Meklesh

Meklesh. Toute une histoire. Un roman. Meklesh, nous l'avons rencontré au terrain de la rue Pierre de Montreuil a Montreuil. Meklesh, Florin de son vrai nom, est venu de Roumanie un peu plus tard que les autres. Il devait avoir dans les 14 ans, et les autres, Issai et tout le bidonville, étaient là depuis bien plus longtemps. Donc ils parlaient bien le français, savaient se débrouiller, tout le contraire de Meklesh, qui ne parlait pas un mot, et n'était pas très dégourdi et encore moins débrouillard. C ́est tout naturellement alors, qu ́il est devenu instantanément la risée de tous les autres gamins, qui, eux mêmes au banc de la majorité, savouraient avec délectation la présence de ce nouveau venu, tête à claques idéale, enfin, eux aussi ils vont pouvoir avoir quelqu'un à dénigrer, ils passeront du statut de ségrégués à celui, bien plus enviable, de ségrégateurs...
Bref, la situation de Meklesh en France n' avait rien d'enviable, mais c´était sans doute mieux qu'en Roumanie... Meklesh ne vivait pas avec ses parents. Il était pris en charge par ses grands-parents. Plus tard, lorsqu´il devait approcher ses vrais parents pour des histoires de papiers, c'était tout un problème, car parait-il, s´ils le retrouvaient ils le vendraient instantanément... Meklesh se délectait dans des récits incroyables le concernant, mais même en en enlevant 90 % il en restait toujours assez pour des histoires à dormir debout...
Meklesh a mis du temps à rejoindre le groupe. Il adorait les répétitions qu´on faisait dans son camp, mais lorsqu´il venait avec nous en voiture ou avec notre bus pour nous rejoindre à l'hébergement, il sautait par la portière au premier feu rouge et disparaissait dans la nature... Cela a duré comme ca plusieures années, jusqu'à ce qu´il prenne le courage de venir avec nous en spectacle ou en tournée. Il s´est parfaitement intégré au groupe. Le romani slovaque ne lui posait aucun problème, ni les chansons, même s'il n'avait pas d ́ aptitudes artistiques et avait une "tête d'assassin". C'est ce que nous disait, à chaque fois qu'il le voyait, Alexandre Romanes, horrifié, que l´on puisse prendre des individus avec de telles dégaines, gâchant l'image idyllique du Tsigane que son Cirque s'appliquait à diffuser. Mais Meklesh, nous l´avons adopté, tout comme il nous a adoptés. C´était un des nôtres, ayant manifestement un lourd passif, il nous racontait des concours de vols de barres de chocolats à son bidonville, tout en surveillant nos petits pour qu´ils ne chipent pas des chewings gums au magasins quand je n´étais pas là. A ses dix huit ans, enfin, il n´avait plus besoin de passer par ses parents pour avoir des papiers en règle, il a réussi à obtenir un passeport roumain (pas très orthodoxe, mais on n´allait pas se formaliser) pour pouvoir enfin partir avec nous, une fois notre tournée finie, chez nous, en Slovaquie. Il restait à obtenir l´accord de sa grand-mère, plus quelques sous pour s'acheter des cigarettes pour la route. Le reste de son séjour sera pris en charge par nos soins. Commencent les tractations. La grand-mère, non seulement elle ne veut pas lui donner un sou, mais elle voudrait que nous, on lui en donne, à elle. Ce que, bien sûr, je refuse catégoriquement. C´est plutôt mal parti, Meklesh semble pas parti du tout. Évidemment, tout cela se passe au vu et au su de tout le bidonville, et les copains, tout hilares, font des paris sur le sort de Meklesh. Et personne ne veut parier un centime sur son départ. Bon, on n´a pas que ça à faire. Nous poirautons avec notre bus à l'entrée bidonville, on a pas de temps à perdre, le long voyage de retour nous attend. En face de nous il y a la bande de "copains", sûrs de leur pronostic. Je donne 5 minutes à Meklesh, après on s´en va.  4 minutes passent, et Meklesh surgit, royal, avec un chapeau blanc tout en pailletes, un sac du Lidl en guise de tout bagage, il passe, tête haute, sans leur jetter le moindre coup d´oeil, au milieu des "copains" et il monte dans le bus. Direction la Slovaquie!
Son séjour dans nos bidonvilles s´apparentait à un séjour au Paradis. Enfin, parmi les siens. Il était très apprécié et il a énormément apprécié. Il est revenu par la suite. A suivi des cours dans notre école. Ne sachant ni lire ni écrire, il l'a appris en slovaque...  
Par la suite, régulièrement nous retrouvions Meklesh lors de nos tournées et spectacles, et on le faisait participer, malgré sa physionomie pas très avenante (Romanes :). Son parcours était toujours plutôt rocambolesque, mais nous avions toujours plaisir à le revoir.
 
Meklesh devant l´entrée de l´Olympia, lors de notre concert en 2014
 
Extrait du journal de bord (tournée mai 2019)
Il y en a un qui n´est pas au top, et alors pas du tout, c´est Meklesh, notre jeune rom roumain des terrains de Montreuil, que nous connaissons maintenant depuis une dizaine d´années et qui nous a rejoint la veille à Buno. Avec Meklesh nous avons vécu d´innombrables aventures rocambolesques, à l´image de ce garçon pas très gâté par la vie, laissé à l´abandon tout petit, étant souvant la risée des bidonvilles, qui savent être très cruels envers les siens dès qu´ils sont en position de faiblesse. Depuis toujours Meklesh a la porte ouverte chez nous et dès qu´il peut il vient se ressourcer un peu. Meklesh n´est plus un gamin, il va sur ses 24 ans et ses déboires de grand ado deviennent des malheurs de jeune adulte. Candide et pas très futé, il a le profil idéal de celui au quel on fait porter le chapeau pour des coups tordus que d´autres ont manigancé. Là aussi, il est embourbé dans une histoire pas très claire, il s´est fait arrêter par la police, doit être jugé sans trop savoir pour quoi… va savoir. Toujours est il que Meklesh a toujours été très correct avec nous, plus d´une fois il a attrapé par la main nos petits lorsqu´ils voulaient chaparder des chewings goms à notre insu, nous savons qu´il a un bon fond, il en a fait la preuve plus d´une fois. Alors que tout va au mieux dans le meilleurs des mondes dans la Salle des Fêtes de Guerches, notre Meklesh vire à la mort clinique. Il n´est pas bien du tout, tout blême, ne réagit presque pas, le regard blafard, il tourne de l´oeil. Pris dans le tourbillon de mes occupations avec toute l´assistance, je ne cesse de courir d´un groupe d´activités à l´autre, en essayant de dynamiser les participants, je suis le seul à pouvoir servir d´interprète et pouvoir répondre à d´innombrables sollicitations, je n´ai pas le temps de m´occuper de son cas. Je vois qu´il n´est pas bien, il y a avec nous aussi quelques uns de nos amis de longue date de Yepce, alors je leur laisse le bébé et juste de temps en temps je viens jetter un coup d´oeil pour évaluer la situation. Elle n´est pas brillante. Les bénévoles lui ont instalé un matelas de fortune sur le carrelage, un peu à l´écart, il y a un médecin dans la salle, il constate qu´il ne doit pas y avoir un danger imminant, mais l´état du jeune roumain n´inspire pas confiance, on appelle les urgences. Ceux-ci sont débordés, ils ne peuvent pas venir, tant-mieux, je préfère gérer ce genre de moribond moi-même. Il n´y a pas grand chose à faire, connaissant et pratiquant l´émotivité exacerbée des Roms, sachant qu´ils réagissent souvent d´une manière excessive à des bobos bénins, je choisis de ne rien faire, le laisser tel quel, en observation, en l´hydratant et gardant au chaud avec une grosse couverture. Mais je ne suis pas rassuré, bien sûr, le gamin m´inquiète. Heureusement, il y a pas mal de monde pour prendre soin de lui, ça occupe toute une petite armée de bénévoles, qui auraient certainement mieux à faire. Inutile de dire que je suis en pétard contre ce grand nigaud, il mobilise tout ce monde, fait craindre le pire, nous pompe de l´énérgie, même s´il n´a pas l´air de trop comprendre, je lui dis ma façon de penser, car il me semble de plus en plus évident qu´il a du abuser de quelque chose. Ce qui s´avère vrai, j´apprends vite qu´ils ont bu avec Dushko quelques bières la veille. Pas beaucoup, juste une ou deux, mais vu la situation, c´est une ou deux de trop. Je suis absolument contre toute consomation d´alcool chez nous. Y compris les adultes, moi-même, tout le monde, personne ne doit boire la moindre goutte de quoi que ce soit lorsque nous sommes en tournée. Nous sommes tous comme en service commandé, alors régime sec. Cette règle de fer est enfreinte par des gens extérieurs à nous, souvent des jeunes moniteurs adultes d´autres associations boivent un verre de vin ou sirotent une bière, ce n´est pas bien méchant, mais je suis absolument, totalement contre. Dushko, notre ancien musicien, devenu instructeur chez les Intermèdes-Robinson a demandé la veille à Helena s´ils peuvent ouvrir une ou deux bouteilles de bière pour fêter leurs retrouvailles avec Méklesh. Helena, toujours bonne poire, a dit oui (moi, je ne savais pas!), et ça n´a pas raté. Meklesh est hors circuit. Je ne pense pas qu´ils aient beaucoup abusé, ils n´étaient pas ivres, ni éméchés, ça je l´aurais tout de suite vu. Mais Méklesh était certainement dans une carence alimentaire sévère et même ces deux canettes de bière ont eu un effet dévasatteur. Les bénévoles me doivent prendre pour un tyran, car je ne lui manifeste aucune compassion et je le laisse alongé sur son matelas par terre à méditer la portée de son exploit. Bien sûr, je me préocupe quand-même un peu de ce que vont penser tous ces gens autour de nous, ils ne nous connaissent pas, et peuvent maintenant imaginer tout et n´importe quoi. Bon, il faut s´occuper du reste du groupe, il y a un spectacle à assurer tout à l´heure, alors Meklesh n´a qu´à poirauter sur son matelas comme un vrai poireau, il aura de encore de mes nouvelles. Je repars mobiliser mes troupes, et aussi les surveiller, car Meklesh n´est pas le seul à prétendre au piédestal des héros des coulisses d´exploits douteux. Maria, notre diva ado en pleine crise d´adolescence, est toujours prête à chipauter une bouteille, plus pour nous provoquer et épater l´assistance que pour la consommation en soi. Mais tout se passe bien, il n´y a pas d´autres excès à déplorer, nous assumons une bonne prestation devant un public acquis, et Méklesh n´a pas trépassé entre temps. Le lendemain je le dépose à la gare Sncf la plus proche pour un aller direct sur Paris et l´affaire est réglée. Je n´ai même pas besoin de le sermoner plus que ça, il sait très bien qu´il a fait une grosse bêtise et devra s´abstenir de Kesaj pendant un bon moment.