Festival

Arrivée a Montoire
L´hébergement, un peu spartiate, se fait dans un internat de l´école locale. Nous disposons de plusieurs chambres de 6 et 7 places, et les chauffeurs ont une chambre à part, ce qui est très important, il faut qu´ils puissent se reposer tranquillement, sans faire partie du groupe. Nous sommes dans un couloir que nous devons partager avec le groupe de Slovénie, ce qui ne nous enchante guère, on désigne clairement les douches et les toilettes que doivent utiliser les uns et les autres, et on donne des consignes strictes aux nôtres quant à leur utilisation. On profite du reste de l´après-midi pour faire une répétition, les jeunes sont encore pleins d´énergie, il faut bien les occuper, et on a plus que besoin de mises en place en ce qui concerne notre spectacle. S´en suit le dîner, nous sommes encore tout seuls à la cantine, les autres groupes doivent arriver que dans la soirée ou le lendemain. Hélas, dès le début du séjour, les comportements non disciplinés du groupe Duško, Nikolas et Petra, continuent comme lors du voyage, et ils ne s´arrêteront pas durant tout le séjour. Mais ça, nous ne le savions pas encore. On espère que cela s´arrangera. Alors on explique, on raisonne, oui, il faut venir tous ensemble à la cantine, oui, il faut manger ce qu´on nous donne, ne pas faire les difficiles, d´autant plus que tout ce qu´on nous donne est excellent. Bref, expliquer aux trois grands, aux adultes, qu´ils ne doivent pas se comporter comme des petits, mais au contraire, doivent leur servir d´exemple. A cela il faut ajouter des sauts d´humeur du couple Nikolas – Petra, qui se concrétisent rapidement par des coups et crachats mutuels, et le tableau est complet. On croit rêver un mauvais rêve, jamais nous n´aurions cru que nous vivrons un tel cauchemar. Et cela ne fait que commencer.
 
Le lendemain nous avons un spectacle en extérieur, dans une ancienne église à une dizaine de km de là. Comme c´est en fin d´après-midi, nous profitons encore de la journée pour répéter et essayer de rattraper toutes les répétitions auxquelles les filles ont manqué. En effet, durant les derniers six mois nous avons travaillé surtout avec les nouvelles filles de Lubica, que nous avait amené Lubo.  Mais celles-ci, toujours grâce aux manigances de Lubo, ont déclaré forfait sans mot dire un mois avant le départ en tournée, alors nous étions obligés de nous tourner vers celles qui n´étaient pas très assidues aux répétitions, que nous n´aurions pas pris normalement avec nous, car elles n´étaient pas très performantes, ni sérieuses quant à leur participation aux répétitions, bref, elles ne méritaient pas de venir avec nous. Mais les choses étant ce qu´elles sont, c´est elles qui sont avec nous, et cela encore après d´innombrables parables avant leur départ. Le niveau artistique de notre groupe est déplorable. Cela n´a rien à  voir avec notre excellence d´antan, à laquelle nous étions habitués, qui était notre marque de fabrique, et à laquelle tout le monde, c.a.d. les organisateurs, s´attendaient de notre part. Cet état des choses me désespérait, cette tournée marquait notre retour dans les festivals Cioff, j´étais horrifié à l´idée de décevoir Alain Cluzel, qui nous a, comme toujours, recommandé, ainsi que les organisateurs, qui n´ont pas hésité à nous inviter, gardant un excellent souvenir de nous d´il y a 17 ans, lorsque nous sommes venus à Montoire pour la première fois. Toutes les troupes qui allaient participer au festival étaient professionnelles, ou semi professionnelles. Tous avaient un excellent niveau, certaines étaient des groupes d´État, comme l´ensemble d´Azerbaïdjan, inutile de dire qu´ils étaient tous au top. Il n´y avait aucune des troupes qui aurait été un peu moins performante, tous étaient excellents. Et nous, parmi cela ?! Normalement, on ne devrait pas figurer dans une telle configuration de pros ou semi-pros. Mais nous étions là, et il fallait relever le défi, faire tout ce qui était possible et impossible pour réussir et surtout, ne pas décevoir la confiance que nos amis nous ont manifesté. Hélas, jamais je n´aurais imaginé que pire que le niveau artistique, serait le niveau de la cohésion du groupe. De telles incivilités, comme celles de la part de Duško, Nikolas et Petra, cela ne nous est encore jamais arrivé. Cela se ressent aussi au niveau des répétitions, elles deviennent pénibles, comme le reste de la cohabitation, mais on n´a pas le choix, il  faut tenir coute que coute. Il y a des moments quand ça va un peu mieux, mais pour mieux rechuter peu après, et le festival n´est même pas encore officiellement commencé, qu´on se demande déjà comment qu´on va tenir comme ça jusqu´au bout, vivement la fin. C´est d´autant plus déplorable que le reste de la troupe s´est conduit d´une manière exemplaire. Les petits ne posent aucun problème, au contraire, ils deviendront rapidement les coqueluches de tout le festival, liant des contacts spontanés avec tout le monde, c.a.d. avec le Monde entier, car les cinq continents étaient présents ici. Les anciens, tous ceux qui sont avec nous depuis des dizaines d´années, ce n´est même pas la peine d´en parler. Tout est ok, super. Ils se sont conduits comme de vrais pros, responsables et pleinement dignes de confiance, tant au niveau de la scène, tout comme en dehors des spectacles. Heureusement, ils étaient de véritables supports, on pouvait compter sur eux à tous les niveaux. S´il n´y avait pas les trois trouble-fêtes, la tournée aurait pu s´apparenter à des vacances avec activités artistiques, et hélas, c´était tout le contraire, un véritable calvaire que ces irresponsables ont fait subir au reste de la troupe. Le meilleur remède, c´est le travail, l´action, alors on répète, et répète encore, malgré cette ambiance qui n´est pas véritablement à la fête, comme cela aurait dû être normalement.
 
En début d´après-midi vient Jean-Michel Delage, un photographe professionnel qui nous a suivi durant quelques années dans le temps, et il en est résulté un livre-photos, Le Miracle des enfants de la fée, qu´il a publié alors. D´ailleurs, notre première rencontre datait de ce Festival de Montoire, il y a de ca 17 ans, alors c´est un retour aux sources en quelque sorte. Nous en profitons pour évoquer plein de souvenirs, dont pas mal qui se recoupent avec le CCFD, dont il était le correspondant à l´époque, et il a écrit pas mal d´articles sur nous, sur les conditions de vie de nos jeunes, puisqu´il avait effectué de nombreuses visites chez nous. Peu après, surprise, ce sont les Cluzel qui débarquent. Alain et Anne-Marie sont nos fans des premières heures. Ils nous ont découvert en 2003, lors de notre première tournée en France, nous ont fait entrer dans le réseau des festivals Cioff, nous ont rendu visite en Slovaquie, bref, ils nous suivent et soutiennent depuis des années, ils font partie de la famille. Ces retrouvailles sont émouvantes, on leur doit tant, ils ont fait toujours preuve d´une générosité et amitié hors commun. Cette visite inopinée (ils n´étaient pas surs de pouvoir venir, vu leur âge) nous apporte une brèche salvatrice dans le calvaire que nous font subir les énergumènes déjà cités, et on passe une après-midi délicieuse à évoquer d´innombrables souvenirs avec les anciens du groupe, puisque Alain et Anne-Marie connaissent les Matej, Jakub ou Roman depuis leurs 5 – 6 ans, et ils en ont 20 de plus aujourd´hui. Vers les 16 heures nous partons pour Artins, lieu de notre première production, en avant-première du festival, puisque celui-ci ne commencera officiellement que le mardi prochain.
 
Artins est à 10 minutes de route, nous y allons avec notre bus et nous amenons avec nous aussi quelques Slovènes qui doivent s´y produire après nous. Le spectacle doit avoir lieu dans une ancienne église, qui commence à se remplir, les gens font la queue devant. Ce spectacle est important pour nous, car sera présent Philippe Proust, le directeur du Festival de Montoire qui nous a personnellement invité, et en plus, Philippe est aussi président du CIOFF France, son impression première sur notre passage aujourd´hui est pour nous capitale. Et encore, en plus, il y aura les Cluzel, qui ont fait le déplacement depuis Felletin pour nous voir. L´église est pleine à craquer, décidément le service de communication du festival marche bien, et surprise inouïe, parmi les spectateurs qui nous apostrophent nous retrouvons des gens qui nous ont vu lors de notre passage mémorable à la Halle aux Épinettes à Clamart, il y a plus de vingt ans de cela, et se souviennent des gamins de l´époque ! Quand ils nous demandent ce qu´ils sont devenus, on répond que ce sont les trois barbus sur la scène – Matej, Jakub et Roman… Émotions ! La salle a une excellente acoustique, ce n´est pas la peine de s´embêter avec les micros, on fera sans. Deux tentes à l´extérieur nous servent de vestiaires, nous n´en avons pas besoin car nous sommes venus déjà habillés en costumes. Hélas, ces vestiaires improvisés servent juste de coulisses pour une énième dispute du couple infernal Nikolas et Petra, qui se concrétise immédiatement par un échange amical de claques et crachats sur le champ, juste quelques instants avant de monter sur scène ! Vu le timing immédiat, je n´ai pas le temps de m´en occuper spécialement, je leur lance qu´ils n´ont qu´à rester là, on n´a pas besoin d´eux, on ne veux pas d´eux, et, contenant ma colère, je monte sur scène. Philippe nous présente, nous attaquons, nous avons une quarantaine de minutes à tenir, dès le début je sens que le public nous suit, la salle nous est acquise, Alain Cluzel prend des photos et filme avec un large sourire, tout va bien. Nikolas et Petra sont quand même monté sur scène avec nous, on oublie les orages tout récents, on y va tous à fond, l´énergie est débordante, le public répond par des applaudissements et rappels, tout va bien. Le grand succès, c´est la chanson « Je suis Tsigane, je n´ai pas choisi ». J´ai hésité à la mettre au répertoire, car elle a un côté militant, le texte est en français, il n´y a personne pour le chanter en version originale, alors je le déclame et puis les petits et ensuite tout le groupe reprend en scandant « Je suis Tsigane, je n´ai pas choisi ». Une mise en scène simple mais efficace rajoute encore à l´effet émotionnel, et le résultat ne se fait pas attendre, les gens pleurent dans la salle, et avec L´Hymne à l´amour de Piaf, version csardas, ce sera notre plus grand succès lors de nos prestations durant le festival. Ouf ! Le pari est gagné. Les Cluzels sont aux anges, Philippe de même, on peut affronter la semaine à venir  plus sereins, on sait qu´on a des atouts majeurs malgré les défaillances évidentes au niveau des effectifs. Dès le lendemain nous aurons d´excellents échos dans la presse locale, et il en sera de même tout au long du festival. Dans l´euphorie du succès je lance un gros sourire à Nikolas et Petra en leur disant qu´on fait table rase des problèmes récents et qu´on repart ensemble du bon pied, en espérant qu´ils me suivront dans mes bonnes intentions…, une bonne tape amicale sur l´épaule de Nikolas tout sourire et c´est reparti. On quitte les Cluzels presqu´en larmes, et on regagne notre hébergement pour aller dîner et se coucher après une journée bien remplie. Nous avons perdu de vue Jean-Michel, plus tard j´apprends qu´il a eu un différend avec les organisateurs, ils ne l´ont pas laissé entrer et il est parti sans nous voir. Domage.
 
En rentrant nous nous réunissons tous pour un pot amical avec les organisateurs et avec tous les groupes, puisque presque tout le monde est déjà là, et ça fait du monde, en tout il y aura 12 pays représentés, l´Azerbaïdjan, Corée du Sud, Inde, Mexique, Nouvelle Zélande, Slovénie, Slovaquie, Sulawesi, Tahiti, Uruguay et les USA. C´est impressionnant, et ça fait plaisir, d´avoir réussi à être présents, ici, à table, en levant un ver de jus fruit à la santé du Festival qui va être inauguré le surlendemain. Nous, un petit groupe des tsiganes des fins-fonds des Carpathes slovaques, assemblé, rapiécé, avec les plus grandes difficultés quelques jours avant de venir, nous sommes ici, attablés avec les représentants des cinq continents et on nous présente avec tous les honneurs et même une mention spéciale, puisque nous sortons juste de notre première production victorieuse à Artins. Hélas, le diner qui suit à la cantine marque la fin de la petite trêve avec Nikolas et Petra instaurée une heure plus tôt, ils manquent à l´appel, il aura fallu aller les chercher dans les chambres pour qu´ils daignent de partager le repas avec nous. Ce n´est pas grave en soi, mais ça trouble sérieusement la bonne marche et la bonne entente de notre collectif, et à la longue ca deviendra vraiment pénible et insupportable. Apres le diner est improvisé avec un grand enthousiasme un match amical de foot avec l´Azerbaïdjan, inutile de dire que ça fait plutôt du bien, tout le monde y va à fond, les nôtres pieds nus ou en chaussettes, on perd 4 à 0, mais ce n´est pas grave, on remettra ca les jours suivants. Par contre ce qui est plus grave, c´est le constat médical de cette coupe du monde improvisée, nos gars, ayant tous joué sans basquettes (ils n´en n´ont tous qu´une seule paire, alors ils n´allaient pas risquer de les déchirer), se sont retrouvé tous avec des cloques aux pieds, Jakub ne pouvait carrément plus marcher… Bonjour les dégâts ! Déjà qu´on a pas beaucoup de danseurs, en plus ils deviennent des éclopés avant même le commencement du Festival, comment qu´on va faire ?! Heureusement, le lendemain sera une journée de repos, on attend encore les derniers arrivants, et pour mardi il y aura juste un programme léger, avec l´Ouverture officielle l´après-midi, et 5 minutes de programme au Gala de l´Ouverture le soir. J´espère que d´ici là les cloques monstrueuses aux pieds s´arrangeront et que les danseurs champions de foot pieds nus pourront s´affranchir de leurs devoirs artistiques et pas seulement sportifs. La nuit se passe bien, ce qui ne veut pas dire que tout le monde sera couché vers minuit, comme ce fut la consigne, encore pleins d´énergie, il aura fallu les surveiller un peu plus, mais il n´y aura pas de problèmes majeurs.