Juin

Nous nous préparons consciencieusement pour notre prestation aux festivités de la Fete nationale française, qui auront lieu la veille du 14 juillet, donc le 13, à Bratislava, auxquelles nous avons été conviés par l´Ambassade de France, suite à la visite de Mr. l´Ambassadeur chez nous, il y a quelques mois.  Ce n´est pas forcément évident, tout notre investissement et le travail de préparation que nous avons effectué avec les filles de Lubo est tombé à l´eau, Lubo et les filles ont disparues, sans dire merci ni aurevoir, ne reste qu´à tout rebâtir avec ce qu´il y a sous la main. Et il n´y a pas grand-chose. Durant tout le temps que nous nous sommes investis avec celles qui nous ont laissé tomber, nous n´avons pas fait d´efforts particuliers en direction d´autres, anciennes ou nouvelles, ce qui fait que nous nous retrouvons de nouveau à repartir presqu´à zéro. Parmi les pertes naturelles il faut compter aussi l´absence de Klement et Tomaš, due à leurs nouvelles situations semi-matrimoniales. Heureusement, il y a le noyau dur des anciens, Matej, Roman, Jakub, Dominik, et les petits « enragés », Stanko, Erik, etc., qui constituent quand-même un solide fond de roulement, mais au niveau des filles il y a du boulot, et surtout, il n´y a pas beaucoup de filles. De nouveau nous misons sur les moins performantes, Jadranka, Terezka et Simona de Lomnica, mais leurs aptitudes sont vraiment limitées, de même que leur assiduité, et puis il y a quelques filles de Rakúsy, qui viennent, puis ne viennent pas, et ainsi de suite, mais qui, non plus, ne sont pas très à la pointe de leur art… Un grand point positif, c´est le retour de Duško et Nikolas de Rakusy. Ce sont déjà des jeunes adultes et ils chantent très bien et très fort. C´est un réel apport positif pour notre performance, mais leur constance demeure néanmoins très imprévisible, malgré les très bons rapports apparents qu´ils entretiennent avec nous. Les petits viennent quand leurs cours le leur permettent, certains ne vont à l´école que les après-midis, et ils sèchent allégrement les cours pour venir aux répétitions, ce que nous ne voulons pas trop encourager quand-même…

En plus, nous venons de recevoir une invitation au Festival Pohoda, qui est le plus grand festival de musiques actuelles en Slovaquie. Un peu dans le même genre que le Sziget à Budapest (que nous avons déjà fait il y a des années de cela), avec une programmation internationale au top, et tout plein de spectateurs, et aussi une couverture médiatique conséquente. A vrai dire, cela faisait longtemps que j´aurais voulu participer à cet événement, mais l´occasion ne s´est jamais présentée, alors quand le directeur du festival m´a appelé, j´ai tout de suite accepté sa proposition. Le service de communication nous a fait une excellente propagation, ils ont même publié notre reportage d´Arte, ce qui nous donne une visibilité inouïe au niveau slovaque. Bien sûr, il y a eu des périodes de notre histoire durant lesquelles nous étions bien mieux lotis au niveau des effectifs, donc bien plus performants que nous le sommes actuellement, lorsque nous repartons pratiquement à zéro, mais nous allons relever le défi, et on se prépare d´arrache-pied, dans la mesure de nos moyens inconstants. Nous misons le maximum sur la musique, tout en étant conscients que Roman peut flancher à tout moment, donc il faut entrevoir aussi l´éventualité d´une performance assurée musicalement que par moi-même uniquement à la balalaïka, ce qui relève du kamikaze, et il en est

de même avec l´excellent chant de Nikolas et Duško, aujourd´hui ils sont là, demain on peut très bien ne pas les voir à l´appel… Et on doit affronter le plus grand festival en Slovaquie.

Nous avons eu de nouveau quelques mailles à découdre avec le Gendarme. Au niveau du caractère il est très instable, des périodes d´accalmie relative, lorsqu´il est doux comme un agneau et s´applique aux répétitions, il met même une bonne ambiance, alternent avec des passages à vide, quand il est semi-absent, ne fait pas grand-chose en salle, se plaint de maux imaginaires divers qui l´empêchent de chanter ou danser, bref, il n´en fait qu´à sa tête, ce qui déstabilise la dynamique du groupe et entrave le travail collectif des autres. Cela ne serait pas si grave, juste dérangeant et tapant sur les nerfs, mais ca s´aggrave lorsqu´il pique des accès de colère et proclame haut et fort qu´il va faire comme son père, qu´il va tuer un tel ou un tel pour une futilité qui ne lui plait pas. Mais son père est en prison pour 25 ans, justement parce qu’il a tué une vielle dame pour 5 euros il y a de ca 17 ans, quand le petit Gendarme est né, ce qui fait qu´il en a encore environ 8 à tirer. Alors des menaces de la sorte, on ne peut pas les prendre à la légère. Quand il est sous le coup de l´émotion, il est impossible de lui parler. Helena est catégorique, ça lui rappelle trop ce qui s´est passé avec son père, on ne peut pas le gérer, on n’arrive pas à le maitriser, il faut s´en séparer. Son père, qui est actuellement en prison, a, quelques mois avant de passer à l´acte, eu aussi des excès de colère lors d´une de nos sorties en spectacle, et puis s´est passé ce qui s´est passé. Oui, c´est vrai. Mais Marek, le petit Gendarme, est encore un gosse, même si du haut de ses 17 ans il proclame qu´il n´en n´est plus un. Il roule les mécaniques, c´est du démonstratif pur jus, le lendemain il redevient de nouveau tout gentil, avide de compréhension et à la recherche d´écoute, il file de nouveau le droit chemin. N´empêche que ses antécédents familiaux jouent leur rôle, et nous ne sommes pas toujours rassurés et ne savons pas explicitement quoi et comment faire lorsque ça ne vas pas. Ca serait bien si sa mère, Marcela, venait de temps en temps aux répétitions. Mais lorsque, au hasard de rencontres inopinées quand nous ramenons les petits à l´osada, nous lui proposons de venir, manifestement ca ne lui vient même pas à l´idée, pour elle, c´est amplement suffisant de lui filer des raclés à la maison, pour le reste, elle n´a pas l´air de comprendre qu´il faudrait aussi s´investir autrement qu´en bastonnant son rejeton.

La violence est omniprésente à l´osada. Les bagarres sont presqu´à l´ordre du jour, on ne sait pas pourquoi, comment et quand elles éclatent, mais elles éclatent bel et bien, et font partie du paysage. Elle nous concurrencent en attractivité, une belle bagarre est un spectacle à ne pas manquer, et il ne faut pas s´étonner que pour les petits elles représentent un attrait certain, une adrénaline avec laquelle, malgré nos excès d´énergie, nous ne pouvons pas rivaliser. Mais on s´accroche, nous aussi, et on arrive toujours à attirer du monde, surtout les petits, on pourrait en amener des bus entiers. Mais nous sommes limités, les finances toujours, alors on fait au moins avec ce qu´on peut.

Pour moi il n´y a rien de pire que de dire à un gamin qui vient au point de ralliement  pour le départ en répétition, qu´on ne peut pas l´amener, d´inventer vite fait une raison bidon pour lui dire de rester à l´osada, qu´aujourd´hui on ne prend que les anciens, ceux qui viennent depuis longtemps, et que lui, on le prendra la prochaine fois… Toute l´organisation des venues aux répétitions repose uniquement sur les jeunes et les gamins. Aucun adulte n´intervient dans ce processus. Eux-mêmes, uniquement de leur propre chef, qu´ils soient petits ou grands, décident s´ils viennent aux répétitions ou non, alors lorsqu´ils viennent, je voudrais, bien sûr, les prendre tous, ce qui est, hélas, impossible.

Outre le danger d´accéder à la stations des trains et des bus par une route départementale qui ne comporte pas de passage piéton, et qui est très fréquentée, dans la région c´est le principal point de passage routier vers la Pologne, dont la frontière est à quelques km plus au nord, il y a un autre danger récurent, et ce sont les chiens errants. Il y en a plein à l´osada, qui n´appartiennent à personne et à tout le monde, et les morsures font partie des accidents ordinaires relevant du fait divers banal. Mais de temps à autre cela dépasse le cadre d´un incident banal, et ca vire au tragique. Comme, lorsqu´il y a quelques jours, trois chiens ont attaqué un gamin qui allait à l´école, lui ont arraché une oreille, et le pauvre gosse s´est retrouvé aux urgences avec des morceaux de chair en lambeaux, il est maintenu dans le comas artificiel, et risque de se retrouver à vie sur une chaise roulante. Cette fois-ci il ne s´agissait pas de chiens errants de l´osada, mais bel et bien des chiens d´un particulier, des chiens de combat qui n´ont pas été surveillés comme il faut et la tragédie s´est produite. Le petit a 12 ans, il est venu quelques fois en répétition chez nous il y a quelque temps. Tomáš, c´est son nom, avait un léger handicap au niveau du langage, donc il fréquentait l´école spéciale pour les  handicapés. Cette école, malgré qu´elle fasse le plein des enfants de l´osada, est très mal située, on vient de la construire, mais à l´autre bout du village, à l´opposé par rapport à l´osada, ce qui la rend particulièrement  difficile d´accès pour les enfants venant de la colonie qui constituent la majorité absolue de ses élèves. L´école est très bien, moderne, hyper bien équipée, construite avec les fonds européens, mais construite selon une logique qui ne correspond pas aux exigences et besoins réels du terrain, aux besoins des enfants qui la fréquentent. D´une part, déjà au moment de la projeter on savait que sa capacité serait insuffisante, qu´elle ne pourra pas accueillir tous les enfants de l´osada, et qu´il faudra de toute façon instaurer des cours les matins et les après-midi, ce qui est explicitement interdit par la législation, mais on fait avec. Et d´autre part, elle est extrêmement mal située, et des incidents tragiques comme celui qui vient de survenir, arrivent. L´accident a été tout de suite relayé par les médias, les équipes de télé étaient sur place, des images bouleversantes de la mère de Tomáš, effondrée en pleurs, ont fait le tour du pays. C´est Kurmin, le frère de Roman qui se trouvait là par hasard, qui a ramassé le gamin, qui a perdu connaissance, et l´a porté, tout ensanglanté, dans une voiture avant que les ambulances arrivent. Au début les journalistes ont fait courir l´information que les chiens venaient de l´osada, comme quoi ce serait la faute aux Roms s´ils ont attaqué le pauvre garçon, mais très vite il s´est avéré que non, ces chiens de combat appartenaient à un blanc du village, qui ne les a pas enfermé comme il faut, ils se sont échappés, et ont attaqué le petit Tomáš qui a pris un raccourcis par les champs, comme beaucoup de ses semblables, pour accéder plus vite à cette école spéciale du bout du monde. La police va faire une enquête, pourquoi les chiens ont été lâchés dans les champs, pourquoi l´équipe de surveillance des auxiliaires roms de la police municipale n´a pas été sur place, pourquoi ceci, pourquoi cela, mais c´est trop tard, l´accident s´est produit et il risque de porter des séquelles à vie au petit Tomáš, un de nos anciens petits danseurs de l´osada…