Octobre

Nous sommes à un mois et demi du Festival de Montoire, j´ai envoyé un message à Philippe Proust, le directeur du festival et président du CIOFF France.

Cher Philippe,

Plus d´un mois après le retour de Montoire, nous sommes toujours un peu la tête dans le Festival, alors qu´est-ce que ce doit être pour toi, qui es sur place…      

J´ en profite tout d´abord pour réitérer tous nos remerciements pour le superbe geste que tu as eu envers nous en nous remettant l´enveloppe avec le résultat de la collecte que tu as organisé pour nous. C´était une surprise inattendue, d´abord lorsque tu m´en avais parlé le jeudi soir lors de la réception à la Mairie, et ensuite, de même, et encore plus lors du dernier spectacle au Festival. Cette aide inopinée était d´autant plus bienvenue, salvatrice, que la subvention que j´espérais obtenir de notre Ministère de la Culture, ne nous a pas été accordée, je l´ai appris juste en rentrant chez nous. J´étais pratiquement certain de l´obtenir, mais non, alors tu peux imaginer comme votre aide est tombée à point. Cela nous a carrément évité une catastrophe, et nous t´en sommes, ainsi qu´au public généreux, infiniment reconnaissants. 

Je voudrais aussi profiter de cette occasion pour quelques remarques par rapport à notre participation à votre Festival. Pour nous cela a marqué un retour au CIOFF après quelques années d´absence, notre dernière tournée des festivals auxquels nous avons participé datait de 2016, donc cela a fait une pause de dix ans (excepté une petite sortie au Festival de Gannat en 2019), et nous étions très heureux de revenir « au bercail ». Si je me permets cette familiarité, c´est que les festivals CIOFF ont été pour nous bien plus que des passages sur des scènes diverses, ces festivals étaient pour nous une ouverture sur un monde nouveau, sur une réalité nouvelle, que nos jeunes ne connaissaient pas jusqu´alors. Les festivals CIOFF ont pleinement participé à la constitution de notre groupe, ils en ont été un des fondements essentiels. Pendant près de quinze ans, tous les étés nous partions sur la route des festivals CIOFF, il y en a eu 23 en tout, dont certains que nous avons faits à plusieurs reprises. Cette régularité et constance ont fait que notre groupe a pu exister, a pu perdurer, se former, se forger au cours de toutes ces années de pratique de la vie des festivals. Le CIOFF a été pour nous une véritable école de la vie et un soutien très concret dans notre action. Les festivals nous donnaient durant toutes ces années un objectif, un espoir, une motivation pour travailler dur, une raison de vivre.

Au départ, notre participation aux festivals n´était pas forcément évidente. Nous sommes un groupe constitué d´enfants et de jeunes, notre place était plutôt dans les festivals destinés à ceux-ci, comme par ex. les RIFE que nous avons fait à deux reprises. Mais tous les autres festivals sont prévus pour des adultes, et les organisateurs ont pris quand même le risque de nous programmer, oui, la présence des enfants peut amener des complications et il fallait les assumer. Mais encore plus que ça, nous sommes un groupe constitué de Roms, de Tsiganes venant des milieux marginalisés, des bidonvilles de la Slovaquie orientale. Passons outre le politiquement correct, il est évident que ces origines constituent, elles aussi, un risque supplémentaire, majeur, par rapport à notre groupe. Et ce risque a été pris et assumé lors de toutes les programmations dont nous avons bénéficié. Le CIOFF nous a permis d´être un groupe comme les autres, bien qu´au départ et encore maintenant, nous ne sommes pas comme les autres. Cette particularité, je n´ai jamais voulu la mettre en avant, je ne voulais pas en parler, je n´ai jamais voulu verser dans le misérabilisme, il me tenait à cœur que les succès que nous avons emportés soient dus uniquement à nos qualités artistiques, et pas à autre chose.

Maintenant, notre groupe est dans sa phase finale, les années  sont incompressibles, nous ne sommes plus en mesure, mon épouse Helena et moi, de continuer longtemps cette aventure, nous allons mettre peu à peu terme à nos activités. Je ne pense pas que nous reviendrons encore à un festival CIOFF, alors je voudrais revenir sur cet aspect particulier de notre groupe et sur notre relation avec le CIOFF. Je voudrais dire tout simplement que tout ce chemin accompli avec vous était  formidable, inouï.                                                                                                                               Le CIOFF n´a pas au départ la vocation d´être une œuvre sociale, vous faites du folklore, pas de la charité, bien que votre action ait indéniablement une grande portée humaniste. Et ce monde du folklore a été le théâtre d´une expérience sociale et humaine incroyable, que nous n´aurons pas pu imaginer ni concevoir si nous ne l´avions pas vécue.                                                                                                                  Tous les enfants et les jeunes de notre groupe viennent des conditions très pauvres, extrêmes. La misère qu´ils subissent est générationnelle, il y a très peu de chances de s´en sortir, pratiquement aucune. Oui, hélas, il y a toujours plus malheureux que soi, les pays en guerre ne se comptent plus, hélas, nous n´avons pas l´exclusivité du malheur. Mais il n´en reste pas moins, que lorsque nous venons dans un festival, les douches, l´eau courante, les repas réguliers, les lits douillets, etc., toutes ces choses normales sont pour nos jeunes anormales,  des expériences hors de leur commun, qu´ils ne peuvent vivre que là et pas ailleurs, pas chez eux.                                                                                                                                                                                          Oui, eux, qui portent sur leurs épaules cet éternel stigmate d´être coupables avant d´être jugés, à chaque festival ils étaient d´emblée innocents, ils étaient comme tout le monde, perdus dans le tourbillon des peuples du monde entier. Acceptés tels qu´ils étaient, sans aucune différence, par tout le monde, et aussi par les formidables accompagnateurs, qui sont devenus des amis, qui leur ont même rendu visite chez eux, et dont avec certains nous sommes toujours en contact. Les Cluzels de Felletin sont nos parrains attentionnés depuis nos débuts…

Nous sommes venus au Festival de Montoire pour la première fois en 2009, il y a 17 ans.             Eh bien, 17 ans après, parmi les spectateurs il y en avait qui nous reconnaissaient, qui se souvenaient de nous, qui me demandaient des nouvelles des gamins de l´époque. Je leur répondais, regardez, ce sont les barbus sur scène... Et ce n´était pas des cas isolés, tous les jours, dans la rue ou sur le site du festival des gens nous apostrophaient de la sorte. Il y en a même qui se souvenaient de notre passage à Plozévet, au Mondial´Folk. C´était en 2005, il y a 21 ans !  Je n´en revenais pas !                                                                                                                                Pareil avec les groupes. Par exemple, le Ballet martiniquais Pomme ´Cannelle, avec lequel nous avons partagé l´hébergement aux Festival de Saintes en 2006. Au début ça ne se passait pas très bien, ça ne collait pas, nous étions au rez-de-chaussée, eux au premier, il y avait des soupçons, des plaintes, une véritable galère. Mais après c´était tout le contraire. Quand nous nous quittions à la fin du festival tout le monde pleurait, et il a fallu que j´intervienne personnellement pour que ces « fous » de Martiniquais ne donnent pas leurs cartes de crédits aux nôtres en souvenir. Et dix ans après, quand nous nous retrouvons sur un festival, Jessy, le directeur de la troupe, et Arthur, son bras droit, se souviennent des prénoms de nos gosses et demandent de leurs nouvelles !                                                                                               

 

Une anecdote me vient à l´esprit. C´était aux Sacres du Folklore à Reims. Nous y étions pour la deuxième fois, et les accompagnateurs, qui nous connaissaient bien (Monique Pruvot est même venue chez nous, et à chaque fois que nous passons par l´Est de la France, elle nous attend au bord de l´autoroute avec une camionnette remplie de cartons de vêtements), eh bien les accompagnateurs nous ont dit qu´il y avait cette année un groupe détestable, qui ne se comportait pas bien, c´était une fanfare des Balkans, les musiciens, des jeunots à peine adultes étaient arrogants, odieux, manquaient de respect aux femmes, personne ne voulait travailler avec eux. Nos amis ne voulaient pas le dire directement, mais nous avons vite compris qu´il s’agissait de Tsiganes, de Roms. Eh bien, si c´est comme ça, ils nous font honte, alors nous allons les ignorer complètement, on ne va pas les regarder, ne pas les voir. Et c´est ce que nous avons fait. Partout où nous passions, les guitares à la main, en chantant, toujours de bonne humeur, eux, on ne les regardait même pas, ils étaient invisibles pour nous, ils ne faisaient pas partie de notre univers. Nous les avons bannis. Au bout de quelques jours, nos amis français nous disaient, étonnés, que c´est bizarre, mais le groupe, détestable jusqu´alors, a complètement changé, ils sont devenus tout gentils, savent dire bonjour, il n´y a plus aucun problème avec eux. Et le jour suivant, lorsque nous attendions dans les grands escaliers pour monter à la cantine, le responsable de la fanfare, un monsieur d´un certain âge, est venu vers nous, et avec beaucoup de respect nous a demandé la permission de nous parler. Il est venu nous remercier, parce que nos jeunes ont montré à son groupe comment se comporter, comment faire pour qu´on n´ait pas honte d´être Tsigane, mais au contraire, comment se comporter pour qu´on puisse être fier d´être Tsigane, d´être Rom.

Ca, et beaucoup d´autres choses encore, nous le devons au CIOFF. A nous aussi, les festivals ont montré qu´on peut être comme tout le monde, qu´on peut être fier de ses origines, ne pas avoir honte d´être Rom. Même en sortant des plus pauvres bidonvilles. Même en ayant parmi nous certaines années des jeunes migrants roms roumains, que nous ramassions directement dans la rue ou dans le métro. Et dans le métro, il ne faisaient pas que chanter… Le CIOFF, c´étaient pour nous des échappées au Paradis.

Cher Philippe,

il se trouve que outre ta fonction de président du Festival de Montoire, tu assumes aussi la direction du CIOFF France. Je m´adresse à toi, comme à un ami, qui a su nous tendre une main secourable quand nous étions dans le besoin, et aussi, de par ta fonction, je te prie de transmettre notre message d´amitié et de remerciements aux bénévoles, membres du CIOFF France, que nous connaissons, que nous avons rencontré, ou pas, peu importe, à tous ceux qui font que le CIOFF existe et tient debout.

J´ai passé une grande partie de mon enfance et de ma jeunesse en France, je ne sais que trop bien à quel point l´image que les Français ont de leur pays n´est pas toujours très flatteuse. C´est avec d´autant plus de plaisir que j´aime, lorsque j´en ai l´occasion au cours de nos représentations, dire au public, combien formidable est leur pays, la France.                       

Oui, la France est un pays unique, généreux, solidaire, formidable. Et vous, les bénévoles, les organisateurs, chers amis du CIOFF, vous faites partie de ces piliers sur lesquels ce pays tient. Alors, tenez bon ! Bonne continuation ! Vive la France et vive le CIOFF !

                                                     

                                                                                                 Ivan Akimov

                                                                        Directeur artistique du groupe Kesaj Tchave

                                                                           Président de l´association Kežmarský hla

A Kežmarok, le 1octobre 2026