Mars

Bon, la cerise sur le gâteau, la télé apportée par l’aumônier bien intentionné, n´a pas fait long feu. Le lendemain, Roman est allé jouer avec son groupe de Lomnica, le retour a été bien arrosé, et le matin, n´ayant plus un sou, suivant le conseil avisé de Veronika, il est allé déposer la plasma au Mont de Piété. Veronika nous a téléphoné que c´est pas elle, mais lui, peu importe, toujours est-il que la télé a été déposée pour 40 euro, 20 ont été donné au chauffeur pour la course, et le lendemain Roman s´est de nouveau retrouvé à la gare de Poprad sans un sou, n´ayant pas comment rentrer chez lui, il n´osait plus nous appeler pour le sortir de cette cata. Mais puisque Véronika nous appelé, pas pour lui porter secours, mais pour le dénoncer, nous lui avons quand même passé un coup de fil. Il n´a même pas essayer de nier les faits, il avait honte et ne savait pas comment expliquer ce qui s´est passé. Oui, sous le conseil de Veronika, il a donné en gage la télé, mais puisque après avoir réglé la course il ne lui restait que 20 euros, il a essayé de tenter sa chance en allant miser la somme aux machines à sous et il a tout perdu et n´avait pas de quoi rentrer a la maison. Il était complétement défait, ce n´était même pas la peine de l´engueuler et de lui faire la morale, la vie a fait le nécessaire.  Je suis quand même allé lui apporter 2 euro pour qu´il puisse rentrer à Štiavnik, il m´a demandé quand est-ce qu´il y aura la prochaine répétition, j´ai répondu que sans doute demain.

Le lendemain je téléphone a Roman pour qu´on se mette d´accord sur la répétition, mais pas moyen de le joindre. Ça ne présageait rien de bon. En effet, après une énième tentative je réussi à joindre Veronika qui me dit qu´il est parti travailler et sera absent toute la semaine. Ok, je comprends que le travail, l´occasion de gagner quelques sous prime sur tout, mais de nouveau, il aurait pu prévenir, cela fait presqu´un mois qu´on n´a pas eu de répétitions, ca tombe mal. J´ai déjà prévenu tout le monde, on a réussi a emprunter de l´argent, on pourra enfin reprendre, on ne va pas remettre ca à un autre jour. Tout en comprenant les motivations de Roman, je ne suis quand même pas enthousiaste, toujours le même problème, on est dépendant de sa présence qui est plus que fragile, il faut absolument trouver une solution… Ca fait longtemps qu´on en parle, qu´on connait parfaitement le problème, mais on n´arrive pas à le résoudre… Finalement, Roman parvient à me joindre, ce n´était qu´une petite brigade, il sera là à la répétition, et même avant, à Lomnica, pour organiser la venue de tout le monde.

A Lomnica les effectifs sont presqu´au complet. Il manque que Klement, en train de courir les filles, et Tomaš, fraichement en couple, donc perdu pour la patrie. Les autres sont là, les petits et les grands, pas loin de la trentaine. On constitue vite fait les groupes, ceux qui partiront en bus, les plus grands, les plus petits avec Roman en train, et les tout petits en voiture avec moi et Helena. Rakúsy doivent venir avec Dominik, comme d´habitude, mais il n´y a que Dominik qui vient, tout seul. Pourtant les filles de Rakusy m´ont écrit sur le Messenger, en demandant quoi et comment. Manifestement, il y a des tensions entre elles et Dominik, et voila le résultat. 

Mais voila que Lubo-Méphisto se manifeste. Ca faisait longtemps. Il demande si il peut venir avec un groupe de filles. Je ne sais pas quoi lui dire, il nous a déjà fait tellement de coups foireux… mais bon, il n´a qu´à venir, on verra après. Mais il tarde, alors on commence la répétition sans eux, juste avec ceux de Lomnica, mais ça fait quand même un bon paquet. 

La répétition est comme il faut, ca déménage, malgré la très longe pause, on garde le bons réflexes, parce que justement, avant il y a eu beaucoup, beaucoup de périodes intenses, alors il y a sur quoi bâtir. Mais il est évident que des périodes de disette de répétitions, comme celle qu´on vient de vivre, sont à éviter. Si on veut avoir des résultats, il faut travailler, régulièrement, consciencieusement, quoi qu´il arrive. Bien sûr, tout cela tient en grande partie sur la parfaite coordination musicale entre moi et Roman, la fragilité de notre situation n´en est que plus évidente. 

Mais ce qui est aussi évident, c´est la joie, le bonheur de tous les participants de pouvoir de nouveau participer à ce qui constitue le fondement de notre action, une répétition comme il se doit, à fond, sans retenue, travail, travail, et encore travail. Et tout bien ranger, balayer, passer à la serpillère après. Non, ce n´est pas de l´exaltation, ni du pathétique, c´est tout simplement comme ça. Apres une heure, c´est la fin, un petit discours de la part de Helena et moi, on explique quoi et comment des derniers temps, et aussi ce qui nous attend cette saison, la tournée d´été, peut-être même une au printemps, la visite de l´ambassadeur dans deux semaines, bref, une seule conclusion s´impose – travailler et travailler encore. 

Au départ je pensais faire deux heures de répétition, mais puisqu´on a bien travaillé, une heure suffira, autant garder une bonne dynamique pour la prochaine séance. Juste au moment quand on veut rentrer, voilà que la porte s´ouvre et rentre Lubo avec une dizaine de jeunes, deux garçons et le reste des filles, qui n´ont eu leur bus que maintenant et débarquent. Bon, il n´y a pas à hésiter, on va remettre ça. Une petite pause, histoire de faire connaissance et on va réattaquer ça, comme il y a une heure. Au diable la fatigue, quand il faut y aller, il faut y aller. Le temps que je change mon maillot trempé, et c´est reparti. 

Il s´avère que les jeunes que Lubo a amené avec lui sont des élèves de l´école de Lubica, un village en banlieue de Kežmarok, qui a une grosse colonie rom, avec laquelle nous avons d´ailleurs coopéré il y a des années de cela, et dans cette école Lubo exerce maintenant comme assistant rom, alors nous voilà reparti de nouveau comme de maintes fois avec lui. 

C´est sur que Lubo ne changera jamais, on ne sera jamais à l´abri d´un coup fumant de sa part, mais en même temps il est plein d´une bonne volonté juvénile, il aime apprendre aux filles les bases des danses, il manifeste de l´initiative, alors on ne va pas s´attarder sur ses péchés passés, regardons vers l´avenir, qui ne peut être que radieux… vu la situation internationale, c´est l´évidence même.  

La répétition avec les nouvelles filles se passe bien. Manifestement, Lubo a déjà passé en revue les pas de base, et il est là pour les mener, ce qui n´est que bien. Donc malgré le fait qu´on a déjà une heure bien dynamique derrière nous, on remet ça avec le même entrain et la même dynamique, sinon plus, puisqu´il y a une motivation de taille avec nous, et tout le monde ne demande que ça. La répétition est complète, avec toutes les composantes indispensables, les claquettes, les pas de danses des filles, les chants, les forte, pianissimo, fortissimo, tout y passe.

Dommage, qu´il n´y a pas Klement et Tomáš, mais Dominik et le Gendarme tiennent le parquet, assistés par Matej et Jakub, qui mettent aussi le paquet et Marcel est la pour assurer l´ambiance. Je fais aussi le final, avec sortie de scène, applaudissements et retour devant le public. Ce sont des détails en apparence, mais qu´il ne faut pas négliger, au contraire il faut les travailler inlassablement, pour que, le moment venu, tout paraisse simple et naturel sur scène. C´est le point culminant de la répétition, je fais monter la tension, il faut que tout le monde soit concentré au maximum, ce n´est plus une répétition, nous faisons tout comme si nous étions vraiment sur scène, sous les tonnerres d´applaudissements, il n´y a pas de place pour les erreurs, pas plus pour l´improvisation, il faut que tout ait l´air d´être totalement improvisé, que c´est un bazar pas possible, mais justement, pour atteindre cette impression dont le public raffole, il faut sacrément travailler la chose, trouver le bon équilibre entre une transe démesurée et un spectacle réglé dans le moindre détail. 

Bien sûr, sur scène, à ce stade tout le monde est en transe absolue, mais pour que ça ne dégénère pas dans un chaos total, il faut que tout le monde soit capable de suivre mes directives.  Car moi, malgré les apparences, je garde la tête parfaitement froide et lucide, et bien que tout aussi pris par l´émotion et par l´entrain et la dynamique du groupe relevant du tsunami, je dirige tout cela comme une machine parfaitement huilée, qui doit tourner sans le moindre dérapage, aucun déraillement n´est accepté. Et pour cela, de nouveau, travailler, et travailler encore, même et surtout les détails insignifiants, les passages qui donnent l´impression d´être du n´importe quoi tsigane, mais non, pas du tout, derrière tout cela il y a du travail, beaucoup de travail… !  

Et bien sûr, quand on en est au point totalement culminant, quand moi aussi, je suis hors de moi, c´est à ce moment que Marcel, le comique troupier, voulant amuser la galerie fait une gaffe inapropriée, il me fait rater mon final monumental, je frise la crise cardiaque, je le mets immédiatement à la porte, puis je le rappelle, mais il a droit à une série de pompes, j´explique le pourquoi et le comment des choses, mais a ce stade la théorie du spectacle scénique échappe à mon auditoire, tant pis, on aura quand même bien travaillé, j´y vais aussi de quelques mots de compliments, c´est indispensable, et de surcroit mérité, et puis c´est vraiment le temps de courir au bus et au train. Ne restent que les filles de Lomnica et les petits, alors c´est eux qui auront droit aux balais et serpillères, tout est rangé impec, et moi je vais rester avec des remords de conscience d´avoir été trop dur avec Marcel pour sa petite gaffe innocente, qui m´a mise hors de moi. 

Marcel, et aussi les autres sont pleins de bonne volonté, et puis, ils sont comme ils sont, ce n´est pas la peine de les changer, il n´y a pas de raison. De temps en temps il y a de petits et même grands décalages dans nos façons de voir les choses, mais ce n´est pas une raison pour que je dépasse les bornes. Mais sans une certaine dose d´extrémisme cela ne pourrait pas marcher, on ne peut pas se permettre d´être dans la moyenne ici, ca ne le ferait pas, il faut se dépasser, aller au-delà de ses limites, et pour cela, il faut un dictateur, bienveillant j´espère, comme moi, donc j´espère qu´ils me pardonneront mes excès, comme ils me les ont pardonné jusqu´à lors…  

Après la répétition je ramène Roman à Štaivnik, chez ses beaux-parents, quand je lui demande quand est-ce qu´il pense rentrer chez lui à Lomnica, il me répond que puisque c´est les vacances, il va rester toute la semaine, histoire que les petits récupèrent un peu chez les grands-parents. Cela me surprend, car à chaque fois que Roman s´absente un peu, son habitat est immédiatement cambriolé. Mais peut-être que les choses ont changé… Je rentre chez moi, et une heure après Roman me téléphone pour me demander si je peux les ramener à Lomnica, car on vient de l´appeler pour lui dire qu´il a été cambriolé. Rien n´a changé…

Nos locaux de répétitions sont vraiment très bien. Un véritable petit musée, tout notre glorieux passé s´étale sur tous les murs remplis d´affiches et de photos, en 25 ans il y a de la matière à …  C´est notre antre de la paix, notre temple du travail. Maintenant, que je sais qu´après la cessation du partenariat avec le CCFD nous ne pourrons plus poursuivre la location, à chaque fois que je me retrouve là, je ne puis m´empêcher d´y penser. J´apprécie d´autant plus intensément chaque moment de vécu dans cet endroit magnifique, la salle de danse remplie, pleine à craquer, débordante de musique, du chant à faire trembler les murs, d´ailleurs, après une bonne répétions les tableaux aux murs ne sont plus accrochés droits, les danses effrénées ont fait vraiment trembler les murs, je remets tout ça, patiemment, avec plaisir, ensuite en place. Et puis quel plaisir, quelle satisfaction d´appliquer après chaque répétition cette pédagogie appliquée, toute simple, à la papa et maman, qui consiste à faire tout nettoyer, balayer, passer à la serpillère tous les sols, tout ranger, par cette nuée de marmaille sortante des bidonvilles ou l´idée même du rangement de l´espace collectif s´apparente à une conception extraterrestre… Un petit premier pas de ces minots vers la propreté, un grand pas vers l´inclusion et la citoyenneté…