les étapes de la tournées étaient en place, nous devions partir le 13 juillet, pour revenir le 25 août. Entre le 20 et le 30 juillet il nous restait un trou de dix jours, hors festivals, mais nous avions la possibilité de nous poser pendant ce temps au Château de Buno et chez Fred des Ogres de Barback, alors nous étions plutôt sereins. Cela nous changait par rapport aux années de galère que nous avons vécues en partant à l´aventure, sans un sou en poche, ne sachant pas toujours où nous allions dormir et comment manger. Nous faisions des répétitions de temps en temps, plus pour rester en contact que pour travailler vraiment, car le programme, après toute cette riche saison, était bien au point, rodé, en place comme il faut.

Mais deux jours avant de partir, tout à coup les filles ne partent plus. Cela aurait été une semaine avant, on aurait pu faire faire des passeports à d´autres, mais là, en deux jours, c´est impossible de les remplacer. La raison? Toujours la même. Quelqu´un fait courir le bruit que nous donnons de l´argent à certains et pas à d´autres, et ça y est, un sentiment d´injustice profonde atteint tout le monde, et les demandes de dix – vingt euros pour s´acheter des chaussures, des slips, des chaussettes, des brosses à dents, des sodas, des maillots... et en veux-tu en voilà, ne cessent d´affluer de toutes part. Et si on ne les satisfait pas, ils ne partent pas, car comment pourraient-ils partir sans chaussures, sans chaussettes, etc. Toujours la même rengaine, le même refrain que l´on connaît que trop bien, mais que l´on n´arrive de moins en moins à supporter. En plus, il y a vraiment plus que de l´intérêt financier en jeu, on dirait qu´il y va du prestige, de l´image de soi aux yeux des autres. Puisque tout à coup il devient évident que certains touchent plus que d´autres, personne ne veut rester en reste, et tout le monde veut prendre part à la liesse générale et à la supposée distribution du trésor national. Le plus aberrant est, que bien sûr, nous ne donnons de l´argent à personne. Pour la bonne raison que nous n´en avons pas, et que nous savons pertinemment, que donner à un équivaudrait à donner à tous, et ce n´est pas possible. Et puis, il n´y a aucune raison de jouer aux distributeurs de billets. Mais, périodiquement, chroniquement, des bruits ubuesques surgissent, et on ne sait plus où donner de la tête pour y palier. La cause en est toute simple. La communauté, qui tout au long de l´année se soucie bien peu de ce qui se passe avec les uns et les autres en général, et avec les gosses en particulier, voit tout à coup certains des siens partir pour un rêve, pour le paradis. Cela fait rêver, ça fait jaser, ça fait maudire... Et il suffit de lancer quelques ragots classiques, et ça y est, tout le monde part... pour la jaserie et pour la calomnie. Pour le plaisir de détruire, faut bien le dire.

Un exemple pour tous: Perska, notre chanteuse émérite, la petite Piaf du groupe. Elle a tout de la vraie Piaf, une vie de misère, avec des revirements pas possibles, mais bien réels, malgré ses 14 ans. Alors, trois jours avant le départ, nous donnons un sac plein de vêtements à notre Perska, pour qu´elle ne parte pas en haillons, mais qu´elle soit bien habillée, propre, élégante, comme il sied à une gamine de 14 ans qui en parrait 18. Ce ne sont pas des vêtements neufs, mais ils sont en très bon état, nous les recevons de la part de nos amis au cours de nos voyages à l´étranger. Tout le monde le sait parfaitement. Perska, quand elle rentre au bidonville, toute fière, elle ne dit pas qu´elle a reçu un sac de vêtements de notre part, qu´on avait gardé pour elle depuis notre dernier voyage, mais elle brame à tout-va que nous lui avons donné 150 euro pour s´acheter des vêtement tout neufs en boutique, et qu´ils sont tous bêtes de ne pas faire pareil, et que c´est elle la plus maline, et qu´eux tous, le reste du bidonville, ne sont que des pauvres types, des sots, incapables de se débrouiller. Bien sûr, tout le monde prend ses élucubrations pour argent comptant, et les coups de fils n´arrêtent plus, vous donnez à elle, pas à moi, je ne pars plus, etc. Bref, plus personne ne part. Nous sommes à deux jours du départ. Le lendemain nous voyons Perska et nous lui demandons: Mais qu´est-ce que tu fais, nous ne t´avons pas donné de l´argent, tu sais bien que les vêtements n´étaient pas neufs! Pourquoi tu as raconté ces sottises, et provoqué tout ce bazar! Perska nous regarde, rigole comme une folle et s´enfuit en courant. Il est évident que ce moment de gloire, de revanche intense, qu´elle s´est payé en racontant n´importe quoi, en roulant tout le monde dans la farine, est pour elle bien plus important que tout le reste. Et peu importe les dégâts collatéraux. On tente d´expliquer, de raisonner, on parle en groupe, en individuel. C´est coriace, une vraie endémie, une épidémie qui touche tout le bidonville, qui a trouvé une excellente occasion de sortir de sa torpeur habituelle et participe de tout coeur à ce jeu vicieux que de maudire ses propres enfants, de s ´autodétruire joyeusement. Cela monte très vite, et peine à descendre, mais nous savons que derrière cela il y a aussi des personnes concrètes, qui jamais ne diraient rien directement en face, mais trouvent ainsi, par derrière, le moyen d´assouvir leur ressentiments, traumatismes et autres frustrations perverses dont ils débordent. Cela fini par se calmer un peu, mais le jour du départ Perska manque à l´appel. Je n´ai plus la patate pour aller la chercher au bidonville. Pourtant nous n´avons qu´elle comme chanteuse soliste, son absence va se ressentir cruellement au niveau du spectacle, c´est dommage pour elle, mais tant pis, elle ne partira pas. Alors ma femme, Helena, envoie notre fils Alex, avec un des anciens du groupe la chercher en voiture. Ils la ramènent, les yeux tout rouges, le visage bouffi d´avoir pleurée toute la nuit parce que son père ne voulait pas la laisser partir. On démarre avec une heure de retard, mais on a Perska avec nous.

Simona, la fille du gars qui a fait courir tous ces bruits n´est pas là. Son père dit qu´elle vient de tomber malade, elle ne supporterait pas le voyage. Son père est un malin. Il se débrouille mieux que les autres. Il a une voiture, il a un petit boulot à la Poste. Un soir, il y a deux ans, il nous a téléphoné en nous suppliant de lui prêter 50 euro, parce qu´il s´est fait arrêter par la police, son phare ne marche pas, s´il ne paie pas l´amande, on va lui retirer son permis et il perdra son emploi. Il fait nuit, je prends ma voiture, je lui donne l´argent. Par hasard je fais un détour en rentrant et je passe devant une salle de jeux. Je le vois devant une machine à sous...

Livraison

Rakúsy était le premier point de „livraison“. Une foule conséquente était là pour accueillir les héros, mais ceux-ci n´en menaient pas large, il s étaient plutôt effacés, effarés de constater les dégâts sur place, de replonger dans l´univers qui était le leur avant le départ. Mais depuis, il s´en est passé des choses. Ils ont vu, vécu, aimé, goûte un autre monde, le monde entier en 45 jours. Nous avons pas mal parlé au cours de ce voyage, normal, en 6 semaines on peut en débattre des choses. En premier lieu le fameux départ, lorsque tout à coup plus personne n´avait plus un sou, ni slip, ni chaussettes, et le bidonville tout entier s´est uni dans un chantage des plus odieux, qui n´avait qu´un seul but: que personne ne parte, que tout le monde reste là, figé sur place, que rien ne change à tout jamais. Si on avait cédé, si on s´était résigné, effectivement, personne ne serait parti. Mais on s´est battu, la tête contre le mur, contre l´ignorance et la malveillance. On a vaincu la malédiction! Tout cela ils le comprennent mieux maintenant, ils savent faire la part des choses. Car jamais nous nous serons permis de porter des jugements définitifs sur des personnes concrètes, sur les parents ou la famille.

Mais, il y a des évidences que l´on ne peut pas nier. Nous, les non-rom, on peut tourner la tête, on peut faire semblant de ne rien voir, de ne plus vouloir voir. Eux, les Roms, tout cela ça reste à tout jamais en eux. Tout le bien et tout le mal, comme dit Piaf... Même si on voulait, cela ne peut pas nous être égal. Et surtout pas à eux, au seuil de l´age adulte, quand ils ont des choix de vie à faire. Et choisir, ça fait mal. Car il faut prendre ses responsabilités et ne plus dire, c´est la faute aux autres, même si tous les autres n´ont que ces mots à la bouche. A la „livraison“, au retour à l´osada, leur colonie, nos grands ados de Rakúsy ont disparu instantanément, loin de la foule. Les jours suivants, lorsque je revenais à l´improviste au bidonville, je les voyais là, perdus, plantés au milieu de la masse, émerger du lot, perdus dans la foule, ils ont mis du temps à fondre de nouveau, du moins en apparence, dans le moule...

Curieusement, cette fois-ci, il n´y a pas eu de choc post-traumatique après la tournée. Ça arrive souvent, que des calomnies-ragots repartent de plus belle des qu´on rentre, mais sans doute, les événements qui ont précédés le départ ont rempli ce besoin émotionnel, et tout semblait baigner dans une tranquillité qui ne paraissait pas que de façade. En septembre pareil qu´en juin, le lycée nous accaparait entièrement, les rentrées sont toujours intensives, et nous vivions sur des bons souvenirs des plages, MacDo, etc., largement diffusés par nos jeunes sur les réseaux sociaux.

Mais une surprise, et de taille, nous attendait quand-même. Donc, après cet été nomade tout allait au mieux, une très bonne ambiance régnait dans le groupe, on vivait encore tous sur les restes des souvenirs de la tournée, vu le temps qu´elle a durée, il y en avait un paquet... Il y avait un super engouement pour les répétitions, et avec ce qu´on avait derrière nous, on avait une patate incroyable, le niveau du groupe était tout simplement extraordinaire. Du jamais vu. Une douzaine de filles du bidonville de Huncovce ont intégrées la troupe, même si elles n´étaient pas très performantes, elle apportaient de la fraîcheur, et poussaient les garçons encore à de plus grandes performances. Comme tout le monde en redemandait, on est de nouveau reparti sur un rythme de 4 à 5 répétitions hebdomadaires, souvent les samedi ou dimanches non exceptés. Lomnica, Rakusy, Huncovce, tous étaient au top pour les répétitions, pour bosser dur, on transpirait comme des bêtes, vraiment un très bon esprit de travail collectif. Après les vacances de la Toussaint, Julko, le grand mince, manquait à l´école, il était malade, un coup de froid. Un ou deux jours ont passés, et Helena a reçu un coup de fil du père de Simona, au meilleur de sa forme, l´accusant de répandre des calomnies sur lui et sa famille. Parait-il qu´elle a dit que lui et toute sa famille sont méchants. Quel toupet! Jamais on n´entre dans ces jeux là. On n´émet jamais de réserves sur les parents, encore moins sur les familles. Comme d´habitude, lui il n´a rien entendu, mais quelqu´un lui a dit... Alors il n´a qu´à nous l´amener, s´il est aussi malin. Sans se laisser démettre, il nous dit que demain il sera là. Le lendemain il frappe à la porte de l´école. Il n´est pas seul. Julko l´accompagne. Tant mieux. Enfin, quelqu´un va lui dire sa bêtise droit dans les yeux. Julko est celui en qui nous avons la plus grande confiance, c´est toujours lui qui est à nos côtés, lorsqu´il y a le moindre problème, c´est notre bras droit. On peut lui confier les secrets, parler de tout, lui donner l´argent pour le bus aux répétitions, même la veille, jamais il n´en profitera pour chiper quelques centimes comme les autres. Il est pas fou-fou comme c´est courant ici, il est plutôt introverti, il comprend parfaitement tout ce qui se passe chez les Roms, et plus d´une fois on l´a vu désolé et malheureux de constater le profond marasme moral dans le quels certains des ses frères plongent. Le père de Simona l´enjoint de parler. Et Julko dit: „Oui, tante Helena, vous avez dit du mal de la famille du Simona.“ Si le ciel nous tombait sur la tête, cela se passerait comme ça. „Attends, mais on a jamais dit ça, qu´es-que tu inventes?“. „Oui, non, vous ne l´avez pas dit comme ça, mais vous ne les aimez pas, et puis je n´ai plus envie de faire partie du groupe, ça ne m´intéresse plus.“ „Ok, si tu ne veux plus danser, c´est ton affaire, mais pourquoi tu racontes tous ces mensonges, on ne t´a jamais rien fait de mal, tu le sais bien.“ „Oui, mais vous n´êtes pas aussi bonne qu´avant, vous êtes aussi mauvaise“. On lui demande de s´expliquer, il s´embrouille, mais reste sur ses positions. Visiblement manipulé par le père de Simona, qui jubile à côté. Un coup de massue droit sur la tête. On est comme assommés. On ne va pas s´abaisser à dire, qu´au contraire, c´est lui et Maros, qui nous racontaient de trucs sur le père de Simona, de nous en méfier, que c´est lui qui monte tout le monde contre nous, on balbutie un pauvre: „Mais qu´est qui te prend...“ . Le père de Simona ajoute encore: “Vous ferez mieux d´en finir avec le groupe, il est temps que cela s´arrete, vous avez pris assez d´argent“. Sans s´attarder, ils repartent comme ils sont venus. Hé-bé-tés, abasourdis, complètement sonnés... il s´agirait de quelqu'un d´autre, d´accord, ça arrive, mais Julko, on a du mal à comprendre. Le lendemain, on les prend à part, puisque Maros est aussi entraîné dans cette histoire, tout à coup il dit qu´il n´a plus envie de chanter, alors qu´ily a deux jours, et depuis dix-sept ans qu´il est au monde, il n´arretait pas. Il n´y a rien à faire, ils restent sur leurs positions, peu importe tout ce que l´on a vécu, tout l´engagement, toutes les joies, toutes les peines... Il faut dire que Julko faisait partie du cercle restreint des proches de Helena, ils étaient 7 ou 8 grands à passer leurs après-midis chez Margita après les répètes, à bavarder, disséquer la situation, Helena savait les écouter, comprenait parfaitement toutes les histoires d´ados, et les infinies variantes de la vie tsigane. Et bien sur, il y avait toujours de quoi manger, fumer, et même de temps en temps une petite bouteille, lorsqu´une fête se pointait à l´horizon. Combien de fois ils ont dormi chez Margita, combien de fois je les ai ramené chez eux en voiture. Et ils étaient les mieux placés pour voir à quel point nous étions plus d´une fois dans la dèche la plus totale, en comptant les centimes, pour avoir de quoi payer le bus pour qu´ils puissent venir en répétition. Alors, on ne comprend pas. Je vais voir Julko tout seul, „Mais pourquoi tu nous fais ça, ça fait mal, tu le sais bien.“ Il tourne la tête, et il s´en va. On a beau se dire, qu´on a déjà vécu ça plus d´une fois, rien à faire, ça fait toujours son effet. Ça fait mal. On cherche les explications. Julko sort depuis pas longtemps avec Simona. Mais c´est du sérieux. Alors il besoin de l´aval officiel de la famille de Simona, donc de son père, et celui-ci lui a dit, c´est Kesaj, ou Simona, à toi de choisir!

Le seul remède, c´est l´action. Alors on reprend les répétitions, toujours à fond, même si le coeur n´y est pas vraiment. L´absence de Julko et celle de Maros se fait sentir. On n´a plus la ligne superbe des garçons pour les claquettes, et la voix de Maros manque cruellement, c´est le seul à chanter vraiment. On n´en parle même pas avec les autres. Tout le monde est au courant, mais on est tous tellement sidérés qu´on ne sait pas quoi en dire.

La vie continue, on n´arrive pas comprendre un tel comportement, mais on n´y peut rien, c´est comme ça. Le temps passe, une semaine plus tard, vient le jour de mon anniversaire, on ne fait rien de spécial, il n´y a pas de répétition, j´en profite pour faire mes gammes tranquillement à l´école, puisqu´il n´y a personne, et je vais rejoindre Helena chez Margita, pour rentrer à la maison. Une petite surprise m´attend, la cuisine est pleine de jeunes, venus pour fêter ça avec moi. Ils m´ont acheté une chope de bière, représentant une mémé avec une poitrine XXXL, écrit dessus: “Pour tes 60 ans“. Plutôt sympa, je ne m´attendais pas à cela. On rigole, bavarde, on boit deux petits verres de vodka, je sors pour acheter une autre bouteille, mais sur pas de porte je me ravise, il vaut mieux pas exagérer, et je préfère les ramener chez eux. On rentre avec Helena, apaisés, après tous ces coups fourrés, ça fait du bien de se retrouver avec un noyau de fidèles...

Le lendemain matin nous sommes réveillés pas un coup de fil de Rakúsy: Bábovka est à l´hôpital. Ça va très mal, il a failli s´étouffer, on l´a amené aux urgences, il ne respirait plus, ils est branché sur les appareils. Le soir, quand je les ai ramenés ils ont encore bu, et le matin, en allant boire de l´eau, il a eu une crise, il a failli avaler sa langue. Ses parents n´ont pas d´argent pour le bus, est-ce que je peux les conduire à l´hôpital. Inquiet, je monte dans la voiture et je vais les chercher. Rakúsy sont à 45 mn, j´ai le temps de me faire du mouron, qu´est-ce qui a bien pu lui arriver, en plus ils disent que c´est après qu´ils aient bu chez nous, et pourtant il n´y a eu qu´un demi litre de vodka, ça ne fait vraiment pas beaucoup pour 15 personnes. Lorsque je retrouve ses parents, la mère, en pleurs monte dans la voiture, avec les vêtements de Babovka, pour le cercueil. Ambiance... A l´hôpital tout va bien, rien de grave, on lui a fait une infusion, dans une heure on peut le ramener à la maison. Ouf! Ça va mieux. Je laisse les parents attendre, je reviendrais les chercher dans une heure. Le père me demande si je voudrais bien lui payer des médicaments que le médecin prescrira, eux, ils n´ont pas un sou. Bien sur, on passera à la pharmacie ensemble. Je reviens dans une heure, pas besoin de passer à la pharmacie, le médecin n´a rien prescrit, on peut rentrer. Mais le père me demande quand même 10 euros, pour acheter des choses pour Babovka. Ok, on n´en parle plus. Je les ramène au bidonville, on se quitte, encore 10 euros s´il y aurait besoin de quelque chose. Bon, ils ont 11 gosses, ok, l´essentiel est que tout va bien. Je rentre à la maison.

Je n´ai même pas le temps de m´assoir que le téléphone sonne de nouveau, Stefan est à l´hopital, l´ambulance est venu le chercher, il était complètement enflé, ne peut pas respirer. Je repars, cette fois-ci Helena est aussi du voyage. Lorsqu´on arrive chez Margita, Stefan est déjà de retour, effectivement, complètement bouffi, on dirait qu´il a pris l´élixir magique pour voyager dans le temps, comme dans le film les Visiteurs. Ça le démange partout, il ne sait pas ce qu´il a, aux urgences ils lui ont donné quelque chose pour le calmer, il faudra qu´il aille ensuite voir son médecin. Le réveillon s´annonce sympa. Le lendemain, rebelote. Babovka suffoque de nouveau, de nouveau on le ramène à l´hôpital, je fonce voir, on nous dit que ce n´est rien, je les ramène, leur donne 20 euro s´il y avait un problème, et je rentre. Stefane est au meme point qu´avant. Deux ou trois jours passent, on dirait que ça se calme, mais non. Meme pas une semaine apres, la meme chose. Suffocations pour Babovka, crampes à l´estomac pour Stefan, les urgences pour tous les deux. Ça commence à bien faire. Et toujours le même scénario avec les parents de Babovka, un billet pour aller le voir à l´hôpital, alors que le bus ne coûte que 75 centimes, et de toute manière c´est moi qui les amène en voiture. Il y en a ras le bol. Jamais ils nous ont rien demandé auparavant, jamais il n´a été malade jusque là, et maintenant ça n´arrête pas. Comme par hasard, le père de Simona est toujours prêt à leur donner le bon conseil. Bref, il n´est question que de payer, bien que le gamin a l´air d´etre un peu pommé, ses parents ne s´intéressent qu´à ce qu´ils pourront en tirer. Il apparaît qu´on a du lui faire fumer quelque chose alors qu´il avait un coup dans le pif, comme ils sont tous hyper émotifs, il a cru mourir, et maintenant à la moindre petite anxiété, hop, c´est reparti pour l´hosto et la morgue et un petit bifton. En comptant rapidement, on s´appercoit qu´on leur a filé plus de cent cinquante balles en dix jours pour le bus qu´il n´ont jamais pris, et que je pourrais faire le taxi pour Rakúsy, tellement de fois que je les ai conduit en ville. Heureusement que du côté de Stefan ce n´est pas pareil, mais on est inquiets pour sa santé, il n´a pas l´air d´être très en forme, même si les oedèmes diminuent peu à peu. C´est marrant, comme c´est les fêtes, à la télé on passe des émissions sur les traditions d´antant, en occurrence sur les pratiques de la sorcellerie et sur les jeteurs de sort il y a quelques siècles. Avec exactement les mêmes effets que ceux produits sur nos deux lascars, qui sont restés parmi les plus fidéles au Kesaj à Rakusy. En constatant que le temps s´est arrêté ici bas, on se retrouve exactement dans le topo décrit avec enthousiasme par la brave ethnographe de la télé. Elle devrait faire un petit stage à Rakúsy, ça élargirait ses horizons. Mais, restons sur terre, les semaines passent, Stefan va mieux, Babovka est devenu évangéliste, il voit des diables partout, et Julko ne parle plus à personne, on dirait qu´il a compris qu´il a fait une connerie, il a l´air de se morfodre dans des idées genre noires très foncées. Maroš est venu expliquer que lui, c´était pas comme ca, s´il ne vient pas, c´est à cause de Lucia dont il est fou amoureux, et elle se fout de lui, il ne peut plus supporter de la voir, alors il ne vient plus aux répétitions. Helena a envoyé balader les parents de Babovka qui n´arrêtaient pas de demander des billets, et le groupe repart pratiquement à zéro. Tout est à refaire. Il y a des nouveaux, alors on bosse de nouveau comme des malades. On va essayer de brûler des étapes, mais le temps sur scène n´est pas remplaçable ni comprimable, l´expérience ne s´acquiert que par l´expérience. C´est dur de trimer tout en sachant que, obligatoirement, il y aura de nouveau des expériences similaires, et pires, on n´arrête pas le progrès...