Début de l´année

 
Première répétition de l'année. En nombre réduit, la bourse oblige, et ce n'est pas plus mal comme ça, on limite les dégâts. Les effectifs moindres conviennent à Helena, qui est adepte d'un travail de fond, tout en répétition et peaufinement des détails, ce qui n'est pas possible quand la salle est pleine à craquer. Alors Helena a mené le bal, en répétant et en peaufinant a l´infini... ou presque. Et, bien sûr, il y a de quoi faire, des détails à corriger, des chorégraphies à mettre en place, il n ́y a que ça... 
 
 
Dodo Banyak est en train de finaliser le documentaire Kesaj Tchave pour la TV nationale slovaque. C'est un projet qui s'étend déjà sur deux ans, la première année de tournage était un peu limitée, car le projet n ́a pas été avalisé par le Fond de soutien aux cultures nationales, ce n'est que la deuxième année que les choses se sont concrétisées, une fois le projet passé. Au début on n ́a pas été trop enthousiastes, il y a l´aversion innée de Helena pour tout ce qui touche à l ́image et aux médias, et puis, sans prétention, des documents, on en en a déjà quelques uns, je ne voyais pas de raison particuliere d´en faire un de plus, de surcroît si le document virera de nouveau sur un portrait de ma personne, et pas de tout le groupe comme je l ́aurais souhaité. Mais finalement, Dodo s'est avéré être plutôt sympa, il comprenait bien ce qui se passe dans le groupe, au-delà de l ́aspect danse et chant, bien qu´au point de vue artistique il est un de ceux, rares, qui comprennent comment marche la méthode kesaj, bref, la collaboration a été tout ce qu´il a de cool et sympathique. 
Dodo n´a pas ménagé sa peine, il est venu à de maintes reprises chez nous, nous a suivi lors de nos spectacles, tournées et événements, il s'est investi aussi dans les osadas, auprès des membres du groupe et de leurs parents. Actuellement nous peaufinons le générique et les sous-titres. Je n'ai aucune idée du résultat final et je n'interviens d'aucune façon dans la forme et la structure du document. Je fais entière confiance à Dodo, c'est un professionnel qui est devenu un ami, alors il ne devrait pas y avoir de problèmes.  Au final, c'est dommage que le tournage prenne fin, et nous sommes très impatients de découvrir le résultat. Le document doit être achevé avant la fin du mois de janvier, pour être présenté à la commission des programmes de la TV slovaque et être ensuite programmé sur une des chaînes nationales. Selon les dires de Dodo, le document repose sur une série de témoignages de divers intervenants, anciens membres du groupe, des parents, des amis, des partenaires. Il n´y aura pas de commentaire, que des images de spectacles, répétitions, événements, et ces interviews. Je pense déjà à une version avec des sous-titres en français, mais chaque chose en son temps...
 
Dimanche, 7 janvier, 14h.
Coup de fil de Roman. Sa cabane a pris feu. Les tuyaux de son chauffage, chauffés à blanc, n´ont eu aucun mal à provoquer un incendie, il ne pouvait en être autrement, la cabane est en carton - pâte, sans aucune isolation, le feu ne pouvait que prendre tôt ou tard. Heureusement l'incident s'est produit en pleine journée, des voisins ont pu tout de suite intervenir et éventrer à la hache la paroie en flammes, et ont empêché ainsi au feu de se propager. Si cela serait arrivé en pleine nuit, les conséquences auraient pu être dramatiques. Et hélas, ce genre de tragédie n ́a rien d ́ exceptionnel, chaque hiver il y en a de semblables, avec des victimes, souvent des enfants en bas âge.  Roman va essayer de négocier avec sa grand-mère de pouvoir se réfugier chez elle pour quelques jours, ce qui n´est pas évident, la mémé est très instable, un oui peut être un non dans la minute qui suit et Roman peut se retrouver dehors avec ses quatres petits. La météo annonce pour cette nuit moins 20, espérons que la grand-mère sera indulgente. Bien sûr, cela relance le débat sur l'habitat de Roman, qui n'en est pas un. Nous allons nous concerter avec plusieurs intervenants pour essayer de trouver un financement pour l'acquisition d'un préfabriqué qui tienne un plus la route. L'option de construire quelque chose en dur n´est pas envisageable, pour des raisons que nous avons déjà évoquées plus d'une fois...  
 
 
Du côté de la France un passage par le festival de BD d'Angoulême de Johann, via le stand de la Fnasat. 
Nous, petit train-train des répétitions, avec cette fois-ci le retour inopiné des jeunes de Rakúsy. On a pas eu le temps de parler des problèmes qui ont fait qu´ils ne soient pas venus pendant plus de deux mois, on y reviendra plus tard... L'essentiel pour l'instant est qu´ils reviennent. 
Avec Roman, toujours la même constante. Dès qu'il s'absente un peu (il va chez ses beaux-parents demander des subsides), son cabanon est éventré et mis à sac. C´est Marek qui a fait ça. Cette fois-ci Roman a appelé la police. Ils ont embarqué Marek, qui était déjà recherché. Marek, de la famille du pere de Roman, est le père de plusieurs jeunes de la troupe. Il vient de passer 6 ans en prison. Il a eu une dispute avec sa femme, il l´a entaillée avec une paire de ciseaux, elle a fini a l´hopital. Elle a porté plainte, mais quand elle a su qu´il sera vraiment accusé, elle a menacé de sauter du 4 étage de l'hôpital si la police ne le libère pas. Cela n'a rien fait. Marek, qui avait deja des antécédants, a recu 6 ans, sa femme n´a pas sauté du 4 éme. Les six ans ont passés. Marek est rentré, sa femme s´est mis entre temps en ménage avec une femme, les enfants ont été pris en charge par des membres de la famille. Il fut un temps ou Marek venait jouer de la basse à nos répétitions, mais sans lendemains, il était déjà adulte, ce n'était que des brèves épisodes. Manifestement, la prison n'a pas eu d'effets positifs sur son comportement. Depuis qu'il est revenu il boit, il y a un mois, il a incendié sa cabane et il a appelé les pompiers en leur disant que c'était un mégot, ce qui n'était pas vrai. Lorsque Roman n´est pas là, il saccage sa cabane. Sans raison quelconque, juste comme ça... pour vendre les vêtements qu´il trouve dans les placards pour avoir de quoi boire et pour se chauffer avec ces quelques placards qu´il casse en morceaux... C´est bien que la police l´ait embarqué.
 
 
31 janvier 2024
Ça y est, le documentaire de Jozef Banyak sur Kesaj Tchave est finalisé. La commission de la TV nationale slovaque l´a avalisée, aujourd'hui il y a eu même un petit reportage dans les infos du soir, annonçant une programmation dans les prochaines semaines.
Le document est très bien fait, on y voit le travail très professionnel du réalisateur et on sent aussi sa symbiose totale avec le sujet traité. Le film, composé de prises de vues de nos spectacles et répétitions, entrecoupés de témoignages divers, donne une image vraie, assez complète, de notre action, sans rien minimiser ni exagérer. Fait rare, il n´y a rien dans le documentaire qui pourrait gêner ou froisser les jeunes, ce qui n´est pas évident, lorsque l´on montre des images des osadas, telles qu´elles sont. 
Ne reste qu´à attendre la programmation qui ne devrait pas trop tarder, et les réactions des téléspectateurs... 
En attendant, grand merci à Dodo Banyak.
 
De nouveau, 6 ou 8 mois ont passé, et Cyril réapparait, comme si rien n'était... comme d'habitude. Il est venu un peu plus tôt que les autres, alors on a le temps de bavarder un peu. Il travaille, dur, a l´usine de traitement de la viande de poulet dans le village d'à côté. C´est une aubaine, que d'avoir un travail stable. Mais cher payée. L'aubaine, pas le travail. Des cadences quasi infernales, la raison toujours du côté de l'employeur, etc. La vie. La vie d'adulte avec des factures à payer, une famille à nourrir, pas de temps pour des distractions. Il est venu quand-même, juste jeter un coup d'œil en passant, on est sur le chemin de son travail. 
Cyril reste pour la répétition. Bien sûr, sa présence se fait tout de suite sentir, malgré un peu d'embonpoint, il a gardé son énergie légendaire, il arrive à la transmettre aux autres, son apport est sans équivoque. Comme au bon vieux temps, la tambourine qu´il a dans les mains ne tient pas longtemps, elle est en morceaux en deux temps, trois mouvements...
Je lui propose de venir de temps en temps, en le rémunérant un peu, ce qu'il refuse. Mais en tant que père de famille, ça change du tout au tout, il est normal qu´on le paye, ne serait-ce qu'un peu, s´il donne de son temps au détriment de sa famille. Alors on se met d'accord pour le mois de mars... On verra bien.
Aux dernières répétitions, les jeunes de Rakusy, qui, sous la pression des ragots ne sont pas venus pendant plus de deux mois, sont revenus. On a pas le temps de se morfondre dans des explications, mais on y reviendra un jour… Pour l´instant, l´ordre du jour, c´est tous au boulot, il n´y a pas une minute à perdre, il y a beaucoup à rattraper, alors on y va tous, l´énergie à fleur de peau, il ne faut surtout pas s´économiser, des qu´il y a un peu de relâchement, ou d´inattention, une série de pompes remédie à cela, cela fait rire tout le monde et donne du tonus aux légèrement endormis ou distraits, et on y va. A fond. Sans s´arrêter, en reprenant de temps en temps les endroits qui flanchent, mais pas de longs discours, ici, c´est la pratique et la dynamique qui priment. Une sorte de transe collective, qui entraîne tout le monde et ne laisse personne au bord du chemin. 
A la fin, vite, un coup de balai, on range les chaises des musiciens, on vérifie que tout soit propre, y compris les toilettes, et presque au pas de course, direction la gare des trains et des bus pour rentrer au bidonville. J´embarque les plus petits en voiture, on me demande quand est-ce la prochaine répétition. Je réponds que je ne sais pas encore, on s´appellera. Et effectivement, ils me rappellent, avec toujours la même question, quand est-ce la prochaine répétition ?!
 
Une bonne répétition. L ' école de Helena a dû suspendre les cours à cause de la grippe, plus de trois cent écoles sont ainsi fermées dans tout le pays. Cela permet à Helena d'être présente à la répétition, ce qui n'est pas plus mal. Roman n'est pas là, pour cause de grippe. Cela permet de faire la répétition uniquement avec moi comme musicien, seulement avec la balalaïka, puisque Jakub, qui joue du cahon, lui non plus, ne vient pas, pareil, pour cause de grippe. Donc c'est une répétition en situation réelle d ́ absence de tout intervenant autre que moi au niveau de l'orchestre. Situation à laquelle il faut être préparé, car pour de multiples raisons elle peut réellement survenir au moment où l´on s'y attend le moins. Comme par ex. la veille d ́un spectacle ou d ́un départ en tournée. Avant, je craignais ce genre de déconvenues, assurer la partie musicale uniquement avec un seul instrument comme la balalaïka, qui n'est pas un instrument harmonique à large mensure, me paraissait risqué, voire impossible. Je craignais surtout qu'une telle fragilité au niveau musical, au niveau sonore et harmonique, ne décourage les jeunes, leur enlève toute envie de chanter et de danser, de travailler. Mais ce genre de situations s´est présenté, je me suis adapté, et finalement, lorsqu´il y a une présence solide au niveau du chant, on arrive à s´en sortir, même avec un seul instrument. Les jeunes sont toujours aussi partants, pour chanter, pour danser, pour travailler.  Il en a été de même aujourd´hui, et c'était pas plus mal ainsi. Nous avons vraiment bien travaillé. Malgré l´absence de plusieurs éléments de base, comme Roman, ou les anciens de Rakusy, et avec la présence des tous nouveaux de Lomnica, dont certains étaient la pour la premiere fois, on a envoyé une tres bonne dynamique de travail, et comme toujours, beaucoup d´énergie. Profitant de la présence d'Helena, nous avons insisté sur le chant, l'intonation, les textes, que tous sont loin de posséder correctement. On n'a pas senti le temps passer et les jeunes de Rakusy ont raté leur bus pour rentrer chez eux. Le suivant n'est pas venu, carrément, alors j'ai dû les raccompagner en voiture, comme ceux de Lomnica. C'est comme ça que l'on fonctionnait avant, quand je ramenais tout le monde en voiture aux répétitions. Cela me faisait faire d'interminables allers-retours aux bidonvilles, pour une heure de répétition je faisais pratiquement quatre heures de trajets. En plus, je prenais toujours plus de passagers qu'il n'était permis. Il n'est plus question de procéder de la sorte. C'est trop épuisant et trop risqué. Il n´y a rien à faire, l'âge se fait sentir, les réflexes et l'endurance ne sont plus les mêmes. 
La présence de Helena est toujours appréciable, non seulement pour le déroulement de la répétition, mais aussi pour les à côtés, c.a.d. pour la gestion des rapports et des conflits latents entre les jeunes. Il en a été de même aujourd´hui, nous avons dû faire les départs des jeunes de Lomnica en différé de ceux de Rakusy, pour éviter qu´ils se rentrent dans les cheveux. Pendant que je faisais les navettes avec les uns, elle a pu discuter avec les autres, et de nouveau remettre un peu les choses à plat. L´adolescence est un passage délicat, chez les Roms comme chez tout le monde, tous logés à la meme enseigne, aucune discrimination à ce niveau.
Ça y est, Dominik vient de partir en Tchéquie. Pour un mois. Il va travailler dans un magasin, chez des membres de sa famille. Sa mère lui a arrangé une permission à l´école. Pour un mois. Une situation classique, il a 17 ans, il faut qu´il ramène de l´argent à la famille. A la différence de beaucoup de ses semblables, le filon a l´air d ́etre sérieux, il y a des chances qu'il soit employé comme convenu, et même qu'il soit payé, ce qui n ́ést pas toujours le cas pour la plupart des garcons des bidonvilles lors de leurs premières expériences avec le monde du travail tsigane...
Son absence va nous compliquer un peu l'organisation des allées-venues aux répétitions de Rakúsy. C'était lui qui avait la charge de réunir les jeunes et de leur payer les tickets de bus, qu´on lui remboursait ensuite. 
 
Ľubo est revenu à la répétition d'aujourd'hui après un certain temps. Dernièrement il est très pris par l´organisation de la future Miss Roma, a laquelle il prend activement part. Nous avons échangé quelques mots avant de commencer la répétition. Il peine surtout à cause de l'instabilité des canditates. Il a beau faire et refaire des castings, relativement sérieux, avec tout ce qui va avec, le concours doit avoir lieu en Tchéquie, donc il s´agit d´un événement d ́envergure internationale, les filles, une fois choisies par le jury pour continuer à un échelon plus élevé, donc elle devraient être motivées, eh bien non, elles abandonnent subitement, changent d ́avis, sans tenir compte le moins du monde des conséquences que leur comportement va produire sur le reste de l ́équipe et bien entendu, sur les organisateurs. Et il ne s´agit pas d´un  fait isolé, mais c´est répétitif, alors au lieu d´un casting, il en faut plusieurs, et on n´est jamais au bout de ses surprises...Tiens, tiens, cela nous rappelle quelque chose... L ́ instabilité chronique des effectifs à laquelle nous devons faire face depuis que nous avons commencé n´est pas un fait isolé nous concernant, mais bien une composante essentielle des relations sociales aux bidonvilles... 
Et bien sûr, Roman, qui, désespéré, hier nous a demandé de l'aider et a juré de venir à la répétition, n'est pas venu, et n'a même pas prévenu qu´il ne viendra pas. Après, il va se pourfendre en excuses, de nouveau en jurant que cela ne se reproduira plus, et ce sera toujours la même chose. Car c'est comme ça. Dans de telles conditions, il ne peut pas en être autrement. Il serait illusoire de croire autre chose. Des conditions matérielles déplorables ne peuvent que générer des comportements déplorables, auto destructifs, empêchant toute évolution sociale du groupe, annihilant tout progrés, quel qu´il soit. 
Un exemple pour tous : Kubachy, le bidonville peut être le plus miséreux et dépourvu de tout ce qui touche a notre civilisation de toute notre région, une localité à l ́orée de la forêt, sans eau, sans électricité, sans même une route d'accès, bref un endroit hors temps et l´espace, sans aucun rapport avec le temps présent. Le plus grand souci ici sans doute, c'est l'absence d'eau. Il n´y a même pas de ruisseau à proximité, les Roms boivent l'eau d'une rigole qui passe le long de la route goudronnée, avec un trafic important de voitures. Inutile de préciser que cette eau est totalement impropre à la consommation. Les enfants sont continuellement malades, les adultes de même. Eh bien, à chaque fois que la municipalité décide de leur construire un puits, en plein milieu de leur osada, le lendemain le puits est rendu impraticable, les habitant eux-mêmes l'auront saccagé en y déversant des détritus, des excréments, etc. Et ils continuent à s'approvisionner à la rigole de la route avec son eau imbuvable, d'être malades, et de se plaindre de leur sort...