Avril

Un, qui est revenu après une longue absence, c´est Domino, le frère de Matej et Jakub, et de toute une fratrie de Šňúrki, Jaro et d´autres, au nombre de onze, qui ont fait partie du groupe durant les deux dernières décennies. Qu´il ait été absent, rien de plus normal, il a pas loin de la trentaine, un fiston, Oliver, un vrai dur, qui à trois ans a commencé à ramasser et bruler les câbles pour les porter chez le ferrailleur, et une belle-famille qui lui en fait voir de toutes les couleurs. Lorsqu´il a de l´argent, donc lorsqu´il revient d´un boulot quelconque, la plupart au noir, ca va, mais lorsqu´il n´a plus de sous il est mis rapidement à la porte, ne présentant plus aucun intérêt pour ses beaux-parents.


C´est lui qui est envoyé dans la foret pour ramasser (voler) du bois lorsque la température descend au-dessous de zéro, ce qui est plutôt fréquent, alors parfois il se paie plusieurs allers-retours dans les bois dans la journée, ce qui ne fait qu´accroitre le risque de se faire prendre, les patrouilles de police veillent au grain… Pour l´instant il a réussi à ne pas se faire attraper, mais ce n´est qu´une question de temps que les gendarmes accomplissent leur besogne et que la justice fasse son devoir.

Domino est le prototype parfait du brave gars, pas très compliqué, et encore moins malin, dans le genre d´Awrel des Daltons, auquel on fait allégrement porter le chapeau pour des coups que d´autres ont perpétré, et ce sera lui qui encaissera… et ira au trou le moment venu, vu que la justice est plutôt expéditive avec ce genre de délits mineurs – trois fois et basta, une peine conséquente même pour des chapardages bénins. Cela étant dit, la prison ne devrait pas lui poser de problèmes majeurs, Domino est un caméléon du social, il s´adapte à tout, à sa famille, à sa belle-famille, il s´est parfaitement adapté au milieu académique français, lorsqu´on l´a envoyé comme instructeur chez les Intermèdes Robinson, quand il a intégré au pied levé une équipe de stagiaires universitaires, et s´il serait obligé de prendre un peu de repos forcé dans un centre carcéral, ce ne sera qu´un passage au chaud, nourri et logé, sans se prendre la tête plus que ça. Donc Domino est de retour pour quelques répétitions, malgré son air pas très déluré, il est un renfort appréciable, car il chante sans arrêt, danse très correctement, et tout ca avec entrain, nul besoin de le pousser à la besogne, il fait tout de lui-même, naturellement et avec plaisir. Par contre, pour ce qui est de la surveillance de son rejeton, le petit Oliver, là, il ne fait absolument pas le poids, Oliver fait ce qu´il veut, c´est à nous d´assurer le domptage du petit fauve, mais c´est pas grave, on a l´habitude…
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Un autre qui est revenu, c´est Klement, qui est réapparu avec sa compagne, enceinte ou pas enceinte, on ne sait pas, toujours est-il qu´elle l´accompagne sagement à la répétition, mais elle ne prend pas part à l´action, elle attend, dignement assise comme une « vielle femme », le nouveau statut social qu´elle vient d´intégrer fièrement avec ses quinze ans juste acquis. Au début ca se passe plutôt bien, Klement y va à fond, apporte sa fougue et son enthousiasme juvénile, dans et chante pleinement, comme il faut, tout en prenant garde à ne pas trop s´approcher des danseuses, sa dulcinée est là et surveille gentiment le tout de près, ne laissant rien passer. Mais c´est après la pause que ça se gâte. Klement ne danse plus, reste assis près de sa compagne surveillante, il n´a pas l´air d´être bien dans son assiette. Helena me fait signe de ne pas insister, je n´insiste pas, je n´en ai pas le temps ni la volonté, il y a de quoi faire avec le reste de la troupe, pour relancer le mouvent de nouveau à fond après la petite pause. A la fin de la répétition, comme d´habitude, il faut faire vite, dispatcher ceux qui vont prendre le bus, le train, faire monter les petits dans la voiture… Ca a l´air simple comme ça, mais c´est toujours assez mouvementé, il y en a qui veulent prendre le bus alors qu´on leur a acheté des billets pour le train, les petits voudraient prendre le train, ce qui est plus drôle que la voiture, et bien sûr, il y en a qui préféreraient la voiture, car c´est plus confortable. Bref, il faut manager tout cela sur le vif, être intransigeant et même expéditif, car il ne faut pas rater le départ du train, pas plus que celui des bus. Avec quelques décibels bien placé au niveau vocal on y arrive et tout le monde regagne son port d´attache. Ce n´est que le lendemain, lorsque je vais faire un tour aux toilettes à l´étage, que se confirme ce que l´on ma dit la veille, du tabac et une cigarette éventrée trainent par terre, prouvent que le malaise de Klement d´hier avait une cause bien précise, il a du fumer autre chose que du tabac brun ou blond…

Hier, avec Klement il y avait aussi Kristian, celui qui avait volé un vélo il y a quelques temps, il s´est fait prendre avec Klement, ne voulait pas trop se repentir, mais après il est quand même revenu, et voilà qu´il remet cela en apportant de l´herbe et en en faisant usage aux toilettes de notre local. Va falloir avoir de sérieuses explications la prochaine fois qu´on se reverra. Tout en sachant que ce n´est pas dans les paroles, mais dans les actes que cela se passe, ce genre de choses. Bien sûr, je lui dirais mes quatre vérités, mais tout en lui laissant la porte ouverte, pour le prendre de front lors d´une répétition, en le faisant travailler encore plus que les autres, ne rien lui passer, insister sur l´effort et l´autorité. Si ca prendra, on n´en sait rien, il faudrait déjà qu´il revienne chez nous, ce qui ne se fera certainement pas tout de suite, vu ce qui s´est passé la veille. Mais dans les cas semblables, il faut être patient, laisser le temps au temps… Dans le duo Kristian – Klement, celui-ci tient un peu le même rôle que Domino avec sa belle-famille, l´Awrel idéal. Klement n´est pas très futé, il se fait entrainer par Kristian dans des coups tordus, et en portera les conséquences, une fois que ceux-ci auront échoués. Hélas, il n´y a rien à faire de manière directe, c´est déjà bien que Klement réapparaisse de temps en temps, il faut s´en tenir à cela, même si les espoirs sont plutôt minces. Le lendemain je reçois un coup de fil de Zdeno, le père de Klement. Pas pour me parler de Klement, mais pour m´annoncer que sa fille Jadranka ne viendra plus aux répétitions, car il y a trop de garçons qui lui courent après. Étonné, je lui fais constater qu´il n´y a en ce moment que des garçons de Lomnica, donc ses frères ou cousins qui viennent chez nous, mais il me répond que c´est d´autres qu´il s´agit. Il a découvert dans le téléphone den sa fille des messages sans équivoque, et considère que Jadranka est dorénavant en danger si elle sort de chez elle, d´ailleurs, à l´osada elle reste enfermée à la maison jour et nuit, vous connaissez les garçons tsiganes, comme ils sont, me dit-il à la fin. Bon, si Jadranka ne vient plus, alors ne viendront plus non plus Simonka et Terezka, ses cousines. Dans l´absolu, ce ne serait pas une grande perte, car hélas, elles ne sont pas très douées, depuis le temps qu´elles viennent chez nous et qu´elles n´arrivent à rien, on pourrait même dire que ce sont des anti-talents parfaits, mais ce serait dommage qu´elles abandonnent après toutes ces années, et aussi, de nouveau nous sommes en manque absolu de filles, de danseuses, donc malgré leurs indispositions flagrantes, leur absence se ferait sentir.

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Oui, de nouveau le même schéma se reproduit. Il y a quelques jours encore, nous avions une salle pleine à craquer, avec plus d´une vingtaine de danseuses, et tout à coup, rebelotte, plus rien, juste quelques filles de Lomnica, et pas les plus douées ni bien de leur personnes. La raison en est toute simple, il ne faut pas chercher loin, c´est Lubo-Méphisto, qui, comme il fallait s´y attendre, est de nouveau revenu avec son lot d´embrouilles, saupoudrées de ragots en tous genres et délires narcissiques mirobolants, produisant de nouveau une hécatombe au niveau de nos effectifs.
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Et tout ça, après avoir travaillé plus que consciencieusement avec toutes ces nouvelles recrues, mettant les bouchées doubles pour les mettre tant soi peu, dans le mesure du possible au niveau, afin qu´elles soient à même de se produire en public. Tout s´est très bien passé, on répété, travaillé, et répété encore et encore.
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Les filles avaient de la bonne volonté, ont fait pas mal de progrès, il y en avait juste une ou deux, dont Maria, une forte tête, et manifestement un petit paquet de problèmes perso, qui ont abandonné, du moins momentanément, les autres se sont accrochées, et ça a donné des résultats positifs.
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Cela n´était pas tout à fait évident. Toutes ces nouvelles filles, que Lubo a amené il y a de cela un peu plus d´un mois, viennent des villages de Lubica et Tvarožná. Ces villages cohabitent avec des osadas, mais les filles ne sont pas originaires de celles-ci, elles proviennent des villages, elles sont autre chose, elle se considèrent d´un rang supérieur, il ne faudrait surtout pas les confondre avec les autres tsiganes, ceux qui viennent des bidonvilles. La différenciation sociale interne, pour ne pas dire ségrégation, au sein des communautés roms dépasse l´entendement, on pourrait même dire, qu´elle en est la base même, le fondement des rapports sociaux intracommunautaires. Au début cela ne posait pas de problèmes, la cohabitation avec les nôtres se passait bien, d´autant plus que les nouvelles ne savaient rien, avaient tout à apprendre, et les seuls qui pouvait leur apprendre quelque chose, c´étaient les nôtres, Dominik, Jakub, Matej, qui servaient volontiers d´instructeurs.

Les filles apprenaient relativement rapidement les nouveaux pas et figures de danses, mais avaient du mal à se lâcher, à chanter, à mettre de l´ambiance, à chanter et danser avec leurs tripes, à ne pas faire de la gymnastique, mais danser, chanter avec le cœur et l´esprit tsigane. Cela venait de leur distance par rapport au milieu originel rom, par rapport à la culture tsigane, qui est bien plus présente dans les osada qu´en dehors de celles-ci. Mais bon, on ne peut pas leur demander l´impossible, en travaillant consciencieusement, on peut y arriver, du moins en apparence, mais pour cela il faut beaucoup, beaucoup travailler.

Cette question d´authenticité, qui peut paraître futile à un non initié (comme le sont les nouvelles filles) est pour nous primordiale, elle est ce petit rien, énorme, colossal, qui nous différencie de tous les autres, qui fait qu´on est uniques, pas comme les autres, qu´on ne peut pas nous confondre avec qui que ce soit. Nous ne pouvons pas rivaliser en technique et prouesses artistiques, chorégraphiques ou acrobatiques avec les autres ensembles que nous rencontrons sur les scènes des festivals prestigieux. Il s´agit d´ailleurs souvent de troupes professionnelles, parfois des ensembles nationaux, qui sont d´un niveau technique que nous ne pourrons jamais atteindre. Tous ces champions, et excellents artistes, il faut bien le reconnaitre, ont tout, sauf l´essentiel, du moins en ce qui concerne les cultures traditionnelles, qui font référence au populaire, au folklore comme représentation de la culture populaire, l´authenticité, le contact avec la culture traditionnelle, vivante leur fait souvent défaut. Et pour nous, cette authenticité, ce contact avec la vérité du terrain, de la vie, constituent notre plus grand atout.

Bien sûr, cela ne suffit pas en soi, il faut aussi énormément travailler, tant au niveau artistique, qu´au niveau de la logistique sociale, de l´organisation d´un travail cohérent dans un milieu qui ne l´est pas, qui est déstructuré, ou seule la misère est structurelle, avec tout ce que ça comporte d´obstacles à surmonter au jour le jour, et qui ne sont pas imaginables pour ceux qui n´ont pas l´expérience de ce terrain social particulier. Nos jeunes, qui proviennent des osadas, ont cette authenticité, ce vécu d´une culture originelle vécue au corps à corps à tous les instants de leur vie à l´osada, à leurs risques et périls... Par contre cette expérience, ce privilège culturel, est très cher payé. Il est payé par une vie de misère, de ségrégation, de marginalité, de tout cela, et encore plus… Tout cela, plus vingt ans d´expériences de scènes internationales, nos jeunes ont offert à ces filles roms des villages et pas des osadas. Et en retour, hélas, ils n´ont eu que du mépris et dédain, stupide réaction, cruelle, car elle venait de leur semblables. Lubo a, comme d´habitude, amené les filles participer à un petit spectacle à l´osada de Rakusy, à l´occasion de la Journée Internationale des Roms. Il n´a pas voulu proposer que nous participions à cet événement en tant que groupe, il a voulu se présenter tout seul, comme chef de son propre groupe, en prétextant que ce sont les organisateurs qui veulent que ce soit ainsi. Ce qui est faux, car les organisateurs, nous les connaissons très bien, mais soit, nous connaissons aussi cet envie démesurée de Lubo de paraitre comme grand chef, alors on a laissé faire, comme au moins une quinzaine de fois de par le passé, quand il nous a fait le même coup. Nous, on travaille avec les jeunes, on leur apprend les bases et même plus, on leur prête les costumes, et ensuite Lubo débauche le tout pour sa tailler la part belle en tant que directeur de son propre ensemble. Ce serait risible, si ca ne déstabilisait pas à chaque fois groupe, car toujours, le temps de reprendre les esprits, les jeunes ballotent par ci par là, manquent aux répétitions, et surtout, apprennent à être filous, à faire des sales petits coups par derrière, à faire faux bond à leurs camarades et à nous par la même occasion. Mais connaissant Lubo, nous nous en offusquons pas plus que ça, et puis cette fois-ci, toutes les nouvelles filles, c´est lui qui les a recruté, les a amené chez nous, alors qu´il satisfasse ses envies de grandeur, même si nous sommes réellement investi dans leur formation, ce n´est pas grave.

Mais les choses ont pris un autre tournant. Nous avons vu la production de ce nouveau groupe de Lubo, le tout a été pris en vidéo et a été largement diffusé dans les réseaux sociaux, le tout était gentiment interprété, consciencieusement, bien sûr, sans grand panache, mais vu le niveau débutant du groupe, c´était honorable. Et s´est produit ce qui devait se produire, la gloire est montée automatiquement à la tête de nos nouvelles stars, et il y a eu des propos pas très délicats envers nos jeunes, qui ont pourtant travaillé dur pour les faire évoluer ne serait-ce qu´un peu en très peu de temps. Et on ne les voit plus aux répétitions. Sans un mot, ni geste, bien entendu. D´un côté, ca nous arrange, car vu les aptitudes limitées de certaines, nous ne savions pas comment leur dire de ne pas trop compter sur une participation à la tournée d´été, il y en avait juste deux ou trois qui pourraient faire partie du lot, mais que ce soit elles qui nous laissent en rade, cela surprend quand-même, nota bene si c´est avec des commentaires tout ce qu´il y a de désobligeant et sans reconnaissance aucune, il va de soi.


Bien sûr, nos jeunes ont du mal à encaisser. Ils se sont personnellement investi, surtout Jakub, car Lubo ne connait pas les danses en détail, Jakub est le seul à posséder tout le répertoire, et c´est lui qui a mené les répétitions à ce niveau dernièrement. Il faut se rendre compte de l´énormité de la chose. Jakub a pratiquement vingt ans d´expérience, il a participé avec nous aux plus grands festivals à travers l´Europe, il possède parfaitement son sujet… et il se fait mépriser par des petites qui n´ont aucune expérience, ni même idée de tout cela, ça fait mal…

Lorsque, il y a plus de vingt ans, nous allions nous lancer dans l´aventure Kesaj, cela ne s´est pas fait comme ça, au hasard. Nous savions parfaitement ou nous allions, et la seule chose que nous craignions, c´étaient les réactions inappropriées de notre entourage, qu´on nous pointe du doigt en nous traitant de sales tsiganes, ou pire, on craignait de se faire agresser, comme ça arrivait souvent dans les années 90, lorsqu´il y avait une recrudescence de faits divers à connotation raciste, des agressions de la part des jeunes qui se revendiquaient du mouvement des skins qui émergeait dans notre pays. Heureusement, il n´n’en a jamais rien été, pas une fois, jamais, nous n´avons été agressé, ni verbalement, ni physiquement, jamais on ne nous a traité de sales tsiganes ou autre propos désobligeant. Ni en France, ni en Slovaquie. C.a.d. jamais les non-tsiganes, les blancs, comme on s´y attendait, ne nous ont insulté ni agressé. Il n´en n´a pas été de même de la part des Roms, des Tsiganes. Oui, les seules injures qu´on nous a prononcées, elles venaient de la part de nos semblables, des Roms, des Tsiganes, qui se croyaient supérieurs, eux-mêmes frustrés de se faire traiter de la sorte par des blancs, ils nous rendaient pareille en proférant des propos bêtes et méchants à notre encontre. Cela nous est arrivé à Košice, lorsque des Tsiganes de la ville, se croyant supérieurs, nous ont traité de « sales tsiganes des osadas », et cela sans même nous avoir vu nous produire, ils nous ont gratifié de la sorte juste comme ça, par réflexe naturel… et puis Lubo et ces jeunes filles toutes gentilles et innocentes en apparence, qui ont décrété que nos garçons sentent mauvais… car ils viennent des osadas, et elles, elles sont autre chose, elles n´ont rien à voir avec les osadas, elles sont comme des blanches, pas comme des tsiganes.


Comme je le disais plus haut, la ségrégation interne, le racisme social intramuros chez les Roms atteint des proportions invraisemblables. C´est assez énorme, malgré cela j´espère que nous arriverons à reprendre contact, ne serait-ce pour évoquer ce problème qui nous concerne tous, elles y compris. Tout cela relève d´un problème plus profond, de la vision essentiellement négative que les Roms ont d´eux-mêmes, de leur ethnicité. Il est tout à fait courant, que lorsque l´on veut dire chez les tsiganes que par ex. un enfant est beau, on dit il est beau comme un blanc, on ne dira jamais qu´il est beau comme un tsigane… etc. Chez les Roms il y a un profond sentiment, plus qu´un sentiment, une certitude, une évidence, que les Roms sont comme ils sont, c.a.d., pas très bien, ils ont plein de défauts, ils mentent, ils volent, etc., parce qu´ils sont des tsiganes… Hélas, la réalité de tous les jours dans les osadas aurait du mal à contredire cela.

Je suis passé à l´osada de Rakúsy pour remettre des instruments de musique à réparer à Ciaš, qui fait son « apprentissage des habitudes de travail » , c.à.d. son service de travaux d´intérêt public relatif à son statut de chômeur de longue durée, chez nous. Ciaš est un cas sortant de l´ordinaire. Il est le descendant d´une dynastie de grands musiciens, on pourrait dire des seigneurs. Son grand père était un illustre multi instrumentaliste qui jouait dans les grands restaurants de Budapest, et puis un jour, on ne sait pas comment ni pourquoi, il a fini dans l´osada de Rakusy. Parmi ses enfants et petits enfants presque tous sont d´excellents musiciens, Ciaš en tête. Outre son talent musical, Ciaš possède est aussi doté d´une habilité manuelle exceptionnelle, il est un luthier hors pair, il répare et construit des instruments de musique, dont aussi des violons, et il en joue excellemment. En plus de ça, il est auteur de nombreuses chansons tsiganes, qui sont devenues des tubes dans la communauté. Alors je lui ai apporté quelques-uns de nos synthétiseurs et guitares.

En lien avec ce qui a été dit plus haut, la discordance interne de la communauté tsigane, il va sans dire que Ciáš n´a pas que des amis autour de lui, dans l´osada. Son excellence et son talent lui valent avant tout l´envie, la jalousie, et toutes sortes de réactions malveillantes, comme par ex. le vol de ses outils de lutherie dans son modeste atelier il n´y a pas longtemps. Bon, c´est comme ça. J´ai amené avec moi quelques jeunes, Marcel, le Gendarme, Matej et Roman, cela leur aura fait une sortie. Nous avons admiré les instruments de sa production, nous ne sommes pas restés longtemps, et nous sommes repartis en passant par le centre de l´osada.


Je connais très bien cet endroit, tout le monde me connait, cela fait plus de trente ans que je passe par là, il y a eu des époques lorsque je venais presque quotidiennement. Depuis tout ce temps il y a eu des changements, des maisons en dur ont poussé, surtout sur les bord de l´osada. Mais à l´intérieur, le temps est resté figé, rien, strictement rien n´a changé, aucune évolution n´est présente, cela s´apparenterait à de la douce rêverie que de croire que cela peut évoluer ici… La même saleté, la même décadence, oui l´expression est forte, mais comment qualifier l´état des lieux, et surtout celui des gens, dont une grande partie souffre à l´évidence des troubles de toutes sortes, pour rester dans du politiquement correct… Comme je disais, tout le monde me connait ici, depuis les deux décennies de notre action en ces lieux, on peut compter par centaines les bénéficières de celles-ci. Oui, il y a eu d´innombrables enfants et jeunes d´ici qui ont participé à nos activités, que nous avons régulièrement amenés à nos répétitions, que nous avons fait voyager avec nous lors de nos tournées à travers de toute l´Europe, qui ont passé une bonne partie de leur enfance et jeunesse avec nous. Les réactions des gens en me voyant sont plutôt sympathiques, on se retrouve avec certains après des années, on échange vite-fait un sourire, un mot gentil. Perska est là, toute souriante, comment ça va, sont oubliés ses extravagances de l´année dernière, lorsqu’elle a provoqué un tsunami de ragots et commérages après le spectacle à Bobrovec, quand elle a monté une montagne de calomnies pour espérer de tirer de nous quelques sous. Donc plutôt positif, malgré le marasme général qui se dégage de ces lieux, mais auquel, et heureusement, les habitants sont insensibles, immunisés, à la différence de moi, qui reçoit toujours un gros coup de blouse en voyant l´inertie de la misère omniprésente, ne bougeant pas d´un pouce au fil des années. Le beau temps et la relative bonne ambiance n´empêchent pas que, comme à l´accoutumée, un incident, heureusement minime, ne vienne troubler notre petite sortie. En passant près du puits, le seul point d´eau de l´osada, qui coule sans arrêt en son milieu, et qui est le centre névralgique de toute la colonie, des gamins, de 7 – 8 ans me lancent « vous prenez de l´argent sur nous » . Voilà, rien de plus. On passe, on en rencontre d´autres, qui sont beaucoup plus accueillants, qui sourient, ou sont amorphes, ne nous prêtent aucune attention, c´est selon. Moi, j´ai l´habitude, mais c´est une première pour les gars qui m´accompagnent et qui sont assis près de moi, dans la voiture. Je sens l´ambiance, qui était jusque-là plutôt joyeuse et décontractée, se figer tout à coup, on ne rigole plus, et on sort de l´osada sans mot dire. Marcel, Matej et Roman ne sont plus des gamins. Ils ont plus de 25 ans, vivent dans l´osada de Lomnica, connaissent parfaitement les us et coutumes en ces lieux, et malgré cela, la remarque anodine des gamins de Rakúsy les a sérieusement touché. Oui, ils ont plus que l´habitude de ce genre de réactions, mais, apparemment, c´est la première fois qu´ils en sont la cible première, du coup ils partagent avec moi l´amertume de cette flèche venimeuse, acerbe, qui nous touche tous plus que nous ne le voudrions admettre. On en parle pas, du moins dans l´immédiat, on rentre et je les dépose a Lomnica. Ce n´est que quelques jours plus tard que l´on évoquera cet incident.

Selon la bonne vielle loi des contraires, autant on est dénigré par les siens, à l´intérieur de sa communauté, plus on reçoit d´éloges et de reconnaissances à l´extérieur. En effet, le documentaire de Sebastien Lefebvre, En route avec la Tsigane, qui évoque l´aventure de Tamèrantong et de sa pièce La tsigane du lord Stanley, avec son passage exceptionnel chez nous (et a Rakúsy, notamment), n´arrête pas de tourner lors des festivals et projections diverses, et partout il reçoit un excellent accueil et même des prix à l´occasion…
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