Montreuil, les caravanes

 
Le terrain des caravanes de la rue Pierre de Montreuil, a Montreuil. 
Lorsque nous sommes venus pour la premiere fois, il y avait du sang partout, la police, le désespoir... Dans la nuit, des tsiganes sont venu de Roumanie pour raquetter tout le monde et pour les massacrer par la meme occasion... On fait demi-tour, c´est pas la peine de s´attarder.  Mais comme d´autres fois, dans de pareilles circonstances, des mômes jaissent de partout et de nul part, en l´occurence Issai, tout gamin a l´époque, et nous demandent de rester et de faire quelque chose. "Monsieur, ne partez pas, jouez, svp..." Alors, malgré tout, on est resté et on a joué. C´est comme ca que tout a commencé. 
Apres, on est revenu, et on a lancé notre Akana me. Il y avait avec nous Bielka, Colette, et quelques potes des squats qui préparaient de quoi manger. Mais les choses ont pris la bonne tournure lorsque le pere de Mékles, légérement éméché, a lancé: "Mon fils danse mieux que les vôtres!" Super! C´est exactement ca qu´il nous fallait. On a décrété instantanément un concours international de claquettes entre la Slovaquie et la Roumanie. Izidor, le papa a Jenica voulait participer aussi, mais comme il ne tenait plus tres bien debout, on l´a fait assoir pour qu´il puisse exercer ses fonctions du Président du jury international, lourde et honorifique responsabilité a la quelle on l´a assigné d´office! Et c´est parti...
 

 Nous voulions aussi percer à Montreuil. Alors, après concertation avec Bielka et Colette nous décidons de venir sur le terrain des caravanes des Roms roumains de la rue Pierre de Montreuil. Auparavant nous nous sommes mis d’accord avec le chapiteau voisin qu’en cas de pluie nous pouvons nous rabattre chez eux, mais en principe, nous préférons intervenir en plein camps à, ciel découvert. En arrivant nous voyons un attroupement au fond du camp, manifestement tous les adultes sont réunis à débattre de quelque chose de grave, l’atmosphère est très lourde. Le moins que l’on puisse dire c’est que ça ne rigole pas… Nous apprenons que la veille une rixe sanglante a eue lieu. Quinze à vingt Tchora Roma sont venus tout simplement de Roumanie pour passer à tabac les adultes du campement pour faute d’impayé de « loyer » pour avoir droit à coucher dans ces caravanes  éventrées.  Du racket de la misère par des miséreux envers d’autres misérables. Il y a eu des coups et des blessures. Du sang, du Samu, de la police. Quelques uns sont partis sur le champ pour la Roumanie, d’autres sont restés là, hagards, le peur au ventre à attendre ce qui va se passer, n’ayant nulle part ou fuir. Il est évident que l’heure n’est pas à la rigolade, ni à la distraction, et que le mieux que l’on puisse faire, est de partir de suite.  Dans des cas similaires je ne cherche pas du tout à intervenir, mes compétences étant de loin dépassées par la gravité de la situation. Alors on veut partir à un autre endroit, un autre squat. Mais c’est compliqué. Il y a le chapiteau d’à côté avec quelques mômes, des touts petits, qui sont là, pas très bien en point avec tout ce qui se passe, mais que nous sentons en demande de quoi que ce soit d’autre, que ce qu’ils viennent de vivre la nuit dernière. Alors,  pas du tout en train, mais s’accrochant à ces étincelles d’espoir empreintes de désarroi  que nous lisons dans leurs yeux, nous commençons malgré tout la répétition. Au début il n’y a pas grand monde. Cela a du mal à prendre, mais petit à petit les autres viennent, des plus grands aussi, quelques adultes arrivent, nous accélérons le tempo, on fait comme si rien n’était, et on arrive à se plonger tous dans ce merveilleux refuge de la musique, loin de la sordide réalité de la quelle nous sépare une bâche de tente de cirque.  Inutile de s’attarder sur des détails, comme pas d’électricité, pas de sol approprié  - de la sciure pour animaux, etc., sans parler du froid. L’essentiel est ailleurs. L’essentiel est que cet après-midi, le lendemain d’avoir subi une agression violente, d’avoir vu le sang couler, d’avoir vu les siens se faire attaquer, fuir, amener en prison, le lendemain de ces faits là, de cette expérience traumatisante à tout jamais, ces mômes aient pu vivre quelque chose à l’opposé  de cet traumatisme. Un autre « traumatisme », mais cet fois-ci positif, qui fait que ces gamins, maintenant ne vont pas que jouer aux bandits, assassins, voleurs, ils vont jouer aussi a chanter, danser, rire et encore chanter, car cela aussi ça fait partie de la culture tzigane, de leur culture, et pas seulement la mendicité, le racket, la peur, la bagarre, le sang, la mort. Donc la répétition s’est finalement très bien passée, au bout d’une heure et demie nous avons pu quitter ces lieux la tête haute et le sourire au visage, car nous aussi, nous avons réussi à intervenir dans la vie de ces gamins. Il va sans dire que toutes ces « opérations », nous les menions sous notre seule responsabilité, n’ayant aucun partenaire institutionnel que nous pourrions contacter. « Rues et cités » sont encore en attente de fonds pour s’investir et Aubervilliers, malgré toutes les bonnes volontés de touts parts, n’arrive pas à franchir les obstacles administratifs pour que nous puissions intervenir en toute impunité sur le  Lieu de vie géré par la municipalité. Au final, les mômes de ce camp sont aussi présents sur nos répétitions, mais par des voies détournées, qu’importe, la fin justifie les moyens. Nous remettons ça, cette fois ci à plus grands effectifs, Armand Gatti ayant la noblesse et la générosité de nous prêter sa salle à la Parole Errante pour y répéter à notre guise. Alors, en mobilisant les bénévoles de tous côtés, nous réussissons à réunir une soixantaine d’enfants de divers terrains de la périphérie. C’est plus tôt chouette et donne envie de continuer. Juste souligner au passage le professionnalisme de Stano et Ivana, Janka et Douchko, malgré leur jeune âge, n’étant pas en reste. Sans oublier le soutien considérable de Micha Boti de Saint Denis, qui est un personnage tout à fait hors commun, jouissant d’une autorité naturelle et d’un respect auprès de tous les Roms que nous avons rencontré.  Notre petite équipe a fait magnifiquement ses preuves, mais commence aussi à être épuisée, nous devons avoir une petite prestation au Cabaret Sauvage pendant la pause du spectacle de la Caravane Passe, alors on essaie de récupérer dans la journée. La veille nous avons enfin réussis à attraper Fredo des Ogres entre deux concerts, nous promettant de nous trouver quelques spectacles au moment du Zénith et de donner un coup de main avec la logistique hébergement. Ouf, à un mois et des poussières du spectacle, cela rassure ! Au Cabaret Sauvage le petit passage pendant la pause fait son grand effet. A l’évidence, on peut s’attaquer aussi au public plus jeune et branché des discothèques, et c’est ce que l’on espère à réussir avec Tagada, qui a arrangé ce coup là. Tout en étant conscient d’avoir affaire à d’autres types de partenaires que dans le milieu associatif – du show biz, strass et paillettes. A cela s’ajoute un excellent contact avec le Théâtre de la Traversière, fleuron culturel des Comités d’entreprise SNCF, donc à vocation sociale, en principe ouvert à des projets tels que le nôtre, avec, carrément, la promesse de deux spectacles dans de bonnes conditions pour le mois de décembre. Le samedi un au revoir chaleureux chez Micha, une répétition avec Miro et dimanche, après une rencontre pleine d’inspiration avec Sabrina Bouglione en vue d’une collaboration future éventuelle, direction Slovaquie, que nous atteignons sans problèmes dans un temps record de 17 heures.

 

Vendredi nous aménageons à Montreuil au gymnase que la municipalité a mis à notre disposition. C’est très bien, très grand, nous sommes tous ensemble, il y a la place pour jouer, pour se détendre, pas de problèmes. Nous sommes invités à diner dans un squat d’artistes à Montreuil. Souvent on nous fait tenter des expériences d’échanges avec des milieux alternatifs. Ce n’est pas aussi évident que cela. Pour l’artiste et autre amateur de l’alternance la marginalité est un choix, pour nos mômes c’est une fatalité, les approches ne sont pas les mêmes. Surtout que nous sommes fatigués, et même une petite chanson pour faire plaisir à nos hôtes devient une corvée (on ne s’est pas encore remis de Marseille, et le Zénith, on l’a senti passer aussi). Samedi c’est le jour d’Akana bis. Pareil, vu le degré de fatigue, on s’en serait bien passé, mais l’idée était lancée, et beaucoup de monde était dans le coup. Donc vers midi nous débarquons sur le terrain des caravanes de la rue Pierre de Montreuil pour manger d’abord et jouer ensuite. Sur place rien n’est prêt. On ne sait pas trop quoi faire. On a faim. Il y a plein de filles du squatte des artistes pour donner un coup de main, ce qui est très sympa, mais en même temps empêche une intimité entre les Roms qui sont un peu sur la touche. On commence quand même. Au début il n’y a personne. On continue, on connait la chanson. Peu à peu les gens viennent. Mais ce n’est pas ça. La sauce a du mal à prendre. Du moins c’est comme ça que je le ressens. Les squatteuses me gênent, on a l’impression qu’on fait le festival pour elles et pas pour les tziganes. En plus, Stano, comme ça arrive souvent en de pareilles circonstances, est pratiquement absent, Ivana ne fait pas mieux. Heureusement qu’il y a les petits et Cyril. Je suis en pétard, je souffre, j’attends que ça passe. Mais des petits groupes de Roms roumains se forment, intéressés par ce que nous faisons. Et spontanément, le père de Florian, lance: „Mon fils danse mieux que tes gamins!“ Super! Je n’attendais que ça. De suite je rebondis dessus et immédiatement je lance la super compétition internationale de chant et de danse Roumanie – Slovaquie. Izidor, qui est le seul bourré au camp avec sa bouteille de whisky à la main, est nommé d’office président du jury avec Helena, tout le monde est d’accord. La Grande Compétition Internationale commence! C’est parti pour Akana bis! Le festival commence enfin véritablement. Les Roms occupent enfin le terrain. Leur terrain. On improvise une joute musicale, d’un côté les Roms roumains, de l’autre les Slovaques. L’ambiance est celle d’une finale de coupe du Monde de foot. Chacun supporte les siens. Ca gueule, ça rigole. On passe du slovaque au roumain via notre petit groupe de musique et une sono rafistolée, en se défiant à tour de rôle, le public participant au jury, et lorsqu’il faut départager les cas difficiles, le président Izidor intervient personnellement en dansant avec les protagonistes, avec, toujours sa bouteille de whisky à la main. L’ambiance est vraiment bon enfant. Le score est très serré. Une fois c’est les Roumains, l’autre les Slovaques qui remportent la manche. Au final, à l’unanimité, les Slovaques l’emportent d’un point. « Rues et Cités » a préparé des lots pour des mômes. On les distribue à tout le monde, puisque tout le monde a gagné. On en demande pas plus. Au meilleur moment il faut savoir s’arrêter. C’est ce que nous faisons. Vers 17 heures on embarque en chanson vers le bus. Tout le monde est euphorique. C’est un événement qui restera dans les mémoires. Tout s’est bien passé. Ce qui est déjà pas si mal dans un endroit ou une fois sur deux lorsque je viens on compte les blessés, les fuyards et les embastillés suite aux bagarres et rixes diverses qui se suivent et se ressemblent. Là, nous aussi, on s’est battu, car ce n’était pas évident au départ, pour contrecarrer la logique implacable du constant négatif, et pour laisser, indélébile, le souvenir d’une super journée – Super Djives! Rien de plus!

 

Fotogaléria: Montreuil Akana me, les bungalows