Mars

Bon, la cerise sur le gâteau, la télé apportée par l’aumônier bien intentionné, n´a pas fait long feu. Le lendemain, Roman est allé jouer avec son groupe de Lomnica, le retour a été bien arrosé, et le matin, n´ayant plus un sou, suivant le conseil avisé de Veronika, il est allé déposer la plasma au Mont de Piété. Veronika nous a téléphoné que c´est pas elle, mais lui, peu importe, toujours est-il que la télé a été déposée pour 40 euro, 20 ont été donné au chauffeur pour la course, et le lendemain Roman s´est de nouveau retrouvé à la gare de Poprad sans un sou, n´ayant pas comment rentrer chez lui, il n´osait plus nous appeler pour le sortir de cette cata. Mais puisque Véronika nous appelé, pas pour lui porter secours, mais pour le dénoncer, nous lui avons quand même passé un coup de fil. Il n´a même pas essayer de nier les faits, il avait honte et ne savait pas comment expliquer ce qui s´est passé. Oui, sous le conseil de Veronika, il a donné en gage la télé, mais puisque après avoir réglé la course il ne lui restait que 20 euros, il a essayé de tenter sa chance en allant miser la somme aux machines à sous et il a tout perdu et n´avait pas de quoi rentrer a la maison. Il était complétement défait, ce n´était même pas la peine de l´engueuler et de lui faire la morale, la vie a fait le nécessaire.  Je suis quand même allé lui apporter 2 euro pour qu´il puisse rentrer à Štiavnik, il m´a demandé quand est-ce qu´il y aura la prochaine répétition, j´ai répondu que sans doute demain.

Le lendemain je téléphone a Roman pour qu´on se mette d´accord sur la répétition, mais pas moyen de le joindre. Ça ne présageait rien de bon. En effet, après une énième tentative je réussis à joindre Veronika qui me dit qu´il est parti travailler et sera absent toute la semaine. Ok, je comprends que le travail, l´occasion de gagner quelques sous prime sur tout, mais de nouveau, il aurait pu prévenir, cela fait presqu´un mois qu´on n´a pas eu de répétitions, ca tombe mal. J´ai déjà prévenu tout le monde, on a réussi a emprunter de l´argent, on pourra enfin reprendre, on ne va pas remettre ca à un autre jour. Tout en comprenant les motivations de Roman, je ne suis quand même pas enthousiaste, toujours le même problème, on est dépendant de sa présence qui est plus que fragile, il faut absolument trouver une solution… Ca fait longtemps qu´on en parle, qu´on connait parfaitement le problème, mais on n´arrive pas à le résoudre… Finalement, Roman parvient à me joindre, ce n´était qu´une petite brigade, il sera là à la répétition, et même avant, à Lomnica, pour organiser la venue de tout le monde.

A Lomnica les effectifs sont presqu´au complet. Il manque que Klement, en train de courir les filles, et Tomaš, fraichement en couple, donc perdu pour la patrie. Les autres sont là, les petits et les grands, pas loin de la trentaine. On constitue vite fait les groupes, ceux qui partiront en bus, les plus grands, les plus petits avec Roman en train, et les tout petits en voiture avec moi et Helena. Rakúsy doivent venir avec Dominik, comme d´habitude, mais il n´y a que Dominik qui vient, tout seul. Pourtant les filles de Rakusy m´ont écrit sur le Messenger, en demandant quoi et comment. Manifestement, il y a des tensions entre elles et Dominik, et voila le résultat. 

Mais voila que Lubo-Méphisto se manifeste. Ca faisait longtemps. Il demande si il peut venir avec un groupe de filles. Je ne sais pas quoi lui dire, il nous a déjà fait tellement de coups foireux… mais bon, il n´a qu´à venir, on verra après. Mais il tarde, alors on commence la répétition sans eux, juste avec ceux de Lomnica, mais ça fait quand même un bon paquet. 

La répétition est comme il faut, ca déménage, malgré la très longe pause, on garde le bons réflexes, parce que justement, avant il y a eu beaucoup, beaucoup de périodes intenses, alors il y a sur quoi bâtir. Mais il est évident que des périodes de disette de répétitions, comme celle qu´on vient de vivre, sont à éviter. Si on veut avoir des résultats, il faut travailler, régulièrement, consciencieusement, quoi qu´il arrive. Bien sûr, tout cela tient en grande partie sur la parfaite coordination musicale entre moi et Roman, la fragilité de notre situation n´en est que plus évidente. 

Mais ce qui est aussi évident, c´est la joie, le bonheur de tous les participants de pouvoir de nouveau participer à ce qui constitue le fondement de notre action, une répétition comme il se doit, à fond, sans retenue, travail, travail, et encore travail. Et tout bien ranger, balayer, passer à la serpillère après. Non, ce n´est pas de l´exaltation, ni du pathétique, c´est tout simplement comme ça. Apres une heure, c´est la fin, un petit discours de la part de Helena et moi, on explique quoi et comment des derniers temps, et aussi ce qui nous attend cette saison, la tournée d´été, peut-être même une au printemps, la visite de l´ambassadeur dans deux semaines, bref, une seule conclusion s´impose – travailler et travailler encore. 

Au départ je pensais faire deux heures de répétition, mais puisqu´on a bien travaillé, une heure suffira, autant garder une bonne dynamique pour la prochaine séance. Juste au moment quand on veut rentrer, voilà que la porte s´ouvre et rentre Lubo avec une dizaine de jeunes, deux garçons et le reste des filles, qui n´ont eu leur bus que maintenant et débarquent. Bon, il n´y a pas à hésiter, on va remettre ça. Une petite pause, histoire de faire connaissance et on va réattaquer ça, comme il y a une heure. Au diable la fatigue, quand il faut y aller, il faut y aller. Le temps que je change mon maillot trempé, et c´est reparti. 

Il s´avère que les jeunes que Lubo a amené avec lui sont des élèves de l´école de Lubica, un village en banlieue de Kežmarok, qui a une grosse colonie rom, avec laquelle nous avons d´ailleurs coopéré il y a des années de cela, et dans cette école Lubo exerce maintenant comme assistant rom, alors nous voilà reparti de nouveau comme de maintes fois avec lui. 

C´est sur que Lubo ne changera jamais, on ne sera jamais à l´abri d´un coup fumant de sa part, mais en même temps il est plein d´une bonne volonté juvénile, il aime apprendre aux filles les bases des danses, il manifeste de l´initiative, alors on ne va pas s´attarder sur ses péchés passés, regardons vers l´avenir, qui ne peut être que radieux… vu la situation internationale, c´est l´évidence même.  

La répétition avec les nouvelles filles se passe bien. Manifestement, Lubo a déjà passé en revue les pas de base, et il est là pour les mener, ce qui n´est que bien. Donc malgré le fait qu´on a déjà une heure bien dynamique derrière nous, on remet ça avec le même entrain et la même dynamique, sinon plus, puisqu´il y a une motivation de taille avec nous, et tout le monde ne demande que ça. La répétition est complète, avec toutes les composantes indispensables, les claquettes, les pas de danses des filles, les chants, les forte, pianissimo, fortissimo, tout y passe.

Dommage, qu´il n´y a pas Klement et Tomáš, mais Dominik et le Gendarme tiennent le parquet, assistés par Matej et Jakub, qui mettent aussi le paquet et Marcel est la pour assurer l´ambiance. Je fais aussi le final, avec sortie de scène, applaudissements et retour devant le public. Ce sont des détails en apparence, mais qu´il ne faut pas négliger, au contraire il faut les travailler inlassablement, pour que, le moment venu, tout paraisse simple et naturel sur scène. C´est le point culminant de la répétition, je fais monter la tension, il faut que tout le monde soit concentré au maximum, ce n´est plus une répétition, nous faisons tout comme si nous étions vraiment sur scène, sous les tonnerres d´applaudissements, il n´y a pas de place pour les erreurs, pas plus pour l´improvisation, il faut que tout ait l´air d´être totalement improvisé, que c´est un bazar pas possible, mais justement, pour atteindre cette impression dont le public raffole, il faut sacrément travailler la chose, trouver le bon équilibre entre une transe démesurée et un spectacle réglé dans le moindre détail. 

Bien sûr, sur scène, à ce stade tout le monde est en transe absolue, mais pour que ça ne dégénère pas dans un chaos total, il faut que tout le monde soit capable de suivre mes directives.  Car moi, malgré les apparences, je garde la tête parfaitement froide et lucide, et bien que tout aussi pris par l´émotion et par l´entrain et la dynamique du groupe relevant du tsunami, je dirige tout cela comme une machine parfaitement huilée, qui doit tourner sans le moindre dérapage, aucun déraillement n´est accepté. Et pour cela, de nouveau, travailler, et travailler encore, même et surtout les détails insignifiants, les passages qui donnent l´impression d´être du n´importe quoi tsigane, mais non, pas du tout, derrière tout cela il y a du travail, beaucoup de travail… !  

Et bien sûr, quand on en est au point totalement culminant, quand moi aussi, je suis hors de moi, c´est à ce moment que Marcel, le comique troupier, voulant amuser la galerie fait une gaffe inapropriée, il me fait rater mon final monumental, je frise la crise cardiaque, je le mets immédiatement à la porte, puis je le rappelle, mais il a droit à une série de pompes, j´explique le pourquoi et le comment des choses, mais a ce stade la théorie du spectacle scénique échappe à mon auditoire, tant pis, on aura quand même bien travaillé, j´y vais aussi de quelques mots de compliments, c´est indispensable, et de surcroit mérité, et puis c´est vraiment le temps de courir au bus et au train. Ne restent que les filles de Lomnica et les petits, alors c´est eux qui auront droit aux balais et serpillères, tout est rangé impec, et moi je vais rester avec des remords de conscience d´avoir été trop dur avec Marcel pour sa petite gaffe innocente, qui m´a mise hors de moi. 

Marcel, et aussi les autres sont pleins de bonne volonté, et puis, ils sont comme ils sont, ce n´est pas la peine de les changer, il n´y a pas de raison. De temps en temps il y a de petits et même grands décalages dans nos façons de voir les choses, mais ce n´est pas une raison pour que je dépasse les bornes. Mais sans une certaine dose d´extrémisme cela ne pourrait pas marcher, on ne peut pas se permettre d´être dans la moyenne ici, ca ne le ferait pas, il faut se dépasser, aller au-delà de ses limites, et pour cela, il faut un dictateur, bienveillant j´espère, comme moi, donc j´espère qu´ils me pardonneront mes excès, comme ils me les ont pardonné jusqu´à lors…  

Après la répétition je ramène Roman à Štaivnik, chez ses beaux-parents, quand je lui demande quand est-ce qu´il pense rentrer chez lui à Lomnica, il me répond que puisque c´est les vacances, il va rester toute la semaine, histoire que les petits récupèrent un peu chez les grands-parents. Cela me surprend, car à chaque fois que Roman s´absente un peu, son habitat est immédiatement cambriolé. Mais peut-être que les choses ont changé… Je rentre chez moi, et une heure après Roman me téléphone pour me demander si je peux les ramener à Lomnica, car on vient de l´appeler pour lui dire qu´il a été cambriolé. Rien n´a changé…

Nos locaux de répétitions sont vraiment très bien. Un véritable petit musée, tout notre glorieux passé s´étale sur tous les murs remplis d´affiches et de photos, en 25 ans il y a de la matière à …  C´est notre antre de la paix, notre temple du travail. Maintenant, que je sais qu´après la cessation du partenariat avec le CCFD nous ne pourrons plus poursuivre la location, à chaque fois que je me retrouve là, je ne puis m´empêcher d´y penser. J´apprécie d´autant plus intensément chaque moment de vécu dans cet endroit magnifique, la salle de danse remplie, pleine à craquer, débordante de musique, du chant à faire trembler les murs, d´ailleurs, après une bonne répétions les tableaux aux murs ne sont plus accrochés droits, les danses effrénées ont fait vraiment trembler les murs, je remets tout ça, patiemment, avec plaisir, ensuite en place. Et puis quel plaisir, quelle satisfaction d´appliquer après chaque répétition cette pédagogie appliquée, toute simple, à la papa et maman, qui consiste à faire tout nettoyer, balayer, passer à la serpillère tous les sols, tout ranger, par cette nuée de marmaille sortante des bidonvilles ou l´idée même du rangement de l´espace collectif s´apparente à une conception extraterrestre… Un petit premier pas de ces minots vers la propreté, un grand pas vers l´inclusion et la citoyenneté…

Nous sommes deux semaines avant la visite de l´ambassadeur, alors de nouveau, nous mettons le paquet, nous profitons de cette occasion pour nous motiver et pour mettre les bouchées doubles. Il y a de quoi faire. Le tout nouveau groupe des filles, une bonne quinzaine, constitue un défi à relever, il faut les mettre tant bien que mal au point, pour qu´elles soient capables d´assurer avec nous une prestation digne de ce nom devant notre illustre visiteur. 

Normalement, il ne viendrait à l´idée de personne de mettre sur scène des danseuses qui n´ont à leur compte que deux ou trois répétitions, mais en même temps c´est une occasion pour travailler, pour se motiver, pour avoir l´expérience d´un spectacle en vrai, et puis, je ne vois pas comment je leur dirais de ne pas venir, alors qu´elles sont motivées au maximum. 

Alors on y va, on répète, on emprunte, et on répète encore. Heureusement, les nouvelles ont des forfaits et nous n´avons pas à payer leurs transports, mais quoi qu´on fasse, les répétitions ont un cout, et on est vraiment au bout du rouleau… 

Le tout se fait dans une bonne ambiance, tout le monde participe pleinement, au niveau de l´investissement lors des séances, et aussi au niveau de l´organisation des allées-venues, les anciens prennent l´initiative, Jakub assure la venue des jeunes de Batizovce, va les chercher à la gare de Poprad, je n´ai pas à intervenir. 

C´est une énorme aide, Lubo s´occupe du tout nouveau groupe des filles de Ľubica et de Tvarožná, on passe à un autre stade de coopération, on passe de l´assistanat à l´initiative personnelle et à la responsabilité assumée. Ça fait du bien. On pourrait dire, qu´enfin, tout baigne. 

 Il y a même une trêve au niveau des catastrophes de Roman. Il a pour une énième fois réaménagé l´intérieur de son habitat, et pour le moment il n´a plus a craindre  que le Service Social vienne lui enlever ses enfants pour cause d´insalubrité. 

Au lieu des déceptions à répétitions, il y a des bonnes surprises, ça roule tout seul, quel plaisir ! La réalité de la fin immuable de partenariat avec le CCFD  s´en fait ressentir que plus cruellement, quel dommage de tout arrêter alors que ça fonctionne si bien… mais je suis le seul à le savoir et à m´en rendre compte, alors on ne vas pas gâcher l´ambiance…

On met au point avec le secrétariat de l´ambassade les détails de la visite de l´ambassadeur. On ne va pas verser dans le protocole, ce n´est pas le but du jeu, ni de la visite, au contraire, M. l´Ambassadeur privilégie une rencontre informelle, avec la possibilité d´échanges simples et ouverts sur les réalités de la situation des Roms dans notre région. Au départ il devait venir le lundi, mais quelques jours avant le secrétariat nous appelle pour remettre ça à mardi, pour cause d´imprévus dans l´emploi de temps de notre visiteur. Pas de problème, on chamboule tout, heureusement que dans leur majorité, les invités peuvent s´adapter à ce changement de date. Car en plus d´une présentation du programme culturel de Kesaj Tchave, il y aura aussi une rencontre avec des personnes investies dans l´action avec des Roms dans notre région, pour un échange autour de la problématique rom. La visite est prévue dans la matinée, et c´est autour de 9 heures du matin que tous doivent venir. 

Nous sommes déjà sur place, tout est rangé, nettoyé nickel, le weekend a servi à une brigade collective autour de la propreté, les sols, les fenêtres, les herbes à l´extérieur, tout y est passé, tout le monde a mis la main à la pâte, les petits et les grands ont pris chiffons et serviettes, balais et serpillères, et bien que nos locaux sont maintenus constamment au propre, là, ils ont retrouvé carrément une seconde jeunesse. La plus grande besogne, c´était mon bureau de travail, submergé de papiers, de partitions, etc., mais il n´y avait que moi qui pouvait mener à bien cette tâche titanesque, dont je me suis acquitté que tard le soir de la veille de la visite. 

Nous avons aussi préparé une quarantaine de sandwichs, car pour les jeunes ca fera une sortie durant toute la journée, et ils ne toucheront pas les paquets repas a l´école. 

Nous avons décidé de faire une présentation en costumes, comme lors d´un vrai spectacle, alors tous nos jeunes sont venus déjà à 8 heures, pour être au top. Il n´y a aucune ratée, tout le monde est sur place, nous, les invités, et peu après 9h vient Mr. l´Ambassadeur. La police municipale a fait le nécessaire pour que l´accès en voiture ne pose pas de problèmes, je l´accueille à l´entrée et nous pouvons passer à l´intérieur pour une très brève présentation des gens et des lieux, on ne va pas s´attarder, autant de passer à l´essentiel, notre présentation – spectacle démarre. Autant dire que nous sommes plutôt serrés, il y a beaucoup de monde, déjà tout notre groupe avec les nouvelles recrues, et même avec quelques jeunes qui sont là pour la première fois, des gamins qui ont trainé au bord de la route à la colonie… 

Si on doit faire une présentation, alors autant qu´elle soit vraie, une action comme nous la menons tout au long de notre parcours. Donc de notre côté on doit pas être loin de la quarantaine, la délégation de l´ambassade compte quatre personnes, les invités sont une dizaine, et puis il y a aussi des invités non prévus, mais qu´on a quand même, bien sûr, accueillis. 

Le directeur et une enseignante de l´école de Ľubica que fréquentent les nouvelles filles est venu, curieux, voir comment ses élèves vont danser devant l´ambassadeur, de même que les parents de quelques filles étaient là. Notre salle de répétitions, une ancienne classe de notre lycée, était bondée !  

Nous y allons à fond, heureusement que nous avons quand même réussi à faire ces quelques répétitions, ce n´est pas trop désordonné, et donne une bonne image, réelle, de notre travail au quotidien. Je pense que tout le monde y a trouvé son compte, le public a eu droit à un spectacle vivant, tout en couleurs, débordant de joie de vivre, dynamique et authentique, et nous avons pu mettre en pratique nos heures de labeurs lors des répétitions, pour beaucoup c´était leur première apparition en public, donc de celles dont on se souvient toute sa vie… 

Le tout a fini en apothéose par la danse avec les spectateurs, tout le monde s´est prêté au jeu, Mr. l´Ambassadeur en premier, je pense que nous avons réussi à relever le défi qui se présentait à nous, tout le monde s´est investi à fond, et la satisfaction était générale. A juste titre.

Apres notre prestation survenait un moment délicat, je devais raccompagner les plus petits en voiture à la colonie, et j´ai proposé à Mr. Suran de venir avec nous, afin qu´il ait un aperçu des conditions de la vie des jeunes de notre groupe et des osadas en général. Pendant ce temps nos autres invités restaient tout seuls à nous attendre, et les jeunes devaient se changer et repartir chez eux. Le tout était géré par Helena, et aussi par Viera Stupaková, ancienne ambassadrice de Slovaquie en Finlande, qui nous a déjà secondée plus d´une fois lors de semblables actions. Parmi nos invités figurait aussi Slávka Macuráková, une amie de longue date, qui assume actuellement la fonction de Chef de l´Administration du district de Poprad, je savais que je pouvais lui faire confiance quand au bon déroulement du tout durant ce court moment. 

Notre aller-retour à l´osada a pris une trentaine de minutes, juste le temps de déposer les petits au milieu de la colonie, juste ce qu´il faut pour se rendre compte de la réalité des osada, l´état des choses – un voyage dans le temps, rétro…  

Au retour, en voiture tout seuls avec Mr. Suran, nous avons pu échanger sur ses premières impressions de l´osada. J´essaie d´expliquer la problématique avec les terrains non régulés par rapport aux propriétaires, l´impossibilité d´avancer si ces terrains n´appartiennent a personne ou si les propriétaires ne veulent pas coopérer. Mais la question de fond demeure : Comment un tel état de choses est-t-il possible en Europe au 21 siècle ?! 

Au retour nous rejoignons nos invités pour une discussion autour de la problématique rom en Slovaquie. Nous sommes assis autour d´une table bien garnie, Lubo s´est chargé, de son propre initiative, de la préparation de trois plateaux d´amuse-gueules, de petits sandwichs, le service est assuré par nos jeunes. Le premier à se présenter et décrire son action, c´est Lukáš Dunka, un ancien bachelier de notre lycée, qui est actuellement en poste comme chef d´Administration locale à Lomnička, un des plus grands villages roms en Slovaquie, entièrement autogéré par des Roms, avec une population à 100 % rom. Nous sommes pas peu fiers de Lukáš. C´est notre ancien élève, il s´engage dans la problématique rom, il s´exprime bien, intelligemment, il évite les écueils classiques des roms, surtout ceux des osadas, à ne parler que d´eux-mêmes, de se présenter en tant que les plus importants…  Non, son discours est bien construit, succinct et apporte des informations essentielles sur le sujet traité.  Slávka Macuráková est la en tant que notre amie proche de longue date, qui a participée a de nombreuses de nos actions, mais aussi en tant que Chef de l´Administration du District de Poprad, le poste qu´elle occupe actuellement. De par le statut de sa fonction elle doit intervenir fréquemment lors des situations délicates, de crise, qui touchent les Roms, comme par ex. la gestion de l´habitat d´une centaine de personnes qui se sont retrouvées a la rue, suite à un gros incendie qui a ravagé le bidonville de Spišský Štiavnik il y a un an.   

Suivent ensuite les enseignantes de l´école d´apprentissage des métiers d´artisanat et de commerce, que fréquente Jakub à Poprad. Une école qui s´est ouvert que récemment, et qui propose des formations dans le secteur du commerce à des étudiants qui n´ont pas eu un parcours scolaire brillant, et qui n´auraient pas pu se placer ailleurs. C´est une excellente idée, la preuve, Jakub, qui sort d´une école spéciale pour handicapés, peut obtenir un diplôme qui lui permettra de travailler dans les grands centres commerciaux, il a déjà un précontrat avec Tesco pour un poste de vendeur à la caisse. La directrice s´est proposée d´elle-même de venir chez nous quand elle a su que nous préparions ce débat. De même pour le directeur de l´École élémentaire de Ľubica, qui est venu de sa propre initiative voir ses élèves se produire chez nous. Ça a l´air anodin, mais pour nous c´est un événement inouï. Pour la première fois, depuis les 25 ans que nous exerçons, un enseignant vient nous voir ! Au début, il y a 20 ans, je pensais que naturellement, les enseignants viendraient voir leurs élèves, nota bene ceux des écoles spéciales pour enfants handicapés. Puisque, tout de même, leurs élèves, avec des diagnoses de retard mental avérées, ont réussi à faire le tour de l´Europe, passer à la télé, à l´Olympia, etc., je pensais que ça interpellerait naturellement leurs enseignants… Mais non, personne, jamais n´est venu. Lorsque nous nous rencontrions de temps en temps, quand je venais demander des excuses pour leurs élèves pour nos tournées internationales, cela se passait bien en général, avec le sourire, mais jamais ça n´allait plus loin, personne n´a eu la curiosité de savoir comment ça se fait que des élèves avec de tels handicaps puissent accomplir de tels exploits… Bon, je me suis fait une raison, c´est comme ça. Alors quand Mr. Mrázik, le directeur de l´École de Ľubica est venu, alors qu´on n´a même pas eu l´idée et le temps de l´inviter, je suis tombé des nues. La première fois en 25 ans qu´une chose pareille est arrivé ! On n´a pas le temps de discuter, il n´a pas pu rester pour le débat, mais on se reverra surement, j´irais le voir, c´est trop beau pour être vrai ! Pareil pour la directrice de l´école de Jakub.   

Apres la discussion, je pense riche en informations sur le sujet traité,  nous nous retrouvons en petit comité avec M. l´ambassadeur pour déjeuner et pour échanger d´une manière plus informelle. Bien qu´il n´y ai pas eu de formalités inutiles jusque-là, le repas se passe dans une ambiance décontractée, je suis surpris par le nombre de points communs, de connaissances que nous avons ensemble. Mr. Suran connait les Ogres de Barback, l´Ariol, Montreuil en Belay avec son camps d´internement lors de la guerre, et il connait aussi le CCFD.  Tout se passe très bien, dans le même esprit d´ouverture et de respect qu´avec les ambassadeurs précédents, nous en avons ainsi accueillis déjà cinq… le temps passe vite.

Et dès le lendemain M. l´ambassadeur nous appelle au téléphone pour nous annoncer que nous sommes invités pour participer aux animations des festivités du 14 juillet, organisées par l´ambassade a Bratislava…Par précaution, je lui ai quand-même signifié que faire intervenir un groupe tsigane lors de la Fete Nationale française a une connotation qui dépasse uniquement le cadre culturel, il m´a répondu : Liberté, Égalité, Fraternité… !

   Ambassade de France en Slovaquie / Veľvyslanectvo Francúzska na Slovensku

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Dans le cadre de son déplacement à Kežmarok, l'ambassadeur de France, M. Nicolas Suran, a visité les locaux du groupe folklorique rom Késaj Tchavé (Les Enfants de la fée), qui avait préparé pour ses invités un spectacle artistique inoubliable. Ce groupe d’enfants roms est dirigé avec beaucoup d’enthousiasme par M. Ivan Akimov, qui, avec son épouse Helena, travaille depuis plus de 20 ans auprès des jeunes issus de communautés marginalisées. Après le spectacle, l’ambassadeur s’est entretenu longuement avec les membres du groupe et les représentants des administrations de district de Lomnička et de Poprad, qui travaillent avec les enfants roms. L'ambassadeur s'est rendu dans la commune rom de Lomnička et a écouté attentivement les défis et les problèmes auxquels ces communautés sont confrontées.

Merci pour cet accueil chaleureux et ce magnifique spectacle artistique !                                        

                                 

  

Les répétitions continuent dans une ambiance enthousiaste et dynamique. La salle est archi pleine, on peut pousser la barre très haut. Vu le nombre élevé de nouvelles recrues il est impératif de travailler les mouvement de base, alors Helena commence toujours par une session séparée avec les filles, pendant ce temps je fais travailler plus en détail les claquettes aux garçons et à Veronika, et ensuite on réuni le tout pour une mise en pratique en musique, en insistant sur certains passages, en les reprenant inlassablement, bref, un travail de fond. Les nouvelles apprennent vite, elles sont motivées, on avance rapidement. On ne s´attarde pas avec ceux qui ne sont pas assidus. Kika ou les filles de Rakusy qui ne viennent que sporadiquement sont priées de se faire faire une carte pour les transports, et venir à leur propres dépenses, vu leur inconstance, on ne va plus prendre leur  transports en charge. Nous restons fidèles à notre précepte de prendre tout le monde, on ne met personne à la porte, mais nous n´allons pas nous investir pour ceux qui manquent constamment de constance. Les petits m´apprennent que le Club Zebra essaie de les allécher en leur demandant de venir enseigner ce qu´ils ont appris chez nous. Décidément, ces gens ne changeront jamais, ils prêchent la morale tout en la contournant allègrement, sans scrupules et en toute bonne conscience. Les petits ne se laissent pas faire, restent fermes sur leurs positions et nous font pas faux bond, mais les plus grands, comme Nicolas, Kika ou d´autre dansent sur les deux plateaux, outre le problème déontologique par rapport à nous, c´est surtout néfaste par rapport aux jeunes eux-mêmes, car on leur apprend à ne pas être sérieux, à trahir son collectif, ses amis, à être crapuleux… Oui, ce sont des expressions fortes, mais hélas, vraies. Maintes fois nous avons eu la même expérience avec des intervenants externes, et toujours avec le même résultat négatif. Pourtant nous sommes toujours ouverts au dialogue, et à la collaboration, mais de l´autre côté il en est n´est pas de même. 

 

Klement ne vient pas, car il est en ménage avec une fille de 15 ans qui attend un enfant de lui. Roman essaie de lui expliquer les combines tsiganes, dont il est le parfait exemple de victime non consentante, qui consistent à faire croire au garçon que la fille est enceinte, alors qu´il n´en est rien, mais l´argument de le dénoncer à la police car elle est  mineure est assez fort, car pour éviter la prison le gars accepte de vivre avec elle, même si elle n´est pas encore enceinte, et puis, par la force des choses, elle le deviendra inéluctablement, et ils seront unis pour le meilleur et pour le pire, en commençant par le pire...  La meilleure parade est une visite express chez le gynéco, c´est ce qu´on a fait avec Helena lorsque dans les débuts du groupe une famille a essayé de monter ce stratagème contre un de nos gars, et l´affaire était résolue sur le champ, le spécialiste a conclu qu´il y avait un non-lieu et la fille avec sa maman sont reparties bredouilles. Mais ni Roman, et encore moins Klement, ne se sont pas adressés à nous avec cette affaire délicate, et ca a fini comme ca a fini. Roman a quatre marmots avec une compagne hyper instable et un avenir plombé à tout jamais, et Klement, selon toute vraisemblance va suivre le même parcours. Avec Roman on fait du palliatif, avec Klement il n´y a rien à faire. Ca nous fait un excellent élément en moins, et un destin plombé de plus. De notre point de vue c´est à la limite du tragique, mais dans le cadre de la colonie c´est tout ce qu´il y a de plus normal, c´est la norme…

    

Bon, il faut faire avec ce qu´il y a. Heureusement, il y a toute une équipe dynamique qui ne bronche pas, avec le Gendarme en tête, qui, il y a encore pas longtemps faisait des siennes, jouait la forte tête, et il en est maintenant tout le contraire, tout comme d´autres d´ailleurs. La vie est un mouvement continuel, ne reste qu´à faire avec…