Avril

Le mois d'avril est le mois des Roms, avec la Journée internationale des Roms, qui se commémore le 8 du même mois. Pour cette date nous avons reçu plusieurs invitations pour nous produire. 
C'était aussi le jour de la première du documentaire Kesaj Tchave de Jozef Banyák a la télévision slovaque. La semaine dernière il y avait la diffusion au cinéma Iskra a Kežmarok, et ce 8 avril il y aura donc la première à la télé, plus une rediffusion dans une école rom de Bratislava. Les écoles roms sont tout ce qu´il y a de plus courant dans l'est de la Slovaquie, mais à Bratislava, c'est une rareté, voir, une curiosité. Dans une des banlieues de la capitale il y a une forte communauté rom, alors l´école communale s´est peu à peu vidée de ses élèves blancs, et ne sont restés que les Roms. C'est l'école que fréquentait, il y a bien des années, Jozef Banyák, bien entendu, a l´époque les Slovaques étaient majoritaires, tout le contraire d´aujourd´hui. 
Le ciné club de Kežmarok qui a organisé la projection a fait une bonne communication en amont, mais nous étions les seuls à venir en masse, j´ai loué un bus pour qu´un maximum des nôtres puissent venir. De toute manière on ne pouvait pas faire autrement, en fin de journée il n´y a plus de transports en commun pour rentrer dans les colonies. Mais quelques spectateurs slovaques, nos supporters ardents, sont venus, de même, la télévision municipale était présente. 
Avant la séance nous avons mis un peu l'ambiance avec quelques chansons. Ce n´est pas, et de loin, notre première intervention de ce genre dans ce cinéma. Nous avons ainsi déjà eu la projection de Jenica et Perla, et de plusieurs films dans les quels nous avons participé, ou dont nous étions liés avec les régisseurs. La projection a eu lieu le 2 avril, ce qui permettait au maximum de nos jeunes de voir le film, car le 8 avril, au moment de sa diffusion a la télé, nous serons en spectacle. Et puis c´est toute une autre sensation de se voir sur un grand écran au cinéma, que sur une petite télé chez soi. Tous, ils étaient ravis et émerveillés de se voir ainsi en grand effectuer leurs prouesses et en donnant des interviews comme des stars. 
 
La journée du 8, un lundi, s´est passée pour nous, physiquement, en spectacle a Koľaj 22, a Poprad. C´est une friche industrielle, une ancienne scierie, récupérée par des jeunes qu´on pourrait qualifier d´alternatifs, qui essaient de proposer des événements, des spectacles et des débats, sur des sujets hors des sentiers battus. Ce mois-ci, ce sera sur le thème rom, avec notre spectacle, et une série de débats avec différents intervenants. Nous sommes venus en masse. Les grands, les petits, les bébés, les parents. Tant qu' à faire, autant que le plus grand nombre puisse en profiter. Tout s´est très bien passé, malgré l'exiguïté de l'endroit, qui n'était pas approprié à une telle manifestation et à un tel attroupement. L'essentiel était que tous, les organisateurs, les spectateurs et nous, étions sur la même longueur d'onde, et cela a donné une soirée inoubliable.
Après nous il y avait encore un groupe de disco tsigane qui a fait de la très bonne musique, et tout le monde a pu se défouler en dansant a fond. Mais, expérience oblige, c´est au meilleur moment qu´il faut partir, ça permet d'éviter des dérapages et autres incidents de parcours éventuels, alors nous sommes repartis chez nous à la tombée de la nuit. 
 
J´ai eu Jozef Banyák au tel., la projection a l´école de Bratislava s'est très bien passée, et les retours des amis qui ont vu le film a la télé étaient tous positifs. 
Maintenant le documentaire sera visible sur you tube, on aimerait bien faire aussi une version avec des sous-titres en français, j'ai déjà traduit les dialogues.
Avec ce passage a la tv, n'oublions pas la radio. Notre fidèle rédactrice de la Radio Slovakia Internationale, Zuzana Borovska, a programmé pour le 11 avril, une interview de Jozef Banyak a propos de notre documentaire, et moi, j´y évoque nos épiques tournées françaises aux festivals CIOFF.
Pendant ce temps les répétitions continuent. On essaie de se concentrer sur les effectifs qu´on aimerait voir avec nous sur la tournée au mois de mai. Il est le plus grand temps de faire les passeports, ou plutôt les cartes d'identité, car elles permettent aussi de franchir les frontières et elles sont moins chères. Le délai pour leur livraison est d´un mois, donc il ne faut pas perdre de temps. 
Nous étions d ́abord convenus avec les parents qu´ils viendraient le lundi 8, mais il n´en a rien été, car ils n´avaient pas d´argent pour le bus, ou ils ne voulaient pas en donner pour. Une journée de perdue. J´ai amené au moins Veronika, Terezka et Tomaš de Lomnica en voiture, car leurs passeports ont expiré juste maintenant, et il leur faudra, à eux aussi, faire des cartes d'identité. Pour cela ils auront besoin aussi de leurs extraits de naissances, car ils ont perdu les originaux, ou ils sont déchirés. Le lendemain Ľubo était chargé d´organiser le tout directement à la colonie. On lui a donné de quoi prendre le bus et de quoi payer les charges administratives. En tout, il y aura 7 filles nouvelles, ça fait pas mal de frais. Finalement mardi il n´y en aura que 5, car deux mères sont venues en oubliant leurs cartes d´identité, donc elle ne pouvaient pas faire les démarches nécessaires. Il va falloir qu´elles reviennent jeudi, car mercredi nous serons en déplacement pour le spectacle à Lučenec. De nouveau organiser le tout, payer le transport, veiller à ce que tout se passe bien... 
Le spectacle a Lučenec n'était pas une mince affaire. Il y a près de trois heures de route, nous ne prendrons pas autant de monde que le lundi à Poprad, viendront que ceux qui viennent régulièrement aux répétitions, et qui possèdent au moins les rudiments du spectacle. Le départ est à 9 heures, le bus prendra avant prendre ceux de Rakusy a 8h30 et ensuite il passera par Kežmarok pour prendre les costumes et les instruments, pour prendre à 9h ceux de Lomnica. Lundi, lorsque le bus est passé par Rakusy, il y avait des petits qui ont lancé quelques cailloux sur le bus, alors le chauffeur n´était pas rassuré, le soir il a fallu que je l ́accompagne en voiture jusqu'à  la colonie, mais aujourd'hui tous les enfants devraient être a l´école, alors il ne devrait pas y avoir de problèmes. 
La route est longue, sinueuse, nous passons par les montagnes, alors le mal de voyage fait partie des bagages, heureusement nous sommes pourvus en sachets en plastique, pour ceux qui vomissent à chaque virage. Une pause s´impose, nous la font au col de Čertovica, en altitude, il fait bien frais dehors, je fais monter les gars sur une petite colline à côté du parking, et leur fait faire une série de pompes, suivie d´une série de claquette, excellent remède pour tout ce qui concerne les maux les plus divers, le mal de mer en montagne y compris. Domino a la présence d´esprit de prendre la petite séance de muscu claquettes en vidéo avec son portable, la séquence fera le bonheur de nos amis internautes le lendemain lorsque je la mets sur la toile.
Nous arrivons aisément a l´heure prévue à Lučenec, même un plus tôt, et nous nous  installons au restaurant que la municipalité a réservé pour nous pour le repas de midi. C´est une espèce de self, chacun peut prendre autant de nourriture qu´il veut, le patron insiste pour que j'explique à tout le monde de se servir de façon à tout manger et ne pas avoir ensuite à jeter des restes à la poubelle. Je suis entièrement d´accord, j´ai jhorreur du gaspillage, et je veille personnellement à ce qu´il n´y ait pas d´abus en ce sens. Au niveau de l´organisation il y a de quoi faire, nous sommes quand même 38 en tout, il y a pas mal de petits, et la majeure partie n´ont jamais participé à un tel voyage. Tout se passe bien, je surveille tout, les autres clients, des ouvriers des alentours, souvent d ́origine hongroise, nous ne sommes pas loin de la frontière, nous observent avec respect et même admiration, certains me serrent la main en partant en signe d'approbation de la manière dont je gère mes troupes. Mais un plat m'échappe quand même, c´est l'assiette remplie a ras le bord, qu´a servie Lubo à sa petite nièce de 12 ans, qui ne pouvait en aucune façon ingurgiter une telle portion de Gargantua. Je fais passer un savon à L'ubo, mais il est trop tard, le patron vient nous faire la leçon. C ́est désolant, car il n´a pas pris en compte que tous les 37 autres ont scrupuleusement suivi mes consignes, n ́ont pris que ce qu ́ils ont mangé, il n ́y a pas eu de restes pour la poubelle, mais il s'est focalisé sur ce unique assiette, et en a profité pour faire sortir ses frustrations vis à vis des Roms, qui peut être sont justifiées, on ne connaît pas son CV, mais en l'occurrence il a fait pátir des innocents, nous. Cela me fait enrager, ce parti pris vis-à- vis des Roms, bien que je suis tout à fait conscient que, hélas, des exactions de la part des Roms, sont toutes aussi courantes que les injustices envers eux. Un cercle fermé à tout jamais...
 
Nous atteignons, non sans mal, car le bus n´a pas ou se garer, le lieu de notre production, le bâtiment du Conseil municipal. Notre spectacle est conçu comme une surprise pour les participants de la séance de clôture d´un projet d´Integration des Roms, financé par les Fonds norvégiens. Pour l´illustration, voici le programme de la clôture :
Le programme s'appelle : "Nous nous unissons pour pour plus d'opportunités".  
Le motto en est : "Par la volonté commune vers une Europe verte, concurrentielle et inclusive". 
Le budget du projet est de 749 105 euros.  
10:00 - CBNRM Networking, la collaboration des acteurs comme condition principale du développement, expériences de la Norvège
10:30 - Trois conditions du succès - l'éducation, l'habitat, l'emploi - La ville de Lučenec, l´ANPE, le projet DOM.ov 
11:45 - l'interférence des services. Réalisation de la vérification pilote des services intégrés dans le cadre du projet CRIS
            Bureau du plénipotentiaire du gouvernement pour les communautés roms - Les teams du développement comme outil pour la réalisation d´une approche complexe
13:00 - repas 
14:00 - les outils de soutien du développement. ANPE - les nouveaux outils de la politique active sur le marché du travail et  d'autres activités réalisées. 
             Travail social du terrain - Nouvelles mesures dans un programme confirmé
15:00 - la surprise (Kesaj Tchave)
 
L'Institut français de Bratislava a lancé un "Appel à projets pour la société civile slovaque", nous avons envoyé notre candidature fin avril, et nous venons de recevoir une réponse positive sur l'attribution d'une subvention de 1 500 euros. Cette somme est destinée au soutien de nos activités de promotion de la culture rom auprès du public slovaque et en direction des communautés marginalisées. En pratique nous allons pouvoir effectuer plusieurs sorties avec nos spectacles en Slovaquie. Merci a l´Institut !
Par le passé, nous avons réalisé plusieurs actions ensemble. L´exposition Kesaj Tchave de Johann le Berre. Le baptême du roman de Henri Cuny, "L'hiver te dira ce que tu as fait l'été". L'Institut nous a aidé à organiser la tournée de Tamèrantong en Slovaquie... 
Voilà une nouvelle page de notre histoire commune qui s'ouvre....
 
Au fur et à mesure que la date du départ en tournée approche, apparaissent des problèmes les plus divers, inattendus, saugrenus, parfois farfelus, et, hélas, souvent aussi très réels et difficilement surmontables. 
Commençons par Roman, comme d´habitude. Outre ses allers-retours réguliers, bien que non programmés entre Lomnica et Štiavnik, son bidonville et celui de sa femme, donc de ses beaux-parents, donc au grés de ses mises a la porte par sa famille et sa belle famille, Roman a perdu, pour la quatrieme fois consécutive, sa carte d´identité. Sans elle, il ne pourra pas partir en tournée avec nous. Donc il faut la refaire, moyennant une amende, bien sûr, mais ce n´est pas ce qu´il y a de plus grave. Bien plus inquiétant est que du fait de la construction d'une bretelle d'autoroute, qui doit passer à proximité du bidonville de Lomnica, certaines parties de cette colonie vont être rasées. Et cela avec d´autant plus d´empressement et de délectation de la part de la municipalité, que pour pas mal de batisses précaires qui y sont construites, il s´agit de constructions au noir, sur des terrains qui n´apparteinnent pas aux futurs délogés, donc il vont etre délogés manu militari, sans aucun proces ni recours possible. A l´heure actuelle il est impossible de savoir exactement par où passera ladite bretelle, et ce qui sera rasé ou non. Les informations à ce sujet changent de jour en jour, et Roman ne sait pas si sa fameuse cabane tiendra encore quelques semaines ou non. Ce qui, évidemment, n'ajoute pas à la sérénité avant le départ en tournée. En plus, il risque un audit financier de la part du Bureau des Impôts, car il s´est mis comme entrepreneur indépendant, en espérant toucher des soutiens de l´Etat, et l´État n´est pas si bete que cela, aux Impôts, ils savent très bien que les Roms magouillent avec des factures douteuses pour toucher ensuite des ritournelles, alors de temps en temps les Impôts font des véritables razzias chez ces entrepreneurs rocambolesques, et ils ratissent large, c ́est le moins que l ́on puisse dire. Ceci risque d'arriver aussi a Roman, donc de nouveau un sérieux point d'interrogation sur son proche avenir se dresse.  
Pour le reste de l´actualité, comme on pouvait s´y attendre, au niveau des nouvelles filles, auxquelles nous avons fait faire des cartes d´identités la semaine dernière, c´est la berezina. Des ragots ont éclos de tous côtés, comme quoi elles ne viennent aux répétitions que pour les garçons, et qui sait ce qui va pouvoir arriver si elles partent avec nous, alors elles ne partent plus. Tant pis pour les cartes d´identités et les extraits de naissances qu´on vient de faire faire. Ca, c´est le jeudi, samedi, c´est déja tout le contraire, et nous avons encore trois semaines pour des revirements de ce genre, à raison de trois fois par semaine, au moins.
A cela il faut aussi ajouter les demandes insistantes des parents, qui ne s'intéressent qu'à une seule chose, qu'est-ce qu'on va acheter à leurs enfants pour qu´ils puissent partir en voyage. Car tout a coup, ils n'ont plus rien. Ils n´ont pas de chaussures, pas de vêtements, pas de quoi manger, ni où dormir. Toute cette mascarade est savamment entretenue par une bonne partie du bidonville, qui s'engage à corps perdu dans cette bataille imaginaire contre nous, car quoi de plus jouissif, que de faire courir le bruit que nous sommes des escrocs, des malfrats ingénieux qui gagnent des millions sur le dos de leurs enfants qui vont trimer dur pour nous. Pareil, qu'à chaque fois.  L'enfermement sur soi au bidonville, l'inactivité, l'oisiveté, la désoeuvrance, sont un terreau idéal pour l'éclosion de toutes sortes de rapports délétères au sein de la communauté. Les ragots, accusations, médisances, sont le menu quotidien de cette population privée de ressources élémentaires pour son propre accomplissement, comme le travail et les contacts hors de la communauté, pour s'accomplir comme individus à part entière au sein de leur groupe social. Et lorsque l'occasion se présente, comme c'est le cas avec ce départ en tournée, ces relations défectueuses s'étendent aussi en notre direction. Quoi de plus jouissif, que d'attaquer des personnes sensées être d'un rang social plus élevé que le sien, dont un gadjo, et dont l'intégrité est, quoi qu´il arrive, prouvée déjà maintes fois.
Mais c'est comme ça. Une réalité immuable depuis la nuit des temps, du moins depuis la vingtaine d'années que nous organisons ce genre d'escapades, que de faire partir en tournée pour faire vivre un moment paradisiaque à des gosses qui passent le clair de leur temps aux portes de l'enfer...  Cela peut paraître légèrement dépressif et nihiliste, vu de l'extérieur, mais c'est tout simplement une réalité, vécue maintes fois, que l´on sait immuable, et qui, bien sûr, fait poser sérieusement la question du sens de toute notre démarche... Finalement, la réponse est, que c'est justement parce que c'est comme ca, qu´on le fait...!