Jeudi

On laisse dormir tout le monde le plus longtemps possible, mais petit à petit, les petits en premier, tous viennent au petit déjeuner, sauf les protagonistes de la nuit de l´horreur. On ne les verra que très peu, ils évitent de sortir de leur chambre, ne viendront que le soir au spectacle. Nous avons toute la journée de libre avant la représentation, très courte, juste de douze minutes, du soir. J´avais promis de faire un tour à la rivière dont m´ont parlé les chauffeurs, il fait une chaleur écrasante, cela nous aurait fait le plus grand bien, mais je n´en ai pas la force. Je suis désolé, on ira demain, aujourd´hui je n´ai que la force de m´écrouler dans mon lit, je n´arrive pas à dormir, je suis trop fatigué, mais j´ai besoin de décrocher au moins un peu, alors je regarde le plafond, ce qui est toujours mieux que de voir Nikolas ou Duško. Pourquoi tout ça est-il arrivé ?! Normalement, nous n´aurions jamais pris avec nous Nikolas et Petra, tous les deux sont très instables, ils viennent aux répétitions et puis ils ne viennent plus, sans jamais donner aucune explication, on ne peut absolument pas compter sur eux. Nous nous sommes déjà aperçu qu´ils avaient des problèmes de couple, ils n´arrêtaient pas de se disputer, de se séparer et de se remettre ensemble de nouveau, tout ça, agrémenté de coups et même blessures. Lorsque nous étions en spectacle à Bratislava, il y a un mois, on m´a fait croire que Petra saignait du nez à cause de sa tension, puis il s´est avéré que les taches de sang sur son pull blanc étaient dues aux coups de Nikolas… De toute façon, les problèmes de couples, ce n´est pas pour nous, nous sommes un groupe d´enfants, tout au plus d´ados, nous n´avons pas besoins de problèmes qui nous dépassent. De tous temps, nous avons évité de prendre avec nous des couples, à de très rares exceptions près, et à chaque fois ce n´était que source de complications inutiles. Comme j´en ai déjà parlé, la participation de Nikolas et Petra à cette tournée était plus qu´incertaine jusqu´aux derniers jours avant le départ, mais un grand argument qui jouait en leur faveur, c´était l´incertitude avec Roman. Bien qu´il jurait le contraire, nous n´étions pas surs qu´il partirait avec nous, les expériences négatives avec sa femme, Véronika, qui ne voulait pas le laisser partir en spectacle avec nous juste la veille du départ, ne nous laissaient pas le choix, on ne pourrait être certains de sa présence qu´une fois qu´il sera assis dans le bus avec nous… C´était une réalité dure comme du fer, et on ne pouvait que faire avec, donc prendre nos précautions. Et ces précautions consistaient dans le fait d´être prêts à partir sans Roman, donc sans accompagnement musical véritable, puisque dans ce cas je n´assurerais la partie musicale que tout seul, juste avec ma balalaïka, qui n´est pas un véritable instrument d´accompagnement, mais dans le pire des cas il faudrait faire avec. Je me préparais aussi à cette alternative, en répétant avec le groupe tout seul, des moments de défaillance de Roman, lorsqu´il s´absentait subitement, en ont donné l´occasion plus d´une fois. Et en ce cas, d´absence de support musical harmonique conséquent, il était indispensable d´avoir une bonne assise vocale, et pour cela Nikolas était un élément appréciable, avec Duško il formaient un support vocal puissant, sur lequel on pouvait compter en cas d´absence de Roman aux claviers. Avec eux deux dans le groupe de chant, je pourrais tenir l´accompagnement tout seul. Cela aurait été très limite, mais c´était une solution de catastrophe, mieux que rien. Donc, malgré tout, malgré toutes les craintes et appréhensions, nous avons maintenu coute que coute Nikolas et Petra dans la liste des partants, et nous avons tout fait pour qu´ils partent avec nous. Finalement Roman est venu avec nous, sans problèmes, Véronika n´a pas fait opposition, d´ailleurs même pendant la tournée elle n´a pas posée de problèmes, elle ne demandait pas, comme les autres fois, à Roman qu´il nous demande de lui envoyer de l´argent, elle ne le suppliait pas de revenir tout de suite… Ça, c´était appréciable, cela a permis à Roman d´être plus serein et tranquille, et il a pu se consacrer pleinement à la tournée, il nous a aidé considérablement, tant au niveau musical, qu´au niveau de l´organisation de la gestion du quotidien, qui était ce qu´il était, grâce aux bons soins de Nikolas et Petra, secondés par Duško, qui a, lui aussi, apporté sa part à l´édifice de la catastrophe que s´est avérée être cette sortie estivale 2026.

Nous avons donc passé la journée sur le site de l´hébergement, les jeunes jouaient au foot malgré la canicule qui battait son plein, on a fait quelques courses pour refaire le plein des nutella, des baguettes et des bouteilles d´eau. Une petite répétition pour ne pas dire qu´on n´en a pas fait, et on partait pour le spectacle du soir. Nous n´avons que 12 minutes sur scène, je prends bien soin de choisir la bonne combinaison de chants et de danses, celle qui correspond à l´ambiance dans la salle,  à notre place dans le programme, pour que ça colle par rapport au groupe qui nous précède, pour qu´on puisse bénéficier de l´effet de surprise par rapport au groupe précédent et aussi à celui qui va nous suivre. De nouveau, les gens nous interpellent, ceux qui nous ont vu hier, ou ceux qui se souviennent de nous il y a de ca 17 ans. Ce sont des moments rares, émouvants, qui reboostent notre moral, qui en a grand besoin.  Petra dit qu´elle ne se sent pas bien, elle croit et espère qu´elle est enceinte, donc il ne faut pas prendre de risques, elle ne va pas danser, on la mettra dans le chant, de toute manière peu importe, dans l´un comme dans l´autre cas elle n´est  d´aucune utilité. Et puis, le soir, comme par enchantement, ses malaises disparaitront et elle jouera au foot comme si rien n´était. Tout cela nous fait ni chaud ni froid, on s´en fiche, l´essentiel est qu´elle ne devienne pas de nouveau le punchingball  de son prince charmant Nikolas. Petra a déjà 23 ans, donc à l´osada elle est considérée comme « vielle femme », normalement elle aurait dû avoir 3 ou 4 enfants, ou même 7 ou 8, comme d´autres de son âge. Nikolas, son homme, n´a que 18 ans, et est pour elle l´inespérée occasion de ne plus être une vielle femme, mais de devenir une jeune maman, alors elle lui pardonne tout, et même, lorsqu´elle subit ses violences, et quand on va la défendre, elle s´en offusque, en parfaite victime consentante, elle prend le parti de Nikolas, et nous, on n´a pas à s´en mêler. D´accord, si nous étions à l´osada on ne s´en mêlerait pas, ils peuvent très bien s´épanouir dans leurs ébats amoureux avec des tronçonneuses électriques ou des marteaux piqueurs, mais là, en public, avec nous, nous ne pouvons pas accepter de telles dérives masochistes et nous intervenons pour sauver leurs faciès et nos apparences…

Le soir, après notre passage,  nous restons sur le site du festival pour voir les autres groupes sur scène, et pour se rendre ensuite à la Mairie, ou nous sommes invités pour un pot d´amitié. Tous les soirs deux groupes sont ainsi, deux par deux, conviés par la Mairie, et ce soir c´est nous et la Slovénie qui ont droit aux honneurs de Monsieur le Maire. On y va, sans grand enthousiasme, car vu tout ce qui se passe au sein de notre groupe, nous ne sommes pas d´humeur à la fête, et en plus, les Slovènes, sont ceux avec lesquels nous avons le moins envie de boire un coup, même si c´est celui de l´amitié. En effet, autant tous les autres groupes sont hyper sympas, communicatifs, ils partagent volontiers des moments de décontraction et d´amitié avec nous, soit en jouant au foot, en dansant, en se chamaillant, bref, en passant du bon temps, les membres du groupe de la Slovénie, sont distants, pas communicatifs, ils sont à part… Pourtant nous sommes voisins immédiats dans le couloir de l´hébergement, mais on n´a pas liés plus de rapports ni de contacts pour ça. C´est un groupe d´étudiants, mais, manifestement, ils ont des sérieuses lacunes au niveau de l´éducation de élémentaire, bien qu´universitaires, ils ont dû sécher des cours à la maternelle, ils ne savent pas dire bonjour, ni merci, ne possèdent pas, et donc ne pratiquent pas les civilités élémentaires, ils se bornent à communiquer dans un anglais ostentatoire, alors que, en tant que Slaves, nous arrivons très bien à nous comprendre dans nos langues slaves respectives. En plus, le soir ils sont bruyants, ils font la fête jusqu’à des heures pas possibles, et le matin,  dès huit heures ils répètent dehors, dans les deux cas il manquent de respect élémentaire envers les autres, mais ça, ils n´ont pas l´air de s´en soucier ni de s´en rendre compte. Nous sommes ensemble dans la grande salle de réception de la Mairie, ensemble, mais bien distinctement chacun de son côté, il ne faut surtout pas se mélanger. Je viens quand même vers leur chef pour trinquer avec un jus de fruit, il me répond en anglais, et on en reste là. Mais nous aussi, dans notre troupe, nous sommes scindés en deux groupes, les Nikolas, Petra et Duško faisant bande à part. Dans ce genre de réceptions il faut mettre l´ambiance, chanter, animer, heureusement Roman et les autres de Lomnica prennent l´initiative, et chantent à tue-tête les standards tsiganes, moi pendant ce temps je discute avec le Maire et les élus, c´est plutôt sympathique et décontracté. Les Slovènes s´y mettent aussi, bien que leur spectacle n´est pas très  spectaculaire, ils possèdent un très bon groupe vocal féminin, et ne sont pas en reste au niveau du chant. Il doit être vers une heure après minuit, on ne vas pas s´attarder et nous prenons congé pour aller nous coucher, le lendemain nous avons un programme en matinée. Juste avant de partir vient vers moi Philippe, le Président du Festival, et me demande comment nous nous en sortons au niveau financier. Surpris par cette question inattendue, je lui réponds que nous attendons encore la décision du Fond de soutien à la culture slovaque, mais que dans le meilleur des cas nous avons un trou de quelques 4 000 euros dans notre budget. Philippe me demande est-ce que je serais d´accord qu´il organise une collecte auprès des visiteurs du Festival pour nous aider. De nouveau surpris par cette proposition, je réponds que je ne suis pas trop partisan de ce genre de démarches, je ne veux pas faire de la mendicité. Philippe me dit qu´il a déjà procédé ainsi pour d´autres groupes, alors je réponds que si c´est présenté d´une manière décente, nous sommes d´accord, au contraire, cela pourrait nous aider substantiellement. Je suis vraiment surpris, sidéré par cette proposition inattendue. Bien sûr, cela serait une aubaine si ça marcherait ne serait-ce qu´un peu. Oui, notre situation financière est catastrophique. Logiquement, nous n´aurions pas du partir avec un tel déficit abyssal, mais si nous sommes partis, c´est de notre propre chef, cette décision n´engage que nous-mêmes, et il ne me serait en aucun cas venu à l´idée de demander à qui que ce soit, donc pas plus à Philippe qu´à quelqu´un d´autre, de participer à notre financement. Et puis, voilà que Philippe, sans que je lui demande quoi que ce soit, sans la moindre allusion de ma part, vient vers moi avec cette proposition saugrenue, inattendue, mais oh combien, bienvenue pour nous. Salvatrice. Nous, qui nous dépêtrons dans des problèmes internes lamentables, qui ne bénéficions d´aucune attention bienveillante de la part de ceux dont c´est le devoir de par leurs postes, leurs fonctions, je veux parler de nos autorités locales, régionales ou nationales, le choix est large… oui, ignorés, lâchés par tous, nous sommes sauvés in extrémis par des inconnus du bout du monde, qui pourraient très bien ne pas se soucier le moins du monde de notre sort, mais aux quels notre sort n´est pas indifférent.