Juillet
C´est enfin les vacances, ceux qui ont eu les cours que les après-midis vont enfin pouvoir venir en répétitions aussi les après-midis, cela va nous simplifier les choses. Mais malgré cette bonne nouvelle, je ne suis pas de bonne humeur. Je broie du noir. Le ciel est noir, un orage se prépare, tout est noir. J´espère que les foudres vont attendre un peu, mais non, les gros tonnerres éclatent juste au moment où nous devons nous retrouver à Lomnica, il est trop tard pour dire à tout le monde de rester à la maison. Avec ma déprime je me dis que c´est sans doute un signe du destin, que ce n´est pas la peine de s´obstiner à continuer, alors que tout s´effondre. Le CCFD n´est plus, de toute façon la fréquentation est aléatoire, tout le groupe des nouvelles filles vient de nous lâcher, autant d´arrêter carrément le tout et basta. On arrive au point de ralliement, il n´y a que le petit Stanko qui est là à attendre, complètement trempé, sous la pluie battante. On le fait monter dans la voiture et on va à la colonie, où les autres nous attendent à l´abri, ils ont téléphoné pour qu´on vienne les prendre là-bas. Et il y en a tout un paquet, il va falloir faire deux aller-retours, et même comme ça on ne pourra pas prendre tout le monde. En arrivant au local des répétitions il y a foule. Toutes les filles qui ont lâché il y a un mois, sont revenues, la salle est archi pleine. On ne peut pas continuer à déprimer dans de telles conditions. On remet ça, avec toute la gomme de circonstance, ce n´est pas la peine de s´attarder à de longs discours, Helena échangera en aparté quelques propos avec les filles pour leur expliquer quand-même quoi et comment, et on envoie une répétition de tonnerre, d´ailleurs le ciel aussi, s´est éclairci, l´orage est passé, la déprime est passée aux oubliettes, et les foudres et éclairs ont fait place à un magnifique arc-en-ciel. Cela n´empêchera pas que les jours suivants il y aura de nouveau une forte flexibilité aux niveau de l´assiduité, les petits bobos, les grands chagrins, et les menues circonstances de toutes sortes feront qu´on ne sera jamais au grand complet, que ceux ou celles, avec lesquels nous nous sommes le plus investis ne pourront pas être là au moment le plus crucial, comme par exemple, la plus assidue, Bianka, qui n´a jamais raté aucune répétition, ne pourra pas venir à aucun spectacle, pour cause de décès d´un oncle éloigné. Mais la dynamique des répétitions bien garnies est remise sur les rails, il n´y a qu´à continuer sur le bon chemin.
Autre bonne nouvelle, Roman va pouvoir enfin toucher ses allocations familiales, il a résillé son statut d´entrepreneur, et va pouvoir percevoir les sommes auxquelles il a droit, puisque maintenant il est de nouveau considéré comme étant « en état de besoin matériel », puisqu´il ne travaille pas, n´a aucun subside pour subvenir aux besoins de sa famille, alors il a droit à une aide d´état. Ça doit faire dans les 180 euros par mois, une aubaine qui tombe du ciel. D´autant plus, que Véronika, sa femme, est de nouveau enceinte. Pour la cinquième fois, et pour la cinquième fois elle doit accoucher par césarienne. Normalement, déjà après le troisième accouchement elle aurait du être stérilisée, puisque les césariennes à répétition représentent un danger réel pour la mère et pour le bébé. Mais il n´en a rien été, Roman croyait pourtant que le nécessaire avait été fait, et Véronika se retrouve ainsi à sa cinquième grossesse. Et en plus, l´hôpital lui demande de payer 120 euros pour l´intervention, alors que celle-ci aurait du être prise en charge par la sécurité sociale, puisqu´il y a danger avéré. Ce genre de situations, on le retrouve à des niveaux différents, les gens qui sont dans la nécessité absolue, ne vont pas se faire soigner, même s´ils doivent payer des sommes modiques, par ex. aux urgences on demande 2 eu, et les parents n´amènent pas leurs enfants chez le médecin, même pour des sommes aussi dérisoires, qui sont pour eux un obstacle infranchissable. Bien sûr, tous ces parents sont catégorisés comme irresponsables, etc., argument qui se tient sous certains aspects, et même sous des aspects certains, mais au final ce sont les enfants qui en pâtissent, et d´un point de vue plus général, tout le système de la santé, puisque au lieu d´intervenir pour des cas bénins et facilement gérables, on intervient que quand les choses sont beaucoup plus compliquées, avec un cout bien plus élevé. L´histoire des stérilisations manquées de Veronika est d´autant plus paradoxale, que ces jours-ci sort le film Pramen d´Ivan Ostrochovsky, dans lequel nous figurons dans plusieurs scènes. Cela a été tourné il y a deux ans, et le 6 juillet le film est sorti en grande pompe au prestigieux Festival international du Film de Karlovy Vary en République Tchèque. Le film traite du douloureux sujet des stérilisations forcées pratiquées sur des femmes roms dans les années 70 – 80 en Tchécoslovaquie. Le film a de bonnes critiques, sauf de la part des militants de la cause rom, qui, comme toujours, exagèrent, et reprochent au régisseur son manque d´engagement, ils sont complétement a côté de la plaque… Bref, d´un côté les stérilisations forcées, et de l´autre notre pauvre Véronique, qui aurait dû être stérilisée depuis longtemps, et elle ne l´est pas, alors que sa vie est manifestement en péril. Bon, on envoie un petit commando constitué de la petite Véronika, Zdenko et Jadranka à Karlovy Vary. Moi, je ne peux pas y aller, alors ce sera Stano, Bubo, qui les accompagnera et ils auront droit au tapis rouge comme les autres vedettes. Il y a juste le service de sécurité qui a fait une drôle de tête en voyant débarquer la voiture de notre petit groupe, une vielle carrosse toute cabossé d´une bonne vingtaine d´années, qui n´allait vraiment de pair avec les Jaguars, Rolls et autres Porches de rigueur sur la place…
Nous répétons intensément, mais malgré le retour des nouvelles filles, le staff n´est pas au complet pour des causes diverses et multiples, et on doit se rendre à l´évidence, que malgré toute la bonne volonté et tous les efforts fournis, on n´arrive pas à produire un résultat satisfaisant, une production digne des défis qui nous attendent, à savoir le Festival Pohoda et la Journée française de l´Ambassade de Bratislava. L´enjeu est de taille, les deux événements sont des occasions majeures qu´il ne faut pas rater. Pohoda est le plus grand festival de Slovaquie et nous ne voudrions en aucun cas faillir, pas plus qu´à Bratislava et décevoir l´Ambassade. On ne peut pas demander à des jeunes recrues inexpérimentées de rattraper en quelques jours des années de travail. Il ne nous reste qu´à faire appel à quelqu´un qui a de l´expérience, qui pourra mener toute la troupe sur scène, et servir d´exemple pour tout le monde, aider lors des répétitions. Maria et Tomaš sont parfaits pour tenir ce rôle. Ils ont passé toute leur enfance et une grande partie de leur jeunesse dans le groupe, ils possèdent tout le répertoire, et en plus ils sont doués. Ils sont en couple (ils se sont connus dans le groupe), et ont deux enfants, deux petites filles, Melisa, de 6 ans, et Emka de 3 ans. Ils vivent dans l´osada de Rakusy. Autant dire que depuis leurs 6 – 7 ans, on les connait bien, on les a en partie élevés. On aurait pu faire appel à eux il y a déjà longtemps, mais on ne l´a pas fait, car il y avait toujours des histoires d´argent subjacentes. Nous on considère, que du fait qu´ils ont passé plus de la moitié de leur vie chez nous, à vivre des expériences inouïes, à faire le tour de l´Europe, etc., tout cela sans jamais payer un sou, ils auraient pu, naturellement, rendre un peu service, et même par pur plaisir de se retrouver, venir avec leurs enfants pour leur faire vivre tout ce qu´ils ont vécu dans leur enfance toute récente. Mais eux, sans le dire ouvertement, ils voyaient dans une éventuelle collaboration avec nous surtout une opportunité de faire de l´argent, tout en nous assurant du contraire, alors nous n´avons jamais abouti, car nous n´avons pas les moyens d´assumer de telles relations au niveau financier, et puis aussi, au niveau de la morale nous trouvons que ce n´est pas normal de procéder de la sorte après tout ce qu´on a fait pour eux. Tout en étant conscients que dans le contexte et l´environnement social qui est le leur, faire de l´argent dans toute circonstance qui se présente, est tout ce qu´il y a de plus normal et naturel. Mais, les circonstances obligent, la situation est vraiment désespérée, alors on leur passe un coup de fil, s´ils ne voudraient pas venir participer à quelques répétitions, donner un coup de main dans la formation des nouvelles filles. Ils répondent avec enthousiasme qu´ils ne demandent pas mieux, et viennent avec leurs gamines dans les bras à la prochaines répétition. Les retrouvailles sont émouvantes, ils ont quand même passé dans les 15 ans avec nous, pratiquement au quotidien, ça laisse des traces, nous sommes heureux de nous retrouver après tout ce temps, et qui de plus est, avec leurs magnifiques fillettes. On prend bien soin de préciser qu´il ne peut y avoir aucune rémunération pécuniaire, ils savent très bien qu´il n´en a jamais été question dans le groupe, non, non, ils viennent pour le pur plaisir de retrouver les bonnes habitudes du passé, ils sont heureux de rendre service, et d´amener leurs bouts de choux. La répétition se passe très bien, leur apport est évident, voir concrètement les pas de danse et la manière de faire, est une aide énorme pour les nouvelles, et tout avance plus vite. Ils ne viennent pas à la répétition suivante, car une de leur petites a de la fièvre, mais promettent de venir avec nous au Festival Pohoda. On précise de nouveau que nous ne sommes pas en mesure d´assumer aucune rémunération, qu´il ne faut pas qu´ils attendent quoi que ce soit à ce niveau. Et en plus on est absolument sans un sou. Pas de problème, ils savent comment ca marche chez nous, ils sont heureux de pouvoir venir comme dans le temps, et de rendre service. Autre retour, celui de Sára, qu´on ne voyait plus depuis qu´elle était enfin en couple, mais son Prince charmant est parti sur un chantier, alors elle peut revenir momentanément au bercail. Ce n´est pas plus mal, avec deux soutiens de cette taille, on est en mesure de produire du bon travail, et nous partons au festival plus sereins. Roman a juré qu´il viendra aussi, et cela malgré qu´il avait le même jour un gala avec son groupe de disco tsigane, mais il a tenu parole, il est là au départ du bus. De même que Duško, qui avait la veille un sérieux différent avec Jakub, et a juré de ne plus venir, est là, ce qui nous assure un bon soutien vocal, avec Nikolas, qui a de sérieux différents avec Péta, sa compagne, et cela tous les jours, donc on n´est jamais sur de les revoir, mais ils sont là, et tant mieux. Pohoda est un immense festival, tout est fait très sérieusement, à l´ »américaine », très professionnel, nous avons du envoyer la liste précise des participants un mois à l´avance, nous l´avons modifiée depuis, mais nous ne pouvons pas prendre ceux qui se décident à la dernière minute. Au final nous sommes 32, dont 6 petits.
Pohoda est un méga festival. Ce n´est pas Sziget, qu´on a fait avec ses 400 000 spectateurs, mais même avec juste 40 000 spectateurs, c´est impressionnant. Tous se passe bien, même très bien. Nous disposons enfin d´un très bon groupe vocal, la musique est impec, et la troupe évolue correctement, Dominik est là pour assurer le contact et la transmission des directives avec moi, Maria et Sara savent parfaitement ce qu´il y a à faire, et les autres n´ont qu´à suivre. Les répétitions acharnées que nous avons faites ces derniers temps donnent l´indispensable minimum aux nouvelles pour qu´elles puissent se mouler dans le moule, et ont fourni une très bonne production, à la mesure de la taille et de l´importance de l´événement. En plus, nous sommes très bien sonorisés, ce qui est rare, et cela nous permet un impact très fort sur le public. La salle et la scène sont très bien disposées, on peut facilement se déplacer vers les spectateurs, et improviser des grosses cessions de partage avec le public, comme nous l´avaient demandé les organisateurs. Les spectateurs sont nombreux, la salle, une énorme tente, prévue pour les familles avec les enfants, qui est en général à moitié vide, est remplie à ras-bord, tout le monde danse, participe pleinement, c´est une de nos prestations des plus réussies. Les caméras, les photographes sont là, j´espère que nous verrons bientôt les images sur les réseaux sociaux. Le catering est correct, mais constitué d´espèces de pastas slovaques au pavot et aux noix, donc sans viande, et tout le monde a faim, il a fallu donc se rattraper en s´arrêtant à un MacDo en rentrant. Nous rentrons même pas trop tard, un peu avant 22 heures. On dispatche tout le monde là où ils doivent rentrer, le bus amène encore ceux de Rakusy chez eux, moi je ramène les filles de Ľubica et Tvarožná, et on se retrouve au local avec les anciens de Lomnica, pour souffler enfin et échanger nos bonnes impressions sur ce qu´on vient d´accomplir. Oui, car c´est vraiment un exploit qu´on vient de réaliser, avec tout ce qui a précédé, tout ce qui s´est passé au moment même, tout cela ça laisse de fortes impressions qu´on évacue ensemble. Tout serait parfait si… Tout serait parfait si on n´avait pas reçu les sms de Maria. Au cours de la soirée nous avons discuté avec Maria et Tomáš, comment ca va, comment ils se débrouillent. Tomáš travaille, il fait les chantiers avec ses beaux-frères, les frères de Maria. On les connait très bien, certains sont aussi passé par le groupe étant petits. Ce sont des gars très sérieux, ils s´en sortent bien, Tomáš est tombé dans une bonne famille. Ils leur ont même construit une petite maison, dans leur colonie de Rakúsy. Tomáš doit partir travailler dans une semaine, il nous demande si on peut lui prêter un peu d´argent d´ici-là. Non, on ne peut pas, on en a parlé les jours précédents, on est sans un sou, c´est pourquoi on a précisé maintes fois, qu´on n´est pas en possibilité d´aider financièrement qui que ce soit, s´ils viennent, ils viennent à titre bénévole, sinon ils restent à la maison, cela a été expliqué très clairement, et ils ont accepté ces conditions. Ils sont raccompagnés chez eux avec les autres de Rakúsy en bus, et ils ont vu que j´ai dû payer 1000 euros au chauffeur. D´habitude on règle le transport dans quelques jours, mais là, c´était un remplaçant, alors il a fallu payer sur place, ce qui n´était pas initialement prévu. Heureusement j´ai pu retirer la somme au distributeur, mais je me suis retrouvé sans un seul euro ensuite. Cela n´a pas empêché Maria de nous envoyer un sms, en nous demandant de lui donner au moins 50 euros « pour la petite ». Non, on ne peut pas, ce n´était pas convenu, et avec la meilleure volonté du monde, on n´a pas un sou. Mais d´autres messages suivent et ça n´arrête plus. On a beau expliquer et réexpliquer, rien n´y fait, comment va-t-elle faire maintenant sa petite, et Tomáš qui n´est pas parti au travail à cause de nous, etc., etc., et en augmentant la dose, à chaque fois elle exige encore plus, on en est maintenant à 90 euro, pour sa petite qui a soudainement besoin d´aller aux urgences et il n´y a personne pour l´amener. Inutile de dire que ca gâche la soirée, c´est le moins que l´on puisse dire… Tout s´est si bien passé, oui, on a réalisé un véritable exploit avec tous ces revirements de situations, abandons, retours, incertitudes d´heure en heure, on est vraiment en droit de souffler enfin en peu, et voilà tout ce patacaisse, tous ces harcèlements qui sont des agressions véritables, et dans l´état d´épuisement total dans lequel nous nous trouvons, Helena et moi, ces flèches envenimées produisent, hélas, leur effet. Nous sommes à plat, effondrés, on avait vraiment pas besoin de ça comme récompense. On en discute avec les anciens de Lomnica, Matej, Jakub, Marcel et le Gendarme, qui sont restés pour nous donner un coup de main en déchargeant le bus. Ce sont des frères de Tomáš, ils connaissent Maria aussi bien que nous, puisqu’ils sont tous dans le groupe aussi depuis leur plus jeune âge. Personne ne comprend, tout le monde est sidéré. On rentre, tant bien que mal. Le lendemain, dès le matin tout le stratagème reprend. Il n´y a rien à faire, on a beau expliquer, réexpliquer, rien n´y fait. Le plus malheureux est, qu´on avait prévu de leur donner 20 euro à chacun, pas pour le travail qu´ils ont fait, puisque chez nous on ne travaille pas, etc., mais pour leur donner un petit coup de main malgré notre propre situation catastrophique (actuellement 40 euros est pour nous une grosse somme). Vers midi, dimanche, nous leurs avons alors dit qu´on leur donnera ces 40 euros, au départ ils n´ont voulu rien entendre puisque c´est le double qu´ils réclamaient, mais finalement ils sont venus les prendre. Ils ont du payer 10 euros pour la voiture qui les amené, donc il leur est resté 30 euro. Tout cela pour les malheureux 30 euros ! Moi, je ne suis même pas allé les voir, c´est Helena qui les a reçus et leur a expliqué quoi et comment. Helena, même si elle a énormément de caractère, parfois explosif, arrive très bien à gérer ce genre de situations. Avec calme et sérénité elle leur a expliqué le tout en détail. Tout cela, ils le savent parfaitement, puisque nous nous connaissons depuis une éternité, et que tous ces détails ont été passés au détail tout récemment. Tomáš baissait la tête, évitait le regard. Maria a pris l´argent. On ne se reverra pas de sitôt. C´est vraiment malheureux, bête et stupide. Tout le monde est perdant dans cette histoire. Eux, comme nous. Nous nous perdons un contact construit sur des années. Ces jeunes adultes de 24 – 26 ans, nous les connaissons depuis leurs 6 -7 ans. Non seulement nous les connaissons, mais nous les avons pratiquement élevés, au fil des répétitions quotidiennes, au fil des tournées et spectacles innombrables, auxquels nous les avons amenés avec nous. Ce n´est même pas la peine de dire que leurs familles n´avaient jamais rien à payer pour tout cela, en plus on les a aidé de multiples façons, santé, école, habits, etc. Tout cela va bien au-delà de l´aspect financier. Maria a perdu son père très tôt. D´ailleurs nous le connaissions très bien et nous avions de très bons rapports avec lui, c´est avec lui que nous avons en parti commencés nos activités à Rakúsy à l´époque. Ce ne sont pas les quelques euros qui nous font de la peine, mais le constat que de tels rapports peuvent se produire après tant d´années de contact très proche, oui, malgré tout ce qu´on a fait pour eux. C´est ok, ils n´ont rien demandé, c´est nous qui ont fait tout ca de notre propre chef, on ne demande pas merci, mais une telle absence d´empathie, ca déçoit et blesse quand même. On a beau expliquer tout cela par le contexte social et économique, par la marginalité, la ségrégation et je ne sais quoi encore. Finalement c´est loin d´être la première fois, on en a vu d´autres. Mais on n´arrive pas à s´immuniser, ça fait toujours mal. Et le pire, c´est le constat que ces rapports délétères, pathologiques, pour employer l´expression consacrée, ne vont pas qu´en direction des blancs, des « gadjés », mais constituent bel et bien le fondement du tissus social dans les colonies bidonvilles, les osadas. Sincèrement, je ne pense pas que ce soit une particularité ethnique, mais que cela correspond à cet état de misère séculaire, générationnelle, comme on le dit si bien chez les bien-pensants. Pour n´importe quelle autre ethnie c´est pareil. J´ai été trop longtemps dans l´émigration pour voir les choses autrement.
Nous n´avons pas le temps de souffler, et le surlendemain, le lundi matin nous partons pour Bratislava, à l´invitation de l´Ambassade de France, pour participer aux festivités de la Fete nationale française, organisée avec une journée d´avance sur la Place principale de la capitale. La composition de la troupe est pratiquement la même, Maria et Tomáš, ben sur, ne sont pas là, et nous avons quand même pris avec nous les trois filles de Lomnica, Jadranka, Terezka et Simonka, même si elles n´avaient pas été très assidues aux répétitions ces derniers temps. Le départ n´était pas de ceux qu´on qualifie « sans problèmes . Et pour cause… La veille nous recevons un sms, cette fois-ci de Roman, nous apprenant qu´il ne pourra pas venir avec nous, car sa femme, Veronika, ne veut pas le laisser partir. La veille de la veille, lorsque Roman est parti avec nous au festival de Pohoda, il a raté un gala avec son groupe disco, avec lequel il aurait pu gagner 160 euro, et avec nous il n´a reçu que quelques malheureux 20 euros. Bien sûr, toute l´aide magistrale que nous lui apportons au fil des années et qui dépasse x fois le manque à gagner d´hier est automatiquement oubliée, sont oubliés les 50 euros qu´on a déboursé sur le champs il y a quelques jours pour qu´elle puisse aller en urgence à l´hôpital, Roman ne partira pas ! S´en suit un interminable échange de sms, coups de fil, parables, explications, colères, rédemptions… pour espérer qu´il viendra quand même avec nous. Nous voudrions honorer au mieux l´honneur qui nous a été fait par cette invitation prestigieuse, émanant directement de l´Ambassade, et il vaudrait que la musique soit au complet, que nous soyons deux à constituer notre grand orchestre. Je suis toujours prêt à y aller même tout seul, mais ce serait vraiment casse-gueule, pardonnez-moi l´expression. Il faut dire qu´il y a eu de nouveau un retournement subit de la situation chez Roman. Les travailleurs sociaux sont passé chez lui pour lui dire qu´il ne pourra pas bénéficier de son statut de chômeur en état de besoin matériel, et qu´il ne touchera pas les 180 euros, qu´il a déjà dépensés en achetant à crédit de la nourriture au magasin de la colonie. Le service financier vient de découvrir que Roman est en possession d´une voiture, donc il n´est pas dans le besoin, donc il ne touchera pas un sou ! Stupéfaction ! De quelle voiture qu´il est question ?! Roman n´en a jamais possédé aucune, d´ailleurs il n´a même pas de permis de conduire. Il n´y a rien à faire, il y a bien un véhicule qui est immatriculé à son nom, et basta. Pas d´allocations ! Roman se souvient alors qu´il y a 4 ou 5 ans il a signé chez son beau-père un papier pour un monsieur, en espérant toucher quelques finances pour ses histoires d´entrepreneur non entreprenant autrement qu´en fausses factures, il ne savait pas ce qu´il signait, et voilà, quelques années plus tard il découvre qu´il est propriétaire d´une voiture, et qu´il ne touchera pas un sou sur ses allocations familiales tant espérées et déjà dépensées. Inutile de dire qu´au magasin qui lui a fait crédit, ce ne sont pas des altruistes, s´il ne rembourse pas sont dus il lui casseront la figure comme il se doit dans ce genre d´affaire en ce genre d´endroit. Donc on comprend le courroux de Véronika, mais ce n´est pas une raison d´empêcher Roman de partir avec nous, nous leur avons donnée maintes fois plus que ce que leur réclament leurs usuriers, et nous, on ne réclame rien, sauf que Roman vienne avec nous. Finalement le matin du départ on arrive à l´arracher de son lit, mais il doit venir en faisant un gros détour, pour que les gars du magasin ne le voient pas et ne l´attrapent pas. Nikolas et Péta, qui ne venaient plus pour cause de différents au sein de leur couple, sont là, de même que Sara, qui en a contre tout le monde, mais ça, c´est normal.
A Bratislava tout se passe très bien, malgré la canicule qui ne nous ménage pas, pas plus que le public. On arrive à envoyer une bonne production, en faisant participer les spectateurs, y compris Mr. l´Ambassadeur. Apres l´expérience pas trop probante du MacDo lors du retour de Pohoda, c´était cher et pas efficace, il y a eu des restes… nous avons opté pour un plus gros paquet de provisions de notre provenance, en faisant faire des boulettes de viande hachée à Marcela, la sœur de Matej et Jakub, et la maman du Gendarme. Mais ce n´était pas suffisant et nous avons quand même dû nous rabattre sur un kebab en rentrant. Tant pis pour les économies. Et encore heureusement que nous avons pu emprunter du liquide à Tomaš et Stefan, nos deux anciens, qui sont venus nous donner un coup de main à Bratislava. Et il y avait de quoi faire. Surtout au niveau de la « cohésion du groupe ». En effet, les filles, Sara et Peta en tête, s´en sont donné à cœur joie. Des prises de tête, des prises de becs, avec la démesure propre aux Roms pour ce genre d’amabilités, l´atmosphère était carrément explosive. Helene et moi étions constamment en branle-bas-le combat, et Stefan et Tomas de même. Jusque-là c´était le Gendarme qui tenait le haut pavé au niveau de la furie explosive et non contrôlée, il vient d´être rejoint par Nikolas, le compagnon de Peta, qui lorsque personne ne regarde en profite pour lui asséner quelques claques, et nous on s´étonne ensuite qu´elle saigne du nez pour cause de haute tension, à ce que l´on nous dit… On finit par apprendre la cause des taches de sang sur le pull blanc de Péta, inutile de dire que de pareils incidents sont absolument inadmissibles chez nous. Donc on va clairsemer nos effectifs, qui sont déjà bien clairsemés, et cela malgré le fait que se séparer de Nikolas er de son chant, nous portera préjudice, de même que pour Peta au niveau de la danse. Même si ce n´est pas une pointure, elle fait quand même partie des anciennes, et en sait plus que les toutes nouvelles et peut leur servir d´exemple. Pour la danse, pas pour le baston…
On finit par rentrer sains et saufs, sans d´autres coups et blessures, et on rapatrie tout le monde. On échange encore un peu sur les derniers événements avec le groupe des fidèles de Lomnica, Jakub, Matej, Marcel et le Gendarme, qui sont restés avec nous pour décharger le bus, et on rentre chez nous, sur les genoux…
Deux jours plus tard, on se retrouve, la même équipe, pour tout bien ranger, les costumes, les instruments, donner un coup de propre à la salle. C´est bien d´avoir une telle petite bande d´anciens, de fidèles, qui comprennent le dessous des choses, savent comment fonctionne le groupe, connaissent parfaitement tous les aléas qui peuvent survenir au fil de jours, des mois, des années. On peut discuter ainsi des histoires récentes et aussi plus anciennes, raviver quelques souvenirs. On décortique de nouveau l´affaire avec Maria et Tomas, on a tous la même conclusion, comment qu´une chose pareille peut-elle se produire, une telle réaction de la part des anciens de longue date… Je les félicite, sans eux le groupe aurait du mal à persister, c´est bien qu´au moins eux, ils ne fassent pas de problèmes… et on passe à autre chose.
On passe surtout à la révision des effectifs. Et pour cela on va avec Helena et Domino directement à Lubica et Tvarožná, pour rencontrer les parents des nouvelles filles, pour leur expliquer ce qu´on fait et ce qu´on projette. C´est normal, il faut qu´ils soient au courant de tout, et surtout, d´accord, si leurs enfants doivent partir avec nous. Il y a deux jours, lorsque j´ai raccompagné les filles de Lubica, j´ai eu un différend avec le beau-père de Stefania, cela s´est mal passé, il tenait à tout prix à s´imposer comme intraitable, c´était assez violent, et je craignais un peu que ce soit pareil cette fois-ci. Mais il n´en a rien été, d´ailleurs il n´était pas là, il n´y avait que les deux mamans, et on a convenu qu´elle viendraient le lendemain à la répétition pour tout voir de leurs propres yeux, et pour discuter de tout cela sereinement. Le lendemain elles ne sont pas venues, pas plus que les filles, pas plus que notre équipe des « fidèles » de Lomnica.
Aucune nouvelle des mamans qui ont juré de venir, elles n´ont même pas pris la peine de passer un coup de fil pour dire qu´elles ne seraient pas là, pas plus que leurs filles. Le groupe des « fidèles » de Lomnica brille par son absence. La veille encore, tout allait bien, on se comprenait parfaitement, on partageait nos joies et nos peines, et voilà qu´on apprend par voies détournées, les on-dit, que des frustrations financières apparaissent ici aussi, ils ont compris que nous avons aidé Roman à régler une partie de sa dette pour qu´il ne se fasse pas massacrer par les usuriers et pour que Veronika accepte qu´il parte avec nous à Bratislava, alors l´effet de retour ne s´est pas fait attendre, on ne les voit plus, et cela sans la moindre explication, sans mot dire. Tout le monde sait que nous aidons Roman au niveau des répétitions, c´est normal, il a quatre enfants, il attend le cinquième, quand on peut, on lui donne quelques sous pour sa participation aux répétitions en tant que corépétiteur. Et puis, quand Jakub, Matej, et tous leurs frères étaient petits, nous avons énormément aidé leur famille, car ils étaient alors dans une situation financière et matérielle catastrophique. Les petits arrivaient aux répétitions en titubant, alors on savait qu´ils n´avaient pas mangé depuis un jour ou deux, et on intervenait. Cela, tout le monde le sait, et il n´y a pas de problèmes avec. Du moins, jusqu´à hier. Mais on ne s´attarde plus, c´est comme ça, on fait avec, alors on fait une répétitions à effectifs réduits, à trois semaines du départ en tournée on ne sait toujours pas qui viendra et qui viendra pas, mais on fonce dans le tas, et on répète avec ce qu´il y a sous la main, à fond la caisse, comme toujours, et jamais autrement !
Entre temps nous avons commencé à faire faire les cartes d´identité pour ceux qui n´en avaient pas, c.à.d., les petits et les moins de quinze ans. Mais il y en avait aussi de plus âgés, comme Duško, dont la carte était déchirée et il a fallu la renouveler, ou Nikolas, qui, bien que déjà âgé de 18 ans, n´avait encore aucune pièce d´identité. En général il faut aussi pour cela établir un extrait de naissance, indispensable pour ces démarches, mais que la plupart ne possèdent pas. Entre deux fluctuations, abandons et retours, on parvient à faire venir les mères de Lubka et Alexandra à Kežmarok, et on entame les démarches. Au service des cartes d´identité tout se passe bien, depuis tout ce temps que nous faisons ce genre de procédures nous connaissons biens les employées et il n´y a pas de problèmes, par contre pour les extraits d´actes de naissances, c´est un autre service, et la préposée aurait adorée nous mettre à la porte tout simplement, mais elle ne peut le faire, alors à contrario, elle s´exécute, mais nous fait bien savoir que c´est avec la plus grande abnégation et dégout qu´elle le fait. Rien d´étonnant à cela, hélas des comportements non civiques de certains font que d´autres, la majorité, en pâtissent ensuite. Le temps d´attendre que les documents soient fait, nous échangeons quelques propos avec les deux mères. Elles sont très jeunes, elles auraient pu être des sœurs de leurs filles. Elles sont très marquées par vie. Elles doivent avoir un peu plus de la trentaine, mais en paraissent facilement quinze ou vingt de plus. Je leur demande si elles ont fait partie du groupe dans le temps. Elles me répondent que non, avec un gros soupir, ce genre de distraction n´était pas pour elles. Elles sont complétement abattues, déprimées, vielles avant âge. Il n´y a rien dans leur vie qui pourrait apporter un peu de lumière, un peu de soleil dans les ténèbres. Elles sont anéanties. Cela fait pitié. Dommage qu´elles n´aient pas fait partie du groupe, car elles auraient eu au moins un souvenir heureux dans leur vie, et auraient eu le même sourire illuminé de bonheur que je vois sur les visages de nos anciennes danseuses, une petite béquille dans les ténèbres du tunnel sans lumière au bout, quand je les rencontre au hasard de mes pérégrinations dans les bidonvilles, qui ont, du moins certaines d´elles, le même sort que nos deux malheureuses mères du jour. Nos anciennes danseuses, de celles qui ne sont pas gâtées par le sort, lorsqu´elles me rencontrent, elles se remémorent tout à coup ces moments passés avec nous, me demandent une photo de ces temps sans soucis, et visiblement, au moins le temps de quelques réminiscences éphémères, elles s´échappent quelques instants dans un autre monde, celui des souvenirs heureux, avec le sourire aux lèvres. Ces échappées, les deux mamans de Lubka et Alexandra, elles ne les connaissent pas, et pour cause, elles ne se sont jamais échappées pour de vrai avec nous, elles n´ont que leurs yeux pour pleurer… Voilà, le petit rien qui fait la différence, d´avoir été, ou non, avec nous. Dans ces moments je me dis que nos efforts n´ont pas été vains, nous avons au moins réussi à construire un réservoir de souvenirs heureux, à défaut d´avoir pu construire quelque chose de plus solide, palpable, tout en étant conscient que c´est peut être juste un alibi moral de ma part, servant d´excuse de ne pas en avoir fait plus… Je ramène en voiture les deux mamans chez elles, au bidonville de Rakusy, elles ne sourient pas, elles me demandent un billet de vingt euros, je ne les ai pas, alors au moins dix… Mais je n´ai plus un sou en poche, tout est passé dans les frais administratifs, et je laisse les deux mères, sans rien, sans souvenirs, sans billets…reprendre le cours de leur vie de tous les jours, sans échappée Kesaj… Mais elles ont au moins accepté de laisser une chance à leurs filles de vivre autre chose qu´elles n´ont vécues, elles-mêmes.
Heureusement, tous nos anciens ne sont pas dans des situation catastrophiques, loin de là. Il y en a plein qui s´en sortent plutôt bien, ont du travail, arrivent à subvenir correctement aux besoins de leurs familles. Au Tesco de Kežmarok, la chef du rayon de la boucherie, c´est Jana. Quand je viens faire mes courses, je m´arrête chez elle pour échanger quelques mots, les dernières nouvelles. Jana a réussie à ne pas faire partie de la charrette des Roms expulsés de la ville lors de la restitutions des biens immobiliers dans les années 2000. Sa famille, ainsi que d´autres, ont été déplacés au loin, à la frontière hongroise, et elle, elle a pu rester, sans doute parce qu´elle venait d´épouser un garçon qui avait un logement décent, et pas un quasi squat, comme les siens. Le point de départ de Jana n´était pas fameux, un peu comme celui de nombreux de nos jeunes d´aujourd´hui. Une famille dans le grand besoin, un logement insalubre, pas de revenus réguliers… Jana a fait partie du groupe dès ses premières heures. En même temps, à contre-cœur elle suivait des cours dans un centre d´apprentissage des métiers de l´alimentaire. Je me souviens que ça ne lui bottait pas du tout, elle rêvait plutôt de la danse et de la scène, mais elle a fini quand-même son mal-aimé cours de l´alimentaire. Et la voilà chef du rayon viandes et volailles du grand Tesco du coin, et elle m´apprend qu´elle rentre des vacances qu´elle vient de passer à Venise… ! Sans commentaire. Génial !