Décembre

On maintient les répétitions, avec Roman, sans Roman, avec Ciaš, sans Ciaš, avec les deux ou juste moi tout seul. Finalement on y arrive même en mode solo, c.à.d. juste moi à la balalaïka, mais pour cela il faut un support au niveau du chant impeccable. Donc il y a de quoi faire. On va voir si on va y arriver.

Malgré cette situation fragile je rédige quand même une demande de subvention auprès du Fond de soutien aux cultures des minorités nationales. Le temps presse, la date limite est vite arrivée, alors il faut faire vite, même si on ne sait pas concrètement sur quel projet formuler la demande. Alors on postule sur une tournée au printemps en Région parisienne, en demandant à Johann de Yepce et à Rémy de Besançon de nous envoyer des invitations pour compléter le dossier. Deux jours après nous recevons un courrier d´Alain Cluzel, nous proposant de reprendre contact avec le Festival de Montoire, qui serait intéressé par une programmation de notre groupe l´été prochain. Aussitôt fait, et en effet nous concluons un accord de principe, le résultat dépendra de tout une série de circonstances, surtout financières, on a de quoi faire…

Roman appelle de nouveau, cette fois pour demander qu´on lui prête une guitare basse pour aller jouer avec son groupe, leurs instruments ont fini au Mont de Piété, ils n´ont pas sur quoi jouer. Pas très enthousiastes, on lui prête la basse, mais toujours avec un petit serrement au cœur, si elle ne subira pas le même sort. Je ramène encore sa marmaille de Štiavnik, et espère avoir un we calme. Mais de nouveau un coup de fil de Roman, il vient de trouver un portable pas cher… bref la même histoire qu´avec les télés il y a deux semaines. Décidément, il est incorrigible. Bien sûr c´est non, on ne va pas marcher dans ces combines invraisemblables, et si ça doit continuer comme ça, autant d´arrêter le tout et rompre cette relation nuisible.  Je compte bien avoir une explication sévère avec lui lors de la prochaine répétition le lundi. Mais lorsque j´arrive au point de rdv à Lomnica pour prendre les jeunes à la répétition, pas de Roman en vue, les autres me disent qu´il ne viendra pas. J´ai un coup de sang. Il devait me rendre la basse, venir à la répétition qu´on lui a payé à l´avance, alors je dis aux autres de m´attendre et je vais directement chez Roman au bidonville. Je ne sais même pas où il habite exactement, je n´ai pas encore été chez lui depuis qu´il a déménagé chez Kévin. Je demande au premier gars que je vois, un ancien du groupe, de me conduire chez lui, et je le suis. C´est encore pire que la cabane d´avant. Avec la différence, que maintenant dans le carré qu´habite Roman il n´y a personne d´autre, donc il n´a plus l´excuse que ce sont les autres qui foutent le bordel, là, il n´y a que lui, et il aurait pu ranger tout ça un peu. J´entre dans la pièce, c´est pareil que dehors, un désordre indescriptible, pourtant Véronika, la compagne de Roman sait bien arranger leur habitat, mais décidément ce n´était pas leur jour. D´abord je ne vois pas Roman, je crois qu´il n´est pas là, mais il est allongé sous une montagne de sacs à couchage, qu´on lui a donné. Donne-moi la basse, je lui enjoins, pas un mot de plus, je suis en colère, mais je suis très calme, il comprend que ce n´est pas le moment de rigoler, et va chez sa mère pour me donner la basse. Je la prends et repars sans un mot. Le petit Erik apparait, tout en pleurs, on se croirait dans une scène de cinéma. Je fais monter les plus jeunes dans la voiture, les grands prendrons le bus et on part pour Kežmarok. Au local je convoque les grands, leur dis qu´on ne peut plus compter sur Roman, qu´il faudra mettre les bouchées doubles au niveau du chant. La répétition est dynamique et énergique, comme il faut, si on veut, on peut y arriver.

En moins de deux semaines, deux histoires de ce genre, ça suffit plus qu´amplement, le compte est bon. Roman a beau rappeler tous les jours, on ne répond plus, c´est fini pour un bon bout de temps, ce n´est vraiment pas possible de continuer comme ça.

Les répétitions ne sont pas très vaillantes. Ciaš ne peut pas être dans le coup du jour au lendemain, on galère, mais on va y arriver. Il faut persévérer, trouver une autre façon de travailler. Helena a enfin arrêté l´école, elle sera plus disponible, on pourra mieux travailler avec les filles, insister sur le chant. Tout en ayant bien à l´esprit, que hormis les défis au niveau artistique, il y aura, bien sûr, des histoires invraisemblables et imprévisibles à régler et à résoudre, car sans cela, ce ne serait pas imaginable… bref, c´est comme ça !

Le plus malheureux avec ces histoires de Roman est, que ses manquements et les absences qui s´en suivent ont une conséquence néfaste directe sur toute la troupe, qui se trouve pénalisée, injustement, en devant s´acquitter des répétitions sans support musical véritable, ce qui les rend plus pénibles et laborieuses. Mais il n´y a rien à faire, cette fois-ci nous sommes décidés à tenir bon, à ne pas céder, malgré les désagréments dus à cet état de choses. Heureusement, l´engouement, la demande, sont toujours les mêmes, je crains toujours que tout cela ne se traduise par une baisse d´intérêt de la part des jeunes, mais il n´en est rien. Les répétitions font toujours salle comble, chaque jour je reçois des messages me demandant quand est-ce qu´il y aura la prochaine répétition, et cela malgré le fait que nos séances sont toujours aussi, sinon encore plus, dynamiques, pleines d´énergie, sans concession aucune à la rigueur ni à la discipline.

En ce moment, au niveau des filles c´est Kika qui mène la danse. Sara ne vient plus, à 23 ans elle a enfin trouvé un partenaire stable, il était temps, alors elle ne vient plus et du coup nous n´avons plus aucune danseuse ancienne, expérimentée, connaissant les danses et le répertoire, qui puisse servir d´instructrice et passer son savoir-faire aux nouvelles. Sara, ca fait longtemps qu´on attendait ce jour. Nous avons eu avec elle le même problème qu´avec Ivana ou Kristina, ou d´autres,  par le passé. C.a.d., des filles qui ont fait partie de notre troupe depuis longtemps, depuis leur jeune âge, qui lorsqu´elles étaient en âge de fonder un couple, ne l´ont pas fait, pour diverses raisons, dont une était aussi indéniablement, que sous notre influence, elles ont repoussé cette échéance a plus tard. 

Oui, nous essayons, sans insister, mais en étant fermes et explicites, d´expliquer aux jeunes, surtout aux filles, que pour former un couple et une vie de famille avec tout ce que cela comprend, donc les enfants, il vaut mieux ne pas le faire dès l’âge de 14 – 15 ans (parfois même avant), mais il est préférable et plus judicieux pour tous les intéressés (surtout pour la future progéniture), d´attendre au moins les 18 ans, et d´essayer d´acquérir une formation professionnelle quelconque. Et, certaines suivent nos conseils. Mais le temps, et les années passent vite, et ces jeunes filles, une fois passés les 18, 19 ans, se retrouvent rapidement la vingtaine passée, et sont toujours toutes seules, célibataires. La norme ici, l’âge courant pour fonder une famille, c´est dans les 15  - 17 ans.  Apres, les jeunes filles passent instantanément du statut de jeunes femmes à celui de vielles femmes, sont considérées comme bizarres, parce qu’elles sont toujours seules et pas mariées ou en concubinage. Le fait que ces jeunes qui ont durant des années évolués dans notre groupe, ont eu des expériences sociales différentes de celles de leurs semblables, donc se trouvent dans une certaine mesure en décalages par rapport à ceux-ci, y est certainement aussi pour quelque chose. Elles ont une autre  approche de la vie, une vision de leur avenir différente des autres jeunes de leur communauté, et se retrouvent en décalage par rapport à eux, et de ce fait ont parfois du mal à trouver un partenaire qui correspond à leur niveau.  Donc, que Sara aie réussie à se « caser » est très bien, tant pis pour nous et pour nos répétitions et spectacles, on ne pourra plus compter sur elle.  

Car il y a une règle immuable, qui veut que pour les jeunes qui fondent un couple, tout se qui concernait la vie d´avant s´arrête, n´existe plus que la famille tout fraichement fondée et rien d´autre. Il faut dire qu´en général ça ne pose aucun problème, car les jeunes n´avaient pas d´activités particulières avant. La participation à un groupe tel que le notre est tout ce qu´il y a d´exceptionnel, et ne concerne que les jeunes de notre ensemble. Donc même s´ils ont passé des années au sein de notre groupe, ont grandi ici, ont trouvé leur partenaire ici, une fois franchi le cap, tout s´arrête instantanément, plus de groupe, plus de répétitions ni spectacles, tout ce qui concerne la vie d´avant est fini, il n´est pas question de revenir en arrière. Bien sûr, c´est dommage, c´est regrettable pour nous, mais surtout pour ces jeunes dont la vie va dorénavant se limiter strictement aux besoins et devoirs familiaux  et rien d´autre. Pour Sara, il était temps, elle supportait mal son statut de célibataire, elle venait aux répétitions, mais sans grand entrain, elle était passive a la limite dépressive, et finalement, même si elle possédait le répertoire, elle ne nous apportait plus grand-chose, n´était plus un bon exemple pour les nouvelles. Cela me posait problème au niveau de la dynamique du groupe, au lieu de pousser de l´avant elle devenait un frein, mais je ne voulais pas l´évincer de notre collectif, les derniers temps je supportais sa présence, plus qu´autre chose.

Alors qu´elle ait réussi à trouver une solution à sa situation est très bien et nous arrange tous. Cette année a été marquée par ces désistements des filles dus à leur âge. Que ce soit celles de Rakusy, avec lesquelles nous nous sommes beaucoup investis, et qui sont même parties en tournée avec nous, ou que ce soit avec les filles de Podhorany, qui sont restées que peu de temps avec nous, mais elles chantaient très bien et elles nous manquent, nous n´avons pas trouvé comment les remplacer. Mais malgré tout, nous sommes contents qu´elles aient pu faire au moins un certain temps partie de notre collectif, elles ont pu avoir des expériences sociales et humaines nouvelles, voire et vivre autre chose que le quotidien du bidonville, et avec l´expérience des années derrière nous, nous savons que cela laissera des traces, des graines qui ne demanderont qu´a éclore, une fois le temps venu…

Donc, faute d´autre postulants, c´est Kika qui momentanément fait office de meneuse de la section des jeunes filles, alors qu´elle n´a jamais été particulièrement attirée par la danse ni le chant. Kika est un peu du genre garçon manqué, elle vient puis elle ne vient pas, n´est pas stable dans ses décisions. Kika est la cousine de Manuela, une de nos anciennes danseuses des premiers temps, qui est maintenant maman de quatre enfants. Manuela était exceptionnelle par son physique de mannequin, elle faisait régulièrement  la une de journaux lors de nos tournées. Elle était aussi très intelligeante, elle a étudié dans notre lycée et a réussie a passer son Bac, malgré une situation familiale très compliquée, son père a purgé plusieurs lourdes peines de prison. Mais elle a tenu bon, et nous sommes toujours très heureux de nous retrouver au hasard de nos virées dans le bidonville. Kika tient de sa cousine par son intelligence, même si elle n´a pas d´aptitudes artistiques particulières, elle comprend très bien comment marche le groupe, elle connait les chorégraphies, elle peut les enseigner aux autres. Mais elle est instable au niveau de l´assiduité et aussi au niveau de ses états d´âme. On ne l´a plus revue pendant presqu´un an parce qu´on ne voulait pas qu´elle fume en venant chez nous. Elle n´avait que 15 ans, pas question de tabac à cet âge chez nous! Apres un an elle est revenue, maintenant elle va sur ses 17 ans, elle s´est assagie, et est un soutien précieux au niveau des répétitions. Mais des qu´on lui en a fait le compliment, de nouveau on ne la revoit plus. Elle va réapparaitre, mais quand ?!

C´est toujours pareil, lorsqu’on veut faire des projets, se projeter dans un avenir même tout proche, indéniablement les événements prennent une autre tournure et ne reste qu´ à nous adapter, à faire avec…

Le petit Stanko m´appelle pour me demander quand est-ce qu´il y aura la prochaine répétition. Je ne sais pas encore, il faudra attendre un peu, partout sévit une grippe sévère, ce n´est pas le moment de faire de activités en groupe. On va attendre quelques jours. Il me passe sa maman, une ancienne de nos danseuses, elle me demande est-ce que j´aurais une pommade contre les boutons. Il me faudrait des précisions. Oui, c´est pour son petit dernier, il est plein de boutons et elle n´a rien à lui mettre dessus. Un peu de pommade, peu importe laquelle, ferait l´affaire… Bon, ce n´est pas aussi simple que ça, il faut absolument faire un tour chez le médecin, la varicelle se soigne avec des pommades appropriées et pas n´importe quelles.

Des demandes de la sorte, il y en a plein, pratiquement toutes les semaines. Automatiquement, si quelque chose ne va pas, on s´adresse d´abord à nous, et ensuite au médecin. Les maux de dents, de la tête, du cou, des jambes, bref, de tout, sont d´abord consultés avec moi, j´ai beau à chaque fois répéter que c´est au médecin qu´il faut s´adresser, un cachet quelconque de ma part éviterait une visite chez le généraliste ou aux urgences, et on ferait l´économie de quelques euros qu´une telle visite comprend. J´ai eu beau d´exercer comme médecin a l´armée, bien entendu je ne peux pas intervenir ici, à part les maux de dents, et autres menus bobos, je ne peux que recommander une visite chez un vrai médecin, ou de faire l´ambulancier aux urgences quand le cas me semble trop urgent. Avec les petits il y a parfois de quoi faire, notamment ceux de Roman, il en a quatre, alors de fois, ça n´arrête pas. 

Avec Roman on a repris contact, mais timoré, les événements des dernières semaines ont sérieusement entamés notre résistance, notre système immunitaire a reçu un sérieux coup, ses déboires font mal à voir, sa situation est vraiment catastrophique, mais on ne peut pas le prendre sous une tutelle complète, on en a pas les capacités, et de toute façon ce ne serait pas une bonne solution.  Dès qu´on s´engage sur cette voie, rapidement il n´y a plus de limites, il y a de plus en plus de demandes, et notre capacité à répondre est vite saturée, d´autant plus qu´on n´est jamais sûr d´être à l´abri d´un abus. Bref, ça devient intenable. Le summum a été atteint lorsque nous avons appris que Roman a vendu la caravane qu´on lui a offert en aout. Il l´a vendu pour quelques centaines d´euros, bien en dessous de sa valeur réelle, et sans nous avertir. Cette caravane, son acheminement de Prague, son installation à l´osada, a été toute une histoire, qui relevait de l´exploit, quelque chose de totalement hors normes, et finalement cela fini lamentablement comme ça… Dur à encaisser. On a voulu aider, faire du bien, on a aidé, on a fait du bien, et ça fini comme ça. Tous les efforts, et pas des moindres, n´ont servi à rien. On a voulu assurer enfin à Roman et à sa famille, un habitat stable, mieux que ce qu´il avait jusqu´à lors, il aurait pu avoir un toit au-dessus de la tête quoi qu´il arrive. Bien sûr, ce n´est pas l´idéal, une caravane, mais c´est toujours mieux que les cabanes à rats éventrées dans lesquelles il a vécu les derniers cinq ans. Et nous avons aussi, indirectement subis cet état, en l´accompagnant, en l´aidant à rafistoler ces cahutes, en amenant ses enfants aux urgences lorsqu´ils se faisaient mordre par des rats… Et puis de nouveau, retour à la case départ. Pour l´instant il habite une pièce d´une bâtisse qu´il partage avec son cousin Kevin, mais ça tient à peine debout, de plus les rapports entre les épouses de Roman et Kévin son délétères, et il est fort probable que Roman se retrouve du jour au lendemain à la rue, et n´aura de nouveau comme seule solution que de retourner dans une cabane-taudis  comme avant. Parait-il que l´argent de la caravane a servi à réparer le toit de la maison de sa mère qui s´est effondré il y a pas longtemps. A l´époque, nous avons refusé de financer la réparation du toit. Il y avait assez de membres directs de la famille, les frères de Roman, qui travaillent, et qui pouvaient prendre en charge ces travaux. Il n´en a rien été, et finalement, indirectement, mais réellement, c´est nous qui avons financé ces travaux puisque c´est la caravane qui en a payé les frais… Bien sûr, sur le coup, c´était juste avant Noel, nous étions terrassés par ce qui s´est passé. A quoi ça sert de s´investir, de faire du bien, si ça doit finir comme ça ?!

La neige complique la circulation, Rakúsy sont automatiquement temporairement coupés du monde, les répétitions doivent être reportées à plus tard. Je préfère me rendre à Kežmarok en train, et comme à chaque fois que je me retrouve à pied parmi les gens, c´est l´occasion de rencontres inopinées avec nos anciens membres que je n´ai pas vu depuis longtemps. Il en a été de même cette fois-ci. Près du Lidl, à la sortie de la gare, je tombe sur Cépy. C´est lui qui me reconnait le premier, il a fait partie du groupe il y a une vingtaine d´années, alors c´est normal que je ne l´ai pas situé du premier coup. Nous connaissions bien sa famille, à l´époque c´était notre premier contact au bidonville de Rakúsy. Cépy, son frère Rastik, sa sœur Maria, et encore d´autres frères (ils sont une fratrie de 11 enfants), sœurs, cousins et cousines ont fréquenté notre ensemble pendant des années. Ils ont perdu leur père très tôt, et le groupe leur offrait un refuge, aux enfants, ainsi qu´à leur mère, Helena, que nous avons employé comme femme de ménage lorsque nous avions notre lycée rom. Cépy était le plus âgé, et il est parti le premier, a fondé une famille et travaille dans le bâtiment et dans les bois. Je vois de temps en temps les photos de ses enfants qu´il met sur le facebook, mais là, nous nous retrouvons pour du vrai, et ca faisait longtemps que ce n´est pas arrivé. On a pas le temps, lui, il attend le bus qui arrive, moi je vais à mes occupations, on échange en vitesse les informations de base, il me demande de saluer Helena, m´apprend qu´il participe avec son équipe à la reconstruction de l´Hôpital de Poprad, un énorme projet de reconstruction régional, et qu´ensuite ils doivent partir pour un chantier en Tchéquie. Bref, ca baigne pour lui, il travaille, arrive à subvenir aux besoins de sa famille, n´a pas à se plaindre, il garde un excellent souvenir du temps qu´il a passé chez nous. Peu après, près du bâtiment du Service social  c´est au tour de David, un ancien étudiant de notre lycée rom. Il sort de son travail, il vient d´être engagé comme assistant du Bureau d´emploi dans un projet national d´aide à l´emploi destiné aux Roms. Il a été admis sur concours, et a été choisi avec Zuzana et Agnesa parmi nombreux postulants. Les trois heureux élus se connaissent, ils ont tous les trois étudié et passé le bac chez nous, et c´est la raison de leur succès au concours. David m´apprend ces nouvelles fraiches, tout fier que ce soit les trois anciens de notre lycée qui ont été choisis pour ce grand projet gouvernemental qui vient de démarrer dans tout le pays. Bonne nouvelle, compliments ! Je lui dis que je vais lui envoyer Roman, qu´ils s´occupent de son cas, il a vraiment besoin qu´on l´aide pour trouver du travail, alors le nouveau projet tombe on ne peut mieux…

A la caisse de la superette je vois un couple rom avec un gamin d´environ de 5 ans. Ils ont un caddie bien rempli et me font signe de la main. On a pas le temps de s´attarder, ils sont en train de payer et de s´occuper de leur rejeton. C´est Katka, avec son compagnon et leur fils. Il y a encore un mois de cela elle trainait dans le parc de Poprad, éméchée, elle me disait que son compagnon était en prison, c´est elle qui l´avait dénoncé pour violences conjugales, et qu´elle a placé son dernier né en orphelinat. Je lui ai fait un peu la morale, pas trop, elle n´était pas dans son état normal. Je l´ai revu un peu après, ça allait mieux, mais elle ne m´a pas dit que son compagnon allait être libéré. Là, manifestement c´était le cas, il a quand même dû passer 2 ou trois ans à l´ombre, est il est enfin de retour dans le giron familial, espérons que l´embellie va durer au moins un peu. Il a été dans un régime de surveillance léger, donc il a pu travailler et n´est pas revenu les mains vides, donc tout va bien. Pour combien de temps ?

Et pour compléter le tableau, Jakub, mais lui, on le voit quand même assez souvent, il vient même de temps en temps en répétitions, entre deux cours. Jakub est entré dans une école spécialisée pour les jeunes roms sans ne possédant que le minimum d´instruction, et leur propose une sorte de CAP de base, dans son cas, dans le secteur du commerce. Donc dans un cursus de trois ans il va acquérir les habilités nécessaires pour assumer un poste de vendeur à l´étalage ou à la caisse, spécialités pour lesquelles les grandes enseignes peinent à trouver de la main d´œuvre, alors elles se tournent vers les Roms, qui ne demandent pas mieux, du moins certains. Jakub est consciencieux, il ne manque pas aux cours, participe aux activités de l´école, on lui a prêté nos costumes pour une animation de fin d´année. Bref, c´est une bonne recrue, il est félicité par la direction, et prend part activement aux travaux pratiques, qui ont cours directement dans le Tesco de Poprad, avec lequel il a déjà un contrat d´embauche et prendra son poste des son apprentissage fini. C´est bien, cela fait vraiment plaisir. Matej, son frère jumeau, n´a pas pu suivre le même chemin. Encore l´année dernière il était interné en psychiatrie à Levoča, et a subi un traitement à base d´électrochocs. Matej recoit un allocation d´invalidité partielle, ce qui est considéré dans la famille comme un acquis certain, une sorte de victoire sur le destin. Il va essayer de travailler dans le bâtiment, dans les travaux d´appoint, comme aide-ouvrier, il ne pourra pas faire mieux. Ce sera le cas aussi de Klement et Tomas, qui ont été renvoyés de l´école de Jakub. Depuis la rentrée en septembre, ils ne sont allé à l´école qu´une fois. Donc ne resteront pour eux que les gros travaux, creuser des canaux, démolitions, etc. Beaucoup de jeunes passent par-là, avec dans beaucoup de cas des conséquences sévères sur leur santé. En effet, en pleine force de l’âge, ils sont affectés par les adultes aux travaux les plus durs, les plus pénibles, et le résultat ce sont  souvent des reins cassés, des invalidités précoces… Comme Dalibor, qu´on appelle le Cuisinier, qui est venu à notre répétition, tout heureux, mais n´a pas pu danser, le dos faisait trop mal… il a 16 ans, et travaille à plein temps sur un chantier de la ville.

David, Cépy, Zuza, Agnesa et beaucoup d´autres, forment la majorité de nos anciens, danseurs, danseuses, étudiants, étudiantes, qui sont passé chez nous, dans notre groupe, dans notre lycée, ou dans les deux. Une majorité de ceux qui s´en sortent, bien ou pas trop mal, en tout cas qui travaillent, arrivent honnêtement à subvenir aux besoins de leurs familles, arrivent à s´en sortir, se débrouillent, ne sont pas à plaindre. Leurs situations, surtout au départ, n´étaient pas toujours faciles, loin de là, mais maintenant, en gros, ça va. On ne se voit pas souvent, juste au hasard de rencontres fortuites dans la rue ou sur les réseaux sociaux, mais on sait que ca va pour eux, et c´est l´essentiel. Et ça fait du bien ! Bien sûr, il y a aussi les autres. Finalement ils ne sont pas si nombreux que ça, mais il y en a quand même pas mal. De plus, on les voit pratiquement tous les jours, et avec tous les malheurs qu´ils se coltinent, on a l´impression que c´est la terre entière qui est plongée dans la détresse qui est la leur. L´exemple par excellence, c´est Roman. Parfois on a l´impression de sombrer avec lui dans son gouffre. Pour nous ce n´est qu´une impression, lourde, pénible, parfois à la limite du supportable, pour lui c´est la réalité de tous les jours.  Pour lui, et d´autres, pour lesquels il n´y a pas de lumière au bout du tunnel. Nous avons repris contact avec Roman. Sa détresse est réelle. Pas de travail, pas de ressources, pas de quoi se chauffer (dehors – 20°), rien à manger, une épouse plus qu´instable, des malheurs à répétition. Que faire ?! Lorsque nous nous retrouvons juste après Noel, pour lui prêter de nouveau notre synthétiseur pour qu´il puisse aller gagner un peu de sous au Réveillon, on prend le temps de bavarder un peu dans la voiture. Il parle avec Helena, se confie de ses malheurs qu´on ne connait que trop bien. Il y a un peu plus de cinq ans, quand tout cela commençait, c.a.d. sa relation avec Véronika, qui n´avait alors que 14 ans, Helena lui disait bien d´attendre encore un peu, de ne pas s´engager dans cette voie, que cela ne pouvait apporter rien de bien, que des problèmes… Il est le premier à le reconnaitre et à le regretter. Mais ce n´est pas ca le but de la discussion. De but, il n´y en a pas du tout. On ne voit pas comment il pourra s´en sortir, il ne le voit pas plus que nous. Veronika n´est pas fondamentalement mauvaise ou méchante, lorsqu´ils ont de l´argent, ca va, mais lorsqu´il n´y en a pas, ca va pas. Et dès qu’ils ont un peu de sous, quand ils touchent leurs allocations familiales, Veronika dépense tout dans la journée, ou encore pire, elle perd tout aux jeux. Et ensuite elle casse tout. Ce n´est pas de sa faute, elle fait pareil que sa famille, que ses parents, chez eux, ils sont tous comme ca. Chez Roman, ils n´étaient pas comme ça, ils avaient juste un père alcoolique, qui ne s´occupait pas d´eux (ils sont 7 frères et sœurs) et battait leur mère, mais à part ça, ça allait… Le constat s´impose, si Veronika et Roman continuent comme de la sorte, le Service social finira par leur enlever les enfants et les placera dans un orphelinat. Ils ne seront pas les premiers, ni les derniers. Les orphelinats sont gorgés d´enfants roms. Et force est de constater que ces enfants y sont bien mieux traités qu´à la maison, ils sont au propre, au chaud, ont de quoi manger, vont à l´école, ne sont pas battus ni maltraités… Tout cela, Roman le sait parfaitement, il n´en dort pas la nuit, il lui arrive de pleurer tout seul, quand les autres dorment. On ne sait pas comment le réconforter. Actuellement Veronika et les enfants sont chez les beaux-parents, même s´il n´y a pas de quoi manger, il peuvent au moins se chauffer, la foret n´est pas trop loin, et la police ne fait pas trop de rondes. Roman reste à Lomnica, à attendre le Réveillon pour aller jouer. Il n´a pas de quoi se chauffer, la foret est loin, et la policiers y vont et viennent sans arrêt, aller voler du bois équivaudrait à aller en prison illico, la loi ne fait pas de cadeaux, même si c´est Noel… alors on lui laisse un billet pour qu´il s´achète un peu de bois de chauffage, et on se dit Meilleurs Vœux pour l´année prochaine…