Mai

Je profite de l´occasion d´un bref passage par Paris pour rencontrer les représentants du CCFD, responsables du secteur du Moyen-Orient et des Roms, donc de notre partenariat. Elnara, je l´ai déjà rencontré une fois, Victor, le remplaçant de Charlotte, temporaire, car elle va reprendre ses fonctions dans pas longtemps, je le découvre en vrai, nous avons eu l´occasion de faire connaissance par télévisionnage, il y a quelques mois, lorsqu´il nous a annoncé la fin de notre partenariat avec le CCFD. J´avoue, j´avais toujours au fond de moi une petite lueur d´espoir, bien que très minime, mais quand-même, de voir notre partenariat reconduit, mais bien entendu, il n´en fut rien. Le CCFD est prêt a nous donner un coup de main avec un soutien financier pour la future tournée d´été, si elle se confirme, mais ne peut plus s´engager sur un partenariat avec nous. Victor lance une idée d´aide à la recherche d´autres éventuels sponsors via les réseaux du CCFD, ce qui est sympathique dans l´intention, mais très peu probable dans la réalisation. La fin de ce partenariat miraculeux signifie la fin de nos activités telles quelles, comme nous les avons menées durant des années passées. C´est un coup dur, fatal, mais dans l´ensemble nous ne pouvons qu´être reconnaissants pour tout ce que le CCFD a fait pour nous, pour tout ce qu´il nous a permis de faire et de vivre. Alors je rédige une lettre de remerciements a la Présidente du CCFD et aux bénévoles, que je transmets a Elnara et a Charlotte, en les priant de la faire suivre aux destinataires.

 

à Kežmarok, en Slovaquie, le 14 mai 2026

Madame la Présidente, Chers amis du CCFD-Terre Solidaire,

Notre partenariat arrive progressivement à son terme, et nous tenons à vous exprimer notre gratitude et notre reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour nous.

Tout au long de ces années, notre relation avec le CCFD-Terre Solidaire a représenté bien davantage qu’un simple soutien financier. Ce que nous avons vécu avec vous était une véritable relation de confiance, rare, profondément humaine, et, pour tout dire, assez exceptionnelle dans le monde associatif.

Dans le contexte des aides internationales et des projets mirobolants qui régissent le monde associatif dans notre région du monde — l’Europe centrale — où un projet se résume bien souvent à un énoncé messianique suivi d’une facturation professionnelle irréprochable, une telle relation de confiance et de respect est inouïe, cela relève presque du fantastique, de l’utopie. Si nous ne l’avions pas vécue avec le CCFD, nous n’aurions jamais cru qu’elle puisse exister : croire à ce point en l’humain, privilégier l’humanité à la technocratie, mettre le cœur avant la bureaucratie.

Dès nos premiers contacts, il y a plus de quinze ans, nous avons senti que nous avions en face de nous des personnes réellement intéressées par la réalité du terrain, dans toute sa complexité. Jamais nous n’avons eu besoin d’embellir les choses, de maquiller les difficultés ou de construire des récits artificiellement optimistes. Au contraire, nous avons toujours pu parler librement de ce que nous vivions : des avancées, mais aussi des doutes, des fatigues, des moments de découragement et cette impression parfois écrasante de lutter contre une misère qui semble sans fin.

Nous étions souvent surpris d’avoir en face de nous, même à Paris, dans les bureaux de la rue Lantier — si loin, en apparence, du terrain véritable de nos actions — des personnes qui nous comprenaient et savaient trouver les mots justes pour nous remonter le moral et redonner la force de continuer.

Grâce à ce partenariat construit dans la durée, nous avons pu accomplir des choses qui, au départ, paraissaient irréelles.

Des centaines d’enfants et de jeunes roms issus des bidonvilles de Slovaquie orientale, ainsi qu’un bon nombre de jeunes des campements de la périphérie parisienne, ont pu, grâce à cette action commune, découvrir d’autres horizons, voyager, monter sur scène, rencontrer d’autres personnes, vivre des moments de dignité, de joie et de normalité. Apprendre la société. Pour beaucoup d’entre eux, ces tournées, ces répétitions, ces spectacles représentaient bien plus qu’une activité artistique : c’étaient des respirations, des échappées hors d’un quotidien extrêmement dur, qu´ils n´auraient jamais pu vivre en dehors de notre action.

Avec le recul des années, nous mesurons aujourd’hui pleinement ce que votre soutien a rendu possible.

Ce qui nous a toujours particulièrement touchés dans votre manière d’agir, c’est cette approche fondée sur la confiance et la responsabilisation des partenaires. Vous ne nous avez jamais considérés comme des bénéficiaires passifs, mais comme des acteurs pleinement responsables de notre propre projet. Cette manière de travailler nous a permis d’agir dignement, sans dépendance humiliante ni paternalisme, tout en sachant que nous pouvions toujours compter sur des interlocuteurs attentifs, capables d’écouter autant les réussites que les difficultés.

Dans un contexte où tant de choses deviennent précaires, la fin de ce partenariat rend notre situation extrêmement compliquée. Nous serons probablement contraints de réduire fortement certaines activités, peut-être même d’en interrompre une partie. Mais malgré cette incertitude, une chose demeure certaine : sans le CCFD-Terre Solidaire, nous n’aurions jamais pu parcourir tout ce chemin.

Nos partenaires CCFD, dans un bulletin à propos de la venue de notre groupe chez eux, à Guerches sur l´Aubois, ont cité le Pape François qui disait : « Dans une société bien constituée, les privilèges ne doivent être que pour les enfants et les personne âgées. Car l´avenir d´un peuple est entre leurs mains ! Les enfants, car nous savons qu´ils auront la force d´écrire l´histoire, et les personnes âgées, car elles portent en elles la sagesse d´un peuple et doivent transmettre cette sagesse ».                                                                                                                            

Merci au CCFD-Terre Solidaire de nous avoir permis de privilégier des enfants tsiganes !     

 

Merci d’avoir cru en nous.
 

Merci d’avoir cru en ces enfants et en ces jeunes que si peu de personnes regardent réellement.                                                                                                                                       

Nous savons que le CCFD-Terre Solidaire traverse aujourd’hui une période critique. La baisse des levées de fonds ne permet plus de maintenir tous les partenariats, et vous êtes contraints de prendre des décisions douloureuses, de mettre fin à certains projets. Dans cette situation difficile, nous ne pouvons que vous adresser les mêmes mots que vous nous avez dits lorsque nous nous trouvions nous-mêmes dans des moments de doute et que nous ne savions plus comment continuer :
« Persévérez, continuez votre action, car elle est fondamentale ! »

Lors de nos sorties internationales, nous avons également eu l’occasion de découvrir de plus près les structures locales du CCFD. Ce fut le cas pendant nos tournées d’été en 2018 et 2019, organisées en partenariat avec les antennes locales du CCFD, ainsi que lors de la Campagne du Carême en 2017, lorsque, durant trois semaines, j’ai été accueilli par nos partenaires dans le Var et en région PACA.

La rencontre avec ces bénévoles engagés sur le terrain a profondément changé ma façon de voir les hommes. Je voudrais, par cette voie, adresser toutes mes salutations et mes remerciements à tous ceux que nous avons rencontrés sur notre chemin — bénévoles du CCFD-Terre Solidaire — et qui resteront à jamais dans nos cœurs.

Nous garderons de cette collaboration un souvenir profond, fait de confiance, de vérité et d’engagement partagé.

Avec toute notre reconnaissance et notre amitié,

 

                                                                                             Ivan Akimov
                                                                                et l’équipe de Kesaj Tchave

 

                                                                  

 

En rentrant à Kežmarok les répétitions reprennent de plus belle. A effectifs réduits, on ne peut pas renflouer le vide laissé par les filles de Lubo du jour au lendemain, mais ce n´est pas plus mal ainsi, on peut travailler plus en profondeur, et aussi moins cher, en réduisant le cout des transports. 

Maintenant, que l´on sait que nous n´aurons plus de disponibilités financières  comme jusqu´à lors, il faut jouer au plus serré. Mais le coup est dur à encaisser. Comment faire, comment payer le loyer, les transports. Je ne vois pas d´autre solution que d´arrêter le tout. Du moins la locations des locaux de répétitions. Jamais nous ne pourrons sortir une telle somme de nos propres fonds. Les deux petites retraites de Helena et moi-même ne pourront en aucun cas couvrir cette incontournable logistique de base. 

Chaque jour, chaque moment passé au local des répétitions, je me rends compte que le compte à rebours est lancé, dans quelques mois tout cela va s´arrêter. La fin d´un conte de fées. Oui, je me suis attaché à cet endroit, à ces murs couverts entièrement d´affiches et de photos, témoins de nos exploits passés, de tout notre passé. Le Musée Kesaj, comme aiment le dire les Carrets. Mais pas seulement un dépositoire de fétiches d´une gloire révolue, mais un endroit vivant, rempli d´exploits au jour le jour, que sont toutes nos répétitions et retrouvailles improbables, de nos combats, de notre travail acharné. Oui, acharné, je pense humblement que c´est l´expression la plus appropriée…

Ce n´est pas la peine d´en parler aux jeunes ni aux enfants. Ils ont assez de leurs propres malheurs du moment, du lendemain, de toujours, alors on  ne vas pas leur en encore rajouter. Action ! On bosse, on travaille encore plus, d´arrache-pied. Malgré les désistements, abandons, coups fourrés, coups de colère, coups de cœur… la seule solution c´est se perdre dans l´action, l´action totale, celle qui permet d´oublier les malheurs du jour et de ne pas penser à ceux du lendemain. Bien sûr, les petits bobos du jour, les désistements, les faux bonds, les instabilités, tout cela me décourage, m´atteint, mais juste un moment, juste le temps de retrouver tous les marmots et les jeunes qui attendent au bord de l´osada que l´on vient les chercher, tout ce petit, parfois gros, attroupement, dépenaillé, mal fichu, improbable, sortant de nulle part, le radeau de la Méduse perpétuel, tout cela fait que mes petites peines passent instantanément, il n´y pas de place pour la déprime, c´est un luxe que l´on ne peut pas se permettre ici, on met la musique à fond déjà dans la voiture, les petits braillent en rythme et même pas trop faux, au local ce sera encore plus fort, fortissimo, crescendo et encore plus, et encore plus, les maillots trempés, le souffle court, on passe un moment hors du temps, hors de la réalité géographique, sociale, économique, et je ne sais encore laquelle, bref on oublie tous les malheurs, et puis on passe un coup de balai et un coup de serpillère, et c´est reparti pour une prochaine fois… tant qu´il y en aura une.

 

C´est toujours bien de revoir ceux ou celles qui ne viennent que très épisodiquement, une fois de temps en temps, comme par ex. Anna-Maria. Elle apparait un jour ou deux, puis on ne la revoit plus pendant deux ou trois mois, et puis elle revient de nouveau. Elle fait partie des plus pauvres, miséreux du bidonville. Son inconstance n´a rien d´exceptionnel, c´est plutôt la norme dans un environnement anormal. Mais à chaque fois nous sommes heureux et surpris de la revoir, d´autant plus, qu´elle a l´air d´aller un peu mieux, pour la première fois nous la voyons habillée presque normalement, propre, avec des vêtements décents et pas des lambeaux de tissus comme d´habitude.

La seule des récentes nouvelles recrues qui sont disparues sans laisser d´adresse, à être restée, c´est Bianka. Elle ne vient pas de Ľubica, comme les autres fugitives, mais de Strane pod Tatrami, une des osada des environs de Kežmarok. 

Dans le temps on avait des contacts étroits avec cette colonie, beaucoup de jeunes venaient de là, nous aussi on faisait des action directement chez eux, au bidonville, et puis les choses ont évoluées différemment, ce contact s´est tari, du moins jusqu´à que Bianka n´apparaisse. En plus, chose absolument inhabituelle, presque incongrue, on n´a pas à payer son transport, c´est son papa qui l´amène en voiture à chaque répétition. Bianka est sérieuse, appliquée, et de surcroit assez douée, c´est un plaisir de l´accueillir dans notre équipe. C´est dommage qu´elle ne vienne que toute seule, mais à ses dires, elle n´a pas de copines à l´osada, elle ne sort pas de chez elle, si ce n´est que pour venir chez nous.   

Sinon le cours habituel des événements du jour ne change pas. Roman a enfin reçu quelques sous pour ses cachets des mariages et autres festivités qu´il anime avec un petit groupe de disco tsigane. Comme ils ont perdu leur carte bancaire, ils vont chercher l´argent à l´agence, dans un centre commercial de Poprad. Roman va avec la petite aux toilettes, à la sortie il ne retrouve plus Veronika, sa femme. Il la cherche partout, il finit par la trouver devant la salle des jeux, elle a tout perdu en quelques instants. Classique. Heureusement, cette fois-ci sans coups et blessures. Roman est sous le coup de très nombreuses exécutions, des impayés de toutes sortes et provenances n´arrêtent pas de lui parvenir, ce n´est même pas la peine qu´il songe à un quelconque travail, tout serait immédiatement confisqué par les créanciers. Mais de toute manière, il n´a pas de travail. Toutes ses tentatives précédentes se sont soldées par des échecs. Les rares fois qu´il a pu gagner un peu de sous, tout a été retenu par les exécutions, à chaque fois il s´est retrouvé sans argent, même s´il a travaillé et rempli son contrat. Et puis, de toute manière, son champ d´action professionnel est très limité. Il n´a aucune formation, il a juste une malformation de naissance au niveau de la hanche et ne voit pas d´un œil. Avec cela il a en principe droit à une pension d´invalidité, mais il faudrait déjà qu´il fasse toutes les démarches auprès de son médecin pour la faire valoir. Son médecin ne veut pas coopérer, car étant sous le coup des exécutions, dont aussi celle de la Sécurité sociale pour des impayés lorsqu´il s´est fait déclarer comme entrepreneur dans l´espoir de toucher des bonus pour ses enfants de la part des Impôts, ses soins ne sont plus remboursés par la Sécu. Bien sûr, Roman n´a jamais touché aucun bonus. A chaque fois il a reçu juste un avis comme quoi il devrait toucher dans les 3 000 eu, ce qui l´a rendu fou de joie pendant quelques jours, jusqu´à ce qu´il reçoive un autre avis,  lui signifiant que tout a été retenu par les créanciers, car il est sous le coup des exécutions, donc il ne recevra rien. Entre-temps il a acheté plein de choses avec l´argent qu´il a emprunté, car il était certain de recevoir le bonus annoncé. La seule chose qu´il risque de recevoir, c´est une convocation au tribunal, pour fausse déclaration, puisqu´il s´est déclaré entrepreneur, mais n´a jamais rien entrepris, mais les petits malins qui lui ont fait signer des fausses factures, eux, ils ont bien touché des dividendes diverses, sur ces factures… Donc situation à haut risques et périls…  Dernièrement, il a au moins été à l´Inspection du travail pour révoquer son statut d´entrepreneur, donc automatiquement il devrait repasser au statut de chômeur, et toucher une aide, mais celle-ci serait immédiatement retenue par le fisc, du fait de ses impayés et de ses exécutions. La seule solution, c´est de se déclarer en faillite personnelle. Il faut faire des démarches auprès de l´administration d´état, qui prévoit un mécanisme administratif pour des personnes dans le même cas que lui, qui sont légion, et qui permet d´annuler toutes les créances, et de redémarrer ensuite à zéro, en payant juste un minime forfait mensuel pendant des années. Nous avons étudié comment se fait cette démarche et nous avons envoyé Roman au Bureau des exécutions de Kežmarok pour démarrer la procédure. Il faudra payer 60 eu pour qu´ils fassent les démarches nécessaires, et ensuite payer les 15 eu de forfait tous les mois. Parviendra-t-il à réaliser cette procédure et à réaliser toutes ces contraintes ?!