Lundi, mardi

Le lundi est libre, le festival ne commencera officiellement que mardi, cela nous permet de récupérer après le voyage et surtout, de répéter, mettre au point tout ce qui n´a pas pu être préparé avant le départ, du moins au moins le minimum indispensable pour essayer d´être au point pour les journées de spectacles qui nous attendent. A vrai dire, c´est plus pour occuper les jeunes qu´autre chose que nous nous sommes lancés dans ces répétitions, car vu le niveau désespérément faible de nos filles il n´y a pas grand-chose à faire, on ne peut pas rattraper des mois, voire des années de travail en quelques heures… Helena s´accroche, elle essaie l´impossible avec nos filles, heureusement, nous n´aurons que des productions relativement courtes, de 35 minutes au plus, alors il nous faut mettre au point que trois danses majeures, qui ne sont pas très compliquées, et que nous avons au répertoire depuis toujours. Mais même cela est périlleux, on a beau répéter et répéter encore et encore, on a du mal à atteindre l´objectif escompté, ce n´est toujours pas ça. On travaille toute la matinée, l´après-midi on remet ça. Ça va un peu mieux, mais le cœur n´y est pas, l´atmosphère est lourde à cause des problèmes que causent Nikolas et Petra, Duško est dans une dépression constante, soi-disant à cause de son grand-père qui est à l´hôpital, alors il ne prend pas part à nos activités, ou juste à contre-cœur. Le comportement puéril et irresponsable de ces trois adultes rejaillit sur tout le groupe, bref, ce n´est pas la panacée. En plus il n´y a pas une bonne ambiance entre les filles, les soi-disant anciennes, Lubka et Alexandra, voient d´un mauvais œil que Bianka y arrive et est mise en avant, alors qu´elles, elles n´y arrivent pas et sont reléguées en arrière. On convoque tout le monde dans le réfectoire, Helena explique à tous que cela ne peut pas continuer comme ça, le festival n´a même pas commencé qu´on a déjà envie de rentrer et d´arrêter ça. Une telle bérézina, cela ne nous n´est encore jamais arrivé. On a eu des problèmes, mais pas de cette envergure. Si je pouvais, je mettrais immédiatement Nikolas et Petra dans un bus en direction de la Slovaquie, et on n´en parlerais plus. Mais, bien que je menace de le faire, c´est impossible, aller avec eux à Paris me prendrait toute la journée, et cela, je ne peux pas me le permettre. Alors on endure, en se disant qu´il n´y a plus que cinq jours à tenir. Tout cela est encore plus déplorable du fait que tout le reste de la troupe se conduit parfaitement bien. Les petits, comme les grands, il n´y a pas le moindre soupçon de problème avec eux. Tous se conduisent très bien, sont parfaitement responsables, savent très bien se mouvoir dans le grand monde qui est le nôtre durant ce festival, c´est un plaisir de les voir évoluer ainsi, et c´est malheureux qu´ils doivent subir les caprices de quelques-uns. Lorsque l´ambiance est au plus bas, le moral au plus mal, nous sommes tous assis sans mot dire après le discours de Helena, on ne sait pas quoi dire, ni que faire… que la porte d´entrée s´ouvre, et entre une foule joyeuse d´une quarantaine de Mexicains, qui viennent juste d´arriver du Mexique. Tous lestés de gros bagages, ils ont du mal à franchir le portail avec leurs valises à roulettes, alors nos garçons sautent spontanément les aider, ils portent leurs bagages, les Mexicains répondent par des gros sourires, le soleil est revenu, tout va bien tout à coup. Quelle merveilleuse leçon de la vie !  Ces inconnus de l´autre bout du monde, viennent, avec leurs gros sombreros, chasser les noirs nuages qui s´abattaient sur nous, et nous ont apporté un peu de ce soleil du Mexique dont nous avions tant besoin. Instantanément les brumes se dissipent, nos futiles mésententes sont oubliées, tout va bien, on repart du bon pied, Viva Mexico ! Apres le diner c´est reparti pour une nouvelle coupe du monde de foot, cette fois avec les Mexicains, tant pis pour les ampoules aux pieds, Kika entre sur le stade, ce sera un match mixte, hommes, femmes, personne n´y voit aucun inconvénient. Tout le reste du séjour on s´entendra parfaitement avec ces Mexicains, ils sont comme nous, certains jouent aussi au foot pieds nus, et ils sont d´excellente humeur, communicative, accompagnés de leur fanfare à gros décibels, un excellent remède contre toutes les grisailles et morosités qui nous tombaient dessus.

Mardi nous partons  en milieu de la matinée répéter la danse commune pour le Gala de l´Ouverture du Festival de ce soir. C´est une chorégraphie qui réunit des danseurs de tous les groupes sur une mélodie uruguayenne, chaque pays envoie deux couples de danseurs et deux musiciens, pour nous ce seront Stefan, Kika, Domino et Bianka, plus Roman et moi-même. Kevin sera le porte-drapeau. On répète consciencieusement le tout, et après nous nous arrêtons encore en vitesse à la Mairie pour un pot d´amitié. Les tables sont remplies de coupes de champagne, on surveille de très près, pour nous ce seront que des jus de fruits, bien entendu. Il n´y a pas de maldonne à ce niveau, du moins à ce que je ne sache, et nous pouvons passer tranquillement à table à la cantine. Nous avons droit, comme d´habitude, au retard de Nikolas et Peta, je dois aller les chercher personnellement, Duško reste dans sa chambre à cause de son grand-père… Je ne m´émeut pas plus que ça de ces caprices, il faut faire avec, et on fait avec. L´après-midi nous partons pour l´inauguration officielle du Festival sur la Place de la Mairie. Tous les groupes y prennent part, pour y aller nous faisons un petit tour par la ville, un mini défilé, en chantant et dansant devant les gens amassés sur les trottoirs. Nous en profitons pour mettre de l´ambiance, il fait très chaud, mais, datant déjà de notre premiers passage ici il y a 17 ans, nous avons notre remède efficace – on s´arrose les cheveux avec de l´eau, un espèce de baptême caniculaire sur le bitume, et nous nous nous alignons tous devant la Mairie pour procéder à l´acte de l´Inauguration solennelle. Chaque groupe devra monter ensuite sur l´estrade, pour être reçu par le Maire, et pour lire une déclamation dans sa langue maternelle. Juste avant de monter vient vers moi le Président du festival, Philippe Proust, et me demande est-ce que Veronika pourrait déclamer tout à l´heure dans le micro « Je déclare le Festival de Montoire ouvert ». C´est la tradition que ce soit la plus jeune danseuse qui le fasse chaque année. Oui, si j´épelle chaque mot à l´oreille de Veronika, elle pourrait les répéter après moi. On procède de la sorte, et cela donne un petit moment d´émotion, Veronika déclame sagement après moi, donc déclare le festival ouvert, improvise un petit solo de claquettes, il y a un lâcher de pigeons, et on rentre se préparer pour le Gala de l´Ouverture de ce soir. Avant de quitter la Place, vient vers moi Jean-Francois Proux, l´ancien président du Festival, celui d´il y a 17 ans, on se retrouve comme de vieux amis, gardant d´excellents souvenirs les uns des autres.

Le soir, ce sera juste un petit passage de 5 minutes, vu le nombre important de tous les groupes, il ne peut pas en être autrement. Il n´y aura que trois groupes qui auront droit à  35 minutes de spectacle, les autres juste un petit passage, et les autres soirs ce sera au tour des autres, etc. En général les groupes ne respectent pas ce timing et dépassent allégrement le temps qui leur est imparti, mais en ce qui nous concerne, nous sommes extrêmement  pointilleux là-dessus, ce sera 4´30, pas une seconde de plus. En arrivant sur le site du festival, à la descente du bus, nous sommes apostrophés par un couple, ce sont des spectateurs qui nous ont vu avant-hier à Artins, et ils sont venus ce soir juste pour nous dire un petit bonjour, ils ne resteront pas pour le spectacle, et sont repartis avec un gros sourire. Apres le spectacle nous ne nous attardons pas, on pourra regarder les autres groupes plus tard, nous rentrons pour nous coucher pour mieux récupérer. Bien sûr, c´est vite dit. Ce n´est pas évident de mettre tout le monde au lit avec l´énergie débordante et l´excitation du début du festival, mais vu qu´il n´y a pas de programme dans la matinée du lendemain, on peut se permettre de ne pas être trop rigides sur l´heure du coucher, on passe à l´activité principale, et même capitale de nos soirées, la consommation des soupes en sachet chinoises, dont nous avons, heureusement, fait une provision conséquente, on doit en avoir dans les 120. Oui, de par notre riche expérience, nous savons très bien que tout le monde est sujet à une faim soudaine et irrésistible juste au moment de se coucher, alors les soupes chinoises sont ce qu´on a trouvé de mieux pour parer à cet impromptu gastronomique de fin de soirée. Avec des tartines de nutella, c´est le soporifique idéal pour des nuits douces et réparatrices. Par forcément pour tout le monde, car il y a de la surveillance à faire, il n´est pas question de visites nocturnes entre les chambrées, alors on veille, surveille, on garde la porte de notre chambre entre-ouverte, à l´affut de tout bruit suspect venant du couloir.