Kevin et Klement (fils de Zdenko)

Kevin et Klement sont deux frères, fils de Zdenko. Ils ne sont pas très dégourdis, artistiquement aucune prédisposition, visiblement souffrants d´un lourd handicap familial. Leur assiduité aux répétitions laisse plus qu´a désirer, mais a chaque fois qu´ils viennent ils font preuve d´un tel engouement qu´on ne peut pas les laisser dehors. Et de toute façon ce n´est pas notre genre, au contraire, plus le milieu d'origine est délétère, plus on laisse les portes ouvertes... sans rien laisser passer dans la forme, bien sûr.

Kevin et Klement ne sont jamais partis en tournée avec nous. Ce n´est pas faute de l´avoir désiré, au contraire, ils feraient tout pour partir, mais ça flanchait plutôt du côté de la famille, il y avait toujours un pépin a l´horizont.. Raison de plus  pour mettre le paquet pour qu´ils partent enfin avec nous en mai 2019. Ça a marché ! Enfin. Mais il serait trop tôt pour crier victoire. Le papa, Zdenko, nous en a fait voir de toutes les couleurs, et les pauvres gamins ont dû repartir illico...
 
Voir les détails dans le référé plus bas.
 
Klement au petit déjeuner a l´hôtel a Prague, lors de la tournée 2018. Il a du repartir le jour meme...
 

...il serait trompeur de croire que les histoires de fous s'arrêtent là… Nous n'étions qu'en début d'après-midi, il restait encore une vingtaine d'heures avant le départ, et elles allaient être bien remplies… Bien sûr, avec tout ça, il y a les indispensables préparatifs au départ, les costumes, le ravitaillement pour la route, il faut que tout soit prêt. Heureusement, Štefan et quelques anciens sont autonomes à ce niveau, et sous les directives de Helena, ils arrivent à faire les courses, cuisiner les boulettes de viandes, faire les sandwichs, empaqueter le tout pour le départ, prévu le lendemain à 10h. Le soir, il fallait s'y attendre, Roman (notre unique musicien) m'appelle pour amener sa fille aux urgences, elle a de la fièvre, elle tousse, n'arrive plus à respirer. Cas banal, plus d'une fois on a fait le voyage à l'hôpital pour s'entendre dire que ce n'est qu'une bronchite ou les dents de lait qui poussent, mais la veille du départ, il est évident que si Roman n'est pas rassuré quand à l'état de santé de sa petite, il ne partira pas en tournée. Alors je fonce à l'autre bidonville, à une demi-heure de route de là, et je ramène la petite famille aux urgences. A peine arrivés, je reçois un coup de fil de Zdenko, le père des deux gamins aux quels nous avons réussis à faire faire les passeports. Ils n'ont pas de slips et pas de chaussettes, il a honte de me le dire, mais ils ne pourront pas partir comme ça. Je connais ce genre de chantage, à moitié vrai, mais je n'ai absolument pas le temps d'aller avec lui au Tesco qui est ouvert jusqu' à 10h du soir pour de telles babioles, ni de faire de la pédagogie sur mesure, et je me dis tant pis, ce serait bête que les deux gamins ne partent pas pour ça, alors j'achète vite fait deux paires de chaussettes et de slips dans la supérette en bas de chez moi. Pendant ce temps la fille de Roman a eu les résultats de la radio aux urgences, ce n'est pas une pneumonie, le papa pourra partir avec nous tranquille. Je les ramène à leur bidonville, mais avant ça, je passe par celui de Zdenko, pour lui balancer par la vitre les chaussettes et les slips. Il m'attend au bord de la route avec toute sa tribu, avec le dernier né de quelques mois dans les bras, torse nu, il pleut, il fait froid, c'est pas grave, le tout c'est de récupérer son dû. Du moins c'est ce qu'il croit. Comme je le dis, dans des situations pareilles, on a pas le temps de faire dans le détail, ni dans la pédagogie, on va à l'essentiel, la priorité c'est de faire partir les mômes avec nous, alors tant pis pour le paternel et ses petits jeux bébêtes de vouloir à tout prix abuser de la situation, on réglera ça plus tard, au retour. Donc je balance les deux slips et les chaussettes à Zdenko en faisant demi-tour en trombe, et je fonce amener Roman et sa petite famille dans leur bidonville, pour pouvoir enfin, vers onze heures du soir, complètement épuisé, rentrer chez moi, et faire mes bagages pour le départ du matin. Enfin souffler un peu. Il est minuit, je vais me coucher, il va falloir se lever tôt pour aller encore chercher Roman et arranger les mille et une autres choses avant le départ. Il faut un minimum de sommeil pour assurer toute la dépense physique et psychique qui m'attend. Mais non, ce n'est pas encore fini. Le téléphone sonne. C'est Zdenko, furax, il me dit que qu'est ce que c'est que ça, que je lui ai balancé de vielles chaussettes par la fenêtre de la voiture comme à un manant, que je l'ai humilié, et que ses gosses ne partiront pas. Espèce de vieux bourricot, je les ai balancé parce que je ne savais plus où donner de la tête, les chaussettes et les slips sont tout neufs, tu n'as qu'à regarder les étiquettes qui sont encore accrochées dessus, et puisque c'est comme ça, tu es bête et stupide comme un âne, alors tu as raison, tes mômes ne partiront pas! Je lui raccroche au nez, tant pis pour les gamins, il y a des limites à tout, le paternel a trop poussé le bouchon, ses mômes resteront à la maison.

La nuit fut courte, le matin, je récupère Roman, avec Véronika, sa compagne, en prime, initialement elle ne devait pas partir, pour s'occuper de la petite, entre-temps les choses ont changé, la petite a guérie comme par enchantement, donc ce sont les beaux-parents qui vont la garder et la maman part avec nous. Elle nous est parfaitement inutile, au contraire, on n'est jamais à l'abri d'un de ses soudains coup de folie imprévisibles, mais on ne va pas s'en offusquer, on la prend, de toute manière on n'a pas le choix, si on veut que Roman, notre unique musicien, vienne avec nous. Reste la question de quoi va vivre la petite plus toute la tribu pendant notre absence, mais nous refusons de les entretenir, de toute façon quoi qu'on leur donnerait, ce serait dépensé dans l'heure qui suit, alors on leur laisse vingt euro, et on embarque le jeune couple avec nous. Arrivés à Kežmarok tout va bien, Štefan s'est démené comme un pro, tout est prêt, les costumes, les provisions, en plus de ça, tout le monde est là, on peut partir. C'est là que je reçois un coup de fil. De nouveau Zdenko. Je n'ai pas la moindre envie de lui parler, mais je décroche quand-même. Ce n'est pas Zdenko, il a trop honte, mais c'est Klement, son fiston de 7 ans, qui me demande en pleurant s'il peut partir avec nous. Et papa te laissera partir?! Je suis en pétard contre cet imbécile de Zdenko, mais le môme pleurniche, et je n'ai pas le cœur de lui dire non. On embarque les bagages, et on fera une halte en passant par Lomnica, qui est à dix minutes de route. Tous sont là, le petit Klement et son frère Kevin avec leur mère, le père a préféré s'abstenir. Klément a les larmes au bord des yeux, les autres lui disent encore de réfléchir, peut-être qu'il vaut mieux rester à la maison. Mais non, il n'a pas peur, il veut partir avec nous. Moi, je n'ai absolument pas le temps de m'attarder à ces détails, allez, tout le monde dans le bus, et on trace.


 

Le trajet

Ouf, je peux enfin respirer un peu. Tous sont assis sagement sur leurs sièges, les gros sourires illuminent les visages, manifestement heureux de partir de nouveau à la grande aventure et quitter ne serait-ce que pour quelques jours les mésaventures de tous les jours qui constituent leur quotidien au bidonville. On a de quoi faire, nous avons pris un peu de retard en partant et il faut arriver avant la fin de journée à Prague pour le spectacle du soir. On fera le moins de pauses possible, juste ce qu'il faut pour les toilettes et pour avaler les escalopes et les boulettes de viandes cuisinées par Štefan et sa maman. Le petit Klement sanglote de temps en temps, c'est pas grave, c'est normal, c'est la première fois qu'il part avec nous, ça passera. Les autres le rassurent, rigolent, prennent des photos, on roule en direction de l'ouest. Coup de fil. C'est la maman de Klement. Les grands ont eu la lumineuse idée de lui envoyer les photos de son gamin en train de pleurer, et ça n'a pas tardé, elle nous appelle pour qu'on le ramène à la maison. Bon, on est déjà à deux cent bornes de Kežmarok, on ne va pas faire demi-tour pour ça, et ce serait bête qu'il rate ce grand voyage avec nous. Je dis à la maman que ce n'est rien, on s'en occupe, les enfants ça pleure toujours, ça passera… Je lui passe le gamin pour qu'elle le calme et on continue la route. Les km passent vite, le petit s'est calmé, on approche Prague, mais ça n'empêche pas, cette fois-ci Zdenko en personne, de nous rappeler, pour nous enjoindre de ramener le petit Klement fissa, sinon ça va barder, il viendra le chercher lui-même, à nos frais. Toujours aussi sympa et délicat! Bon, il n'est pas question de revenir et de faire 1 600 bornes pour faire plaisir à cet enfoiré de Zdenko, mais je sens que ça pose problème. Pour l'instant on arrive à Prague, il faut gérer le spectacle, la tuile de Klement, ce sera pour tout à heure. L'étape de Prague était concoctée par Barbora, une jeune tchèque, qui travaille dans le social avec les Roms, qui nous a rencontré il y a de ça quelques années lors de la première de notre film Jenica et Perla à Prague, on s'est dit alors qu'on va se retrouver un jour, et voilà que cela s'est fait. En sachant qu'on allait passer par Prague, elle nous a organisée ce spectacle qui nous permettait de faire une halte sur l'aller de notre tournée. Elle est venue nous rendre visite chez nous un mois avant, et elle s'est démenée pour que tout se passe au mieux. La soirée se passait dans un lieu légèrement alternatif, mais bien sous tous les rapports, tout était ok au niveau de l'hygiène, de l'état des lieux et du public. Une excellente goulash nous accueillait à notre arrivée et on était prêts pour monter sur scène. Cela constituait en même temps une occasion de roder le spectacle, ce qui n'était pas plus mal. Entre temps Zdenko continuait d'appeler en nous menaçant de nous dénoncer à la police, je ne prenais plus ses appels, il fallait démarrer la production… Le spectacle à peine commencé, voilà que le petit Klement remet ça, il repart en sanglots. Ambiance. Chouette comme image pour les spectateurs, ils vont croire qu'on est des bourreaux de gosses. De toute évidence Klement est très fragilisé au niveau émotionnel, le milieu familial y doit être pour quelque chose… C'est souvent le cas avec des gamins venant des conditions extrêmes, quant ils se retrouvent dans un environnement inhabituel ils n'arrivent pas à gérer leurs émotions et ça se traduit par des sanglots. C'est pas grave, ça passe, au bout de quelques jours ce n'est qu'un mauvais souvenir. Sauf que là, nous avons Zdenko en tant que conseiller pédagogique, et ses menaces de dénonciations à la police ne sont pas à prendre à la légère. Pour l'instant je dois assurer sur scène, Helena s'occupe du petit et pour le reste on verra plus tard. Le spectacle se passe très bien, nous avons pas mal d'amis dans le public, c'est un plaisir que de jouer pour eux. A l'origine il était prévu que l'on dorme dans une salle de gym, sur des tatamis, mais quand Barbora m'a fait part de ce plan logement, j'ai appelé mon pote d'enfance Pavel, qui s'en sort pas trop mal, PDG à Prague d'une grosse entreprise internationale, il nous a trouvé un hôtel tout ce qu'il y a de top dans le genre et c'était un bonheur que de pouvoir s'y calfeutrer pour une nuit. En effet, avec le temps je deviens plus pantouflard, je m'embourgeoise, et quand je peux, je m'arrange pour trouver d'autres combines, que celles qui ont été notre quotidien pendant des années lors de nos sorties internationales. Combien de fois nous avons dormis dans des endroits pas imaginables, par terre, dans des gymnases, sur des chantiers, des squats, etc… Mais maintenant, je n'ai plus le cœur à faire subir de telles conditions à Helena, je le dis tel quel, et je me débrouille pour trouver d'autres solutions. Alors un coup de fil à Pavel a résolu ce petit problème épineux, et nous avions où dormir comme des princes pour deux nuits. S'il n'y avait pas cet énergumène Zdenko qui ne lâchait pas prise, on serait comme au paradis. En effet, il devenait évident qu'il faut trouver une solution. On le savait capable de tout, et ses élucubrations risquaient sérieusement de mettre tout le projet en péril. Mais que faire? Le rapatriement du petit Klement devenait inévitable, le tout était de savoir comment s'y prendre. Il ne pouvait pas voyager tout seul, laisser partir Štefan pour l'accompagner était vraiment compliqué par rapport ensuite à son retour vers le groupe. Et Zdenko a amélioré son couplet, maintenant non seulement il voulait récupérer Klement, mais en plus il voulait que l'on prenne avec nous sa fille Zdenka, celle qu'il refusait de laisser partir il y a un jour encore. Sinon ça allait barder, soit il prenait un taxi à nos frais pour nous retrouver à Prague, ou encore mieux, il nous dénonçait à la police et le tour sera joué. Du n'importe quoi. Mais dans un milieu où la délation même envers les tout proches fait partie du rituel quotidien des relations sociales, ses menaces ne sont pas à prendre à la légère. Nous étions à l'hôtel, je laissais les grands gérer les coups de fil de Zdenko et je cogitais les scénarios possibles du rapatriement du petit Klement. Qui s'est d'ailleurs calmé depuis, et ne voulait plus rentrer… La seule solution envisageable était de la faire partir avec Tomáš, un de nos anciens qui était en ce moment à Prague, était venu nous voir, a participé au spectacle, et par enchantement, devait rentrer le lendemain à Lomnica pour se faire refaire sa carte d'identité qu'il venait de perdre. Tomáš est le cousin direct de Klement, alors il pourra l'amener avec lui. On lui ajoutera aussi Kevin, le grand frère de Klement, comme ça ce sera fait, on n'aura plus affaire à Zdenko. On lui fait passer le message, ça le calme pour le moment et le lendemain matin, au moment de notre départ, on se sépare des deux gamins que l'on confie à Tomáš pour le voyage retour. C'est un peu risqué, parce que Tomáš n'a pas de papiers sur lui, il vient de perdre sa carte d'identité, mais c'est toujours mieux que Zdenko avec son artillerie de menaces et invectives. Juste quelques mots à propos de Zdenko. On le côtoie depuis longtemps, mais sans l'approcher plus que ça. Ses gamins viennent au groupe, pas très régulièrement, ils ne sont absolument pas performants, mais connaissant leur origine sociale, sachant qu'ils vivent dans une misère absolue, nous leurs gardons une place au sein du groupe. Donc Zdenko, on ne l'aperçoit que de temps en temps, jamais il ne viendrait accompagner ses gosses en répétition, on le voit juste comme ça, au hasard de nos allées et venues au bidonville. Zdenko a l'air très bien. Toujours très poli, bien de sa personne, la barbe bien taillée, souriant, il engage plutôt la confiance. Pour un peu, il passerait pour un intellectuel ou philosophe bobo. En tout cas bien élevé… Mais, avec les années de pratique, nous ne pouvons que constater que ce genre d'individus, présentant très bien, que l'on croise inopinément de temps en temps lors de nos pérégrinations sur les terrains, faisant croire à une rencontre illuminée, sont en général sources de très mauvaises surprises, tout à l'opposé des espoirs qu'ils suscitent... Comme quoi, il ne faut surtout pas se fier aux apparences.

Kevin, a Košice, en juillet 2019, lors du spectacle a la Galerie de l´Est Slovaque.