Mai

Nous avons eu une visite express de Charlotte du CCFD. Même si c'était court, on a pu faire le tour de la question... du moins cerner la réalité qui est la nôtre et des problèmes qui sont inhérents à celle-ci. Charlotte a vu l'essentiel, les conditions de vie a l´osada, le ramassage pour les répétitions et la répétition en elle-même. 
Le nerf de la guerre est toujours le même,  le budget d´une répétition ordinaire est env. de 100 eu. 72 euros pour le bus de Rakusy, 20 pour le train de Lomnica, et 15 euros pour Roman (corépétiteur musicien). Au premier abord la somme de 100 euros pour une répétition nous semble excessive, mais si l´on prend en compte qu´environ 50 jeunes participent à la répétition, cela fait 2 euro par personne, et finalement c´est loin d'être excessif (ou alors, dans l´autre sens). 
Nous sommes à dix jours du départ en tournée, et ça ne faillit pas, les revirements de situation sont a l´ordre du jour ou même de l´heure. La particularité de ce départ tient au fait que la participation de au moins 7 filles, danseuses et chanteuses, tient sur la participation de Lubo, qui est leur oncle ou membre de la famille. Si Ľubo vient, elle viendront, s´il ne vient pas, elles ne viendront pas, les parents ont peur de les laisser partir sans surveillance. Ľubo est, hélas, imprévisible. Il a beau jurer un jour que tout est ok, le lendemain c'est le contraire, et ainsi de suite. Au tel. il affirme qu´il n´y a aucun problème, c'est sûr, on peut compter sur lui, puis une minute après il dit qu'il va voir encore s'il aura des commandes ou non, etc...  On a beau parler, s'expliquer, argumenter, il est toujours d'accord, sans savoir de quoi la minute suivante sera faite. 
Le pire, c´est d´etre dépendants de quelqu´un. C´est la certitude d´une catastrophe assurée. On essaie de prévoir plusieurs alternatives, mais c'est loin d'être évident, nous n'avons pas de surplus d'effectifs capables de partir et de tenir sur scène le programme, sans parler des pièces d'identité qu'on n'aurait plus le temps de faire faire. Et pendant ce temps résoudre les problèmes de logistique, loin d'être évidents, on ne sait pas ce que l´on va trouver comme matériel au château de Buno, il faut essayer d´anticiper... Et les finances, ce n´est même pas la peine d´en parler... La subvention de la Dilcrah n´est pas passée, il est question de lancer une collecte sur le net, ce qui est tout ce qu´il y a de plus aléatoire...
Nous avons eu une réunion avec les jeunes de Rakúsy, les filles sont dépendantes de la participation de Ľubo, car sans lui les parents ne les laisseront pas partir en tournée. Et Ľubo, fidèle à lui-même, un jour c´est oui, pour annoncer le jour suivant qu´il a des commandes (il est le meilleur coiffeur rom dans les larges environs) et que tout compte fait il ne partira pas. Il y a des filles qui disent qu´on les laissera partir sans lui, d´autres que non... 
Bref, c´est pas simple, et plutôt compliqué, et ce sera comme ca jusqu´au jour du départ, ou plus exactement jusqu'à la minute du du départ, c.a.d., qu´on connaitera vraiment les participants qu´une fois le bus sera en route. Malgré tout, il faut aller apporter les lettres d'excuses aux écoles, pour ne pas le laisser à la dernière minute. Heureusement, nous avons d'excellents rapports avec les directrices des différentes écoles, elles connaissent parfaitement la situation, je rectifierais les noms des partants au moment du départ. 
Nous sommes allés récupérer les cartes d´identité avec la mère de Veronika et Terezka et celle de Tomas. Autant Anička, la mère de deux filles est coopérente, elle n'est pas là à demander sans arrêt quelque chose, celle de Tomas, c´est tout le contraire. J´ai beau venir la chercher en voiture, elle se plaint déjà qu´elle n´a pas eu le temps de boire son café et fumer sa cigarette. Il est pourtant 11 h... Et elle n´arrete pas de dire que Tomas n´a rien à se mettre sur lui, et bien sur, comment qu´elle va rentrer, elle n'a pas les 50 centimes nécessaires pour le train. 
Pour couronner le tout, comme il fallait s'y attendre, les parents des filles de Rakusy passent à l'attaque, leurs filles n ́ont tout à coup plus rien, pas de sous vêtements, pas de shampoings, pas de chaussettes, bref, elles ne peuvent pas partir comme ca...! Helena pique une crise, si c´est comme ca, elles n´ont qu'à rester à la maison, on ira sans elles ! 
Bref, c'est le même scénario, immuable, de tous les départs en tournées qui se met en place. Les parents ne se soucient pas où vont partir leurs enfants, comment ils vont partir, avec qui, etc., mais le souci principal est de tirer profit de la situation et de nous obliger à débourser quelques sous pour acheter des choses dont ils n'ont même pas un besoin crucial. En parlant le language d´aujourd´hui, on dirait que c´est pour le "fun". Il serait absolument inutile de leur expliquer nos problèmes, le trou abyssal de notre budget, d'ailleurs, nous l´avons déjà fait tellement de fois, sans résultats probants... La misère, séculaire, générationnelle, fait que certaines choses ne peuvent pas passer. 
Il faut se donner un ordre de priorités et agir en fonction. La priorité, ce sont les jeunes, ce serait bête de les priver d'une chance exceptionnelle à cause de leurs parents. Les parents, on ne les changera pas, ca, on le sait, alors on va essayer de tout faire pour que les jeunes puissent partir, mais sans se laisser faire, ni sans perdre la face...A cela il faut quand même aussi ajouter que nous avons des productions de spectacles à assurer, et que pour ce faire, il serait préférable que nous soyons au mieux, au complet, avec tous ceux avec lesquels nous avons travaillé ces derniers mois, pour être prêts au top.
 
La collecte vient d'être lancée. C'est Lény de la Fnasat qui l'a rédigé. Les dés sont jetés... 
 
Nouvelle visite des urgences. Cette fois-ci c´est avec Romanka, la fille de Roman, 4 ans. Elle s´est fait mordre la nuit dernière par un rat. Vers 3h du matin Roman a du s´endormir, et il n´a pas eu le temps de chasser les bestioles qui viennent rôder dans leur cabane, comme il le fait chaque nuit. Ils se sont réveillés sous les cris de la petite, qui pleurait, tout en sang. Heureusement que c'était juste une petite morsure sur le bout du doigt, mais c'est quand même très dangereux à cause des infections possibles, alors la visite aux urgences s´imposait. Nous y sommes allés le lendemain, Romanka a été orientée aux urgence des traumatismes, on lui a nettoyé la blessure, donné un pansement et dit d´aller voir son médecin pour vérifier le calendrier des vaccinations (qui n'est certainement pas à jour). Les médecins ont été gentils, ils ont même offert des bonbons à la petite. 
Lorsque Roman est sorti de la clinique, il avait en main un récépicé, qu´il a signé, comme quoi il n'a pas payé les 10 euros obligatoires pour les soins. Il faut qu´il règle sa dette au plus vite, sous peine de poursuites pénales. Je lui ai donné un billet, et il est allé payer son dû. Il n´y a pas à tortiller, c'est le même barème pour tout le monde, la loi doit être respectée par tous. Tout le monde a les mêmes avantages, mais aussi les mêmes devoirs. C'est l'égalité à tous les niveaux, même pour ceux qui se font mordre par les rats la nuit dans leurs cabanes. 10 euros. Bien entendu, il ne viendrait pas à l'idée de personne de ne pas payer ou de contester quoi que ce soit, d'ailleurs c'est très bien d'avoir accès à une médecine accessible à tous. Mais que l´on soit traité de maniére égalitaire si on se fait mordre par un rat, ou plutôt, que le fait qu´un gamin se fasse mordre par un rat, ne pose apparament pas de probleme, c´est un patient comme un autre... cela pose problème quand même. Une égalité avec un très large périmètre, qui englobe tout le monde, tout en en excluant certains...
 
Nous sommes vendredi, à 5 jours du départ. Les filles emportent les costumes chez elles pour les passer à la machine à laver. Ľubo a promis de le faire, mais apparemment il n'a pas eu le temps. Hier il jurait de partir en tournée avec nous, car la participation des filles dépend de sa participation à lui. Mais on apprend aujourd'hui qu´il doit se faire opérer la semaine prochaine de la colonne vertébrale... Sans commentaire. Les filles disent, qu' à part la plus jeune, elles partiront même sans lui, alors ne reste qu'à voir venir...
 
Pas de nouvelles de Roman, qu´on a pourtant vu tout au long de la semaine dernière pour de multiples et diverses interventions (urgences, etc). C'est sa spécialité, de s'évaporer une fois qu'il n'est plus dans l'urgence immédiate. Alors pareil, ne reste qu'à voir venir...
 
Il est le plus grand temps de finaliser la liste des participants pour les demandes de congés aux écoles (ça change tous les jours). A part l ́histoire des filles avec Ľubo, il y a aussi les demandes pressantes de l ́achat de tout et n ́importe quoi de la part des parents. On fait front, on a de quoi assurer le nécessaire (des baskettes), ceux qui ne sont pas contents n'ont qu'à rester à la maison.
Un cas de conscience. Marek, le Gendarme. Marek, dont le pere purge la peine maximale à cause du meurtre qu´il a commis quand le gamin est né, il y a maintenant de cela une quinzaine d´années. Marek, ou le Gendarme, comme tout le monde l'appelle (le même sobriquet que celui de son père emprisonné), est un jeune pas très facile à gérer. Il a été élevé par sa grand-mère, il est capricieux et imprévisible. Nous, on le mène un peu à la dure, aucune exception, il faut absolument qu´il respecte toutes nos règles, sinon on n´y arriverait pas. Mais cette fois-ci son oncle, Jakub, ne part pas avec nous. D'ailleurs il a décroché depuis quelque temps, ce qui est normal, il est déjà adulte et il doit partir travailler, donc ne pourra pas venir avec nous. Mais amener avec nous le Gendarme sans quelqu'un de sa famille pour le surveiller au plus près nous paraît périlleux, et on craint de s'embarquer dans cette aventure. Ca nous fait de la peine pour le gamin, on ne sait pas encore quelle décision on prendra...
 
Nous sommes samedi après-midi. Roman appelle, il s'excuse pour hier, son beau-frère leur a rendu visite, il était ivre et voulait se battre, alors il a fallu que Roman le raccompagne à la maison, et il n'a pas eu le temps de venir à la répétition. On ne sait pas comment gérer l'absence de Roman, lorsqu´il partira en tournée avec nous, du moins c'est ce qu'on espère. Que faire avec Veronika et ses 4 enfants en bas âge. La laisser à Lomnica, dans la cabane aux rats, ou l'amener à Stiavnik, chez ses parents, ou apparemment ce n'est pas très tranquille, et les bagarres sont à l´ordre du jour... Un jour c´est Lomnica, le lendemain de nouveau Stiavnik qui prend le dessus, mais ni l´un ni l´autre sont loin d'être idéals...
 
Dominik nous envoie un message demandant de le rappeler. En général ça ne présage rien de bon. En effet, de nouveau, les filles ne partent pas. Elles ont lavé les costumes, mais une fois de plus, c´est la panique, Ľubo ne part pas à cause de son histoire de colonne vertébrale, alors elles non plus, elles ne partiront pas. Coup de fil à Ľubo. Il nous apprend qu´il a eu un accident de voiture la semaine dernière, qu´il n´a rien dit pour ne pas faire peur, et qu´il doit passer un contrôle médical le 14, pour vérifier si tout est ok. C'est bizarre comme histoire, peu vraisemblable, car s'il aurait eu un accident, il aurait été impossible de le cacher, tout le monde l'aurait su... Il a pris sur lui la responsabilité de la participation des nouvelles filles, qui sont presque toutes de sa famille, et maintenant il y a un revirement de la situation chaque jour, ce qui nous pose un sérieux problème, car nous n'avons pas de remplaçantes. Cela ne fait que confirmer ma théorie, qu´il faut toujours avoir un gros surplus d'effectifs, pour éviter ce genre d'histoires. C'est pourquoi je fais des grosses répétitions, avec plein de monde, sachant que ce n´est que comme cela qu´on peut s´en sortir. Cette fois-ci nous n´avons pas procédé de la sorte, et nous en sommes pénalisés, nous nous retrouvons dans une situation catastrophique. Si encore hier, vendredi, les filles auraient annoncées la couleur, nous aurions eu le temps de faire faire les cartes d ́identité à d ́autres, mais là, samedi, c'est trop tard, même en procédure accélérée, il faut deux journées travaillés pour faire établir une carte d ́identité, donc si nous entamons la procédure lundi matin, elles ne seront prêtes que le mercredi, le jour de notre départ, mais on ne sait pas à quelle heure exactement. Cela peut être dans la matinée, comme en début d'après-midi. Et nous devons être à Prague en fin de journée pour donner un spectacle à 19h.
Bien entendu, ces histoires ont de quoi nous rendre fous. Nous nous donnons un mal incroyable pour réaliser la tournée, les subventions ont failli, il faut trouver des solutions de rechange, assurer la logistique, le transport, l'hébergement, la restauration... sans parler qu´on a travaillé dur avec leurs enfants pour leur apprendre les rudiments du spectacle, de la bonne conduite, les bases de la sociabilité... Et les parents sont non seulement complètement absents de ces processus, mais sont totalement contre productifs, en fait ils sabotent tout, ne prenant d´ aucune sorte en considération nos efforts et notre engagement envers leurs enfants. 
Mais c'est comme ça à chaque fois. Le poids néfaste de toute la communauté, qui suit de très près ce qui se passe, et se délecte à rendre impossible notre entreprise, est un poids titanesque, une force centrifuge, qui ne veut pas que quelques individus s´extraient de cette fatalité collective, qui unit tout le monde dans le même malheur, le même destin à tout jamais immuable... 
De l'extérieur, il semblerait qu'il suffirait de parler aux parents, de leur expliquer... Ici, ce n´est pas le cas, ce n'est pas pareil. Les parents ne sont pas comme ceux de la majorité. Les parents sont conditionnés par la misère générationnelle dans laquelle ils vivent depuis toujours, ils ne voient que l'effet immédiat, l'avantage qu´ils pourraient tirer de la situation, le gain immédiat, coute que coute. Leur communication verbale est très basique, des concepts un peu plus élaborés, tels que le bien être de leurs enfants, leur évolution, leur développement positif, sont inabordables, car inconcevables... dans un tel environnement social. 
Jusque là on s'en est toujours sorti, on verra bien cette fois-ci... 
En attendant on continue a préparer le voyage, les sacs de couchage sont prets, les provisions de nourriture pour les premiers jours aussi. Il faudra encore apporter les demandes d´absences aux directeurs des écoles des jeunes, a condition de savoir qui mentionner dessus...