Mercredi

Oui, les nuits sont courtes pour nous, et elles vont se raccourcir encore au fur et à mesure des journées à venir… Cela ne m´empêche pas de faire un peu de footing le matin, avant le petit déjeuner. Juste une petite séance d´entretien d´une demi-heure, mais indispensable pour tenir les aléas des stress du jour et des nuits.

Nous devons être en fin de matinée de nouveau sur scène pour une balance son. Ce sera à 11 heures, alors cela me laisse le temps d´improviser une petite séance de karaté avec les gars. Il y a les petits, Matej, Marcel et je fais venir aussi Nikolas, qui est l´expert en coups et blessures du moment… un petit entrainement est  excellent pour assoir son autorité, dont il n´y en a jamais assez. Ce n´est pas très élaboré, ça fait un sacré bout de temps que je ne pratique plus, mais cela a beaucoup de succès auprès des jeunes, on balance entre des séries de pompes et d´abdos, et des fous rires entrecoupés de coups de pieds et barrages des avant-bras, tout y passe et après avoir fini on remet ça, car il y en a qui sont venus que plus tard. Cela s´adresse surtout aux gars, les autres pendant ce temps papotent dehors et attendent qu´on vienne pour partir tous ensemble pour les essais de son. La balance se passe très bien. L´ingé son est très compétent et plein de bonne volonté, ses acolytes, les bénévoles, de même, et en moins de deux tout est prêt. Nous profitons encore d´avoir la scène à notre disposition pour faire des repérages pour le spectacle du soir, l´espace scénique est immense, nos filles n´ont absolument pas l´habitude de pareilles dimensions, dans l´ensemble elles n´ont même pas du tout l´habitude de la scène en tant que telle, alors on fait notre possible pour qu´elles ne soient pas complétement perdues ce soir. L´après-midi on remet ça à l´hébergement pour répéter et faire de notre mieux pour la mise en place du spectacle de ce soir, qui sera notre production majeure du festival car nous aurons 35 minutes sur la grosse scène, à la différence des autres soirées, lorsque les passages seront beaucoup plus courts, de 5 à 10 minutes en moyenne. Il fait très chaud, on serait bien allé au bord de l´eau pour se rafraichir un peu, les chauffeurs ont découvert une rivière pas loin, demain on ira faire un tour. 

Je me casse la tête pour combiner le meilleur programme, la meilleure combinaison de notre répertoire pour ce soir. Choisir le mieux parmi ce que nous disposons, pour nous mettre en valeur et pour marquer le public, pour surprendre et convaincre, pour plaire et pour conquérir… Oui, chaque sortie sur scène est un combat, une bataille qu´il faut gagner coute que coute. Nos forces sont sérieusement diminuées par rapport à ce dont on dispose d´habitude, nous n´avons pas de beautés éclatantes parmi les filles qui danseraient comme des déesses, nous ne pouvons pas aligner une dizaine de gars qui enverraient des claquettes démentielles tous comme un seul homme… Notre atout principal c´est la musique qui est au top, avec Roman on assure vraiment un très haut niveau, une cohésion presque parfaite, des rythmes irréels, une corrélation impressionnante. Cela ne se voit peut être pas au premier plan, nous sommes juste un support de tout l´ensemble, mais ce support est en « béton », béton armé, et permet au reste d´évoluer sereinement. 

L´autre atout, ce sont les petits, surtout Veronika, mais Stanko et Patrik ne sont pas en reste, ils la complètent vaillamment. Et bien sûr, le soutien sans faille des anciens, Jakub, Matej, Domino, qui avec Stefan et Tomaš tiennent parfaitement bien leurs rôles, on peut compter sur eux en toutes circonstances. Apres le succès de « Je suis Tsigane, j´ai pas choisi », lors de la première représentation à Artins, bien sûr, on va le mettre au programme, de même que Les copains d´abord et L´Hymne à l´amour. Ce sont des ficelles du métier, qui relèvent de mon expérience professionnelle, mais dans l´interprétation des gamins il y a une émotion et une vérité, qui dépasse largement le monde professionnel et séduit le public par son authenticité et sa sincérité. Les filles sont quand-même un peu mieux au point après toutes ces journées de répétitions, de toute façon, avec Roman on est à même de rattraper toute bévue ou gourde sur scène en temps réel. Il faut aussi reconnaitre à Duško et Nikolas qu´ils sont un très bon support vocal, alors malgré toutes les turpitudes internes, nous attaquons notre passage avec force et énergie, avec détermination de ceux qui sont fermement décidés de réussir, de vaincre, une fois de plus, le destin. 

Ça parait pathétique, comme ça, sur le papier, mais c´est la vérité pure et simple de notre situation. Dès les premiers instants sur scène je sens que c´est bon, ça ira, le public nous suit d´emblée, nous est acquis, ce sera une un déferlement d´énergie, de fraicheur, de bonheur… D´improvisation aussi, il faudra rattraper les égarements des nouvelles danseuses, on rattrapera, ça donnera du piquant à l´action, les claquettes sont démentielles, comme le dit si bien Doružka du All Stars Magazine, elles sont à la limite des possibilités humaines. Oui, là, où les autres groupes sont excellents, sont parfaits, nous on va plus loin, au-delà du rationnel et du raisonnable, on met le paquet total, le maximum dont on est capables, et même plus, peu importe les risques que cela comporte. Le final, avec Veronika dans L´Hymne à l´amour, sera aussi très serré, elle n´arrive pas à se souvenir du texte, Stanko et Patrik rattrapent, je suis là à coordonner le tout, je cours d´un côté de la scène à l´autre, il faut être partout, diriger, jouer, improviser, rattraper, Roman est aux aguets, on y arrive... Cet après-midi on a eu l´idée de mettre Brassens et Piaf en csardas et kazatchok, on le fait aussi sur scène, ça marche de tonnerre malgré que l´on ne l´ait pas vraiment répété, il y a Philippe, le directeur du festival, qui nous rejoint sur scène pour dire quelques mots, on l´embarque dans notre improvisation, je le charrie gentiment, je demande le remboursement de notre chaise en bois qui nous sert de batterie de percussions, défoncée par les baguettes de Véronika,  on rigole, le public suit, chante avec nous, nous rappelle, des gens pleurent dans la salle, la standing ovation – C´est gagné !  Le triomphe, la consécration ! Que ça fait du bien ! Oui, après tous les cauchemars que nous avons vécu ces derniers jours avec les post ados mal dans leur peau, une telle réussite relève du miraculeux, une véritable thérapie pour notre moral à plat, une renaissance en chair et en os. Qui de plus est, ce succès a des proportions auxquelles nous ne serions vraiment pas attendus, on craignait le contraire, vu tout ce qui nous tombait dessus ces derniers temps.  

Nous sommes en France, chez les Gaulois, alors on peut dire que c´est le ciel qui nous tombait sur la tête… et là, c´est le Ciel qui nous ouvre les bras, comme dans la chanson de Piaf que vient de chanter Veronika : Le ciel bleu peut s´effondrer et, et la terre peut bien s´écrouler, peu m´importent les problèmes, puisque …le public nous aime.

Juste après notre passage il y a l´entracte, les gens sortent de la salle pour se rafraichir, nous saluent, nous félicitent. Il y a un monsieur, tout ému, qui nous dit qu´il se souvient très bien de notre passage ici il y a 17 ans, il nous demande que sont devenus les gamins de l´époque. Je réponds, c´est simple, ce sont les barbus que vous voyez sur scène… Je lui offre un CD et le livre de photos, Le Miracle des enfants de la fée. Tout le long du festival, tous les jours, nous aurons des rencontres comme ça. Des gens qui nous ont vu au spectacle, qui bavardent avec nous, s´intéressent à ce qu´on fait, font des compliments. Mais le plus surprenant, ce sont les gens qui se souviennent de nous lorsque nous sommes venus ici pour la première fois, il y a 17 ans, et il y en a même qui se souviennent de nous lors de notre passage à Plozévet, en Bretagne, au Festival Mondial´Folk, il y a 21 ans de cela ! C´est inouï, incroyable. Cela confirme ce que nous disait Alain Cluzel, nous avons laissé un vif souvenir chez les gens lors de nos nombreux passages dans les festivals CIOFF à travers toute la France. Ça me rassure, car après une période très féconde, de plus de dix ans, lorsque tous les étés nous participions à des festivals CIOFF, est venu un creux, depuis une dizaine d´années nous avions moins de contacts avec ces festivals, le Covid a fait aussi son œuvre, il a y des festivals qui ont carrément disparus, d´autres ont sacrément diminués leur envergure, bref ce n´était plus comme avant. Avec tout ça je me disais qu´on nous a peu à peu oublié, c´est la vie… mais non, c´est tout le contraire, et ça fait du bien. En plus, les gens, les spectateurs vont au-delà du simple spectacle, on voit qu´ils s´intéressent à ce qu´il y a derrière les beaux costumes et les belles performances sur scène, il comprennent que ce n´est pas qu´une histoire de danses et chansons, mais qu´il est question de tout une histoire humaine… Et pour nous, tous ces inconnus du bout du monde, dorénavant, ils font partie de notre histoire. De même que ce merveilleux, et aussi, compte tenu des circonstances très particulières relatives à la composition de notre troupe, donc merveilleux et en même temps par moments, hélas, très pénible, Festival de Montoir-sur-le Loir. 

Oui, à peine rentrés à l´hébergement, que cela a repris. De nouveau, Duško, Nikolas et Petra. Ils ont disparu. En pleine nuit, plus de traces d´eux. Il ne faut pas longtemps pour les trouver. Ils sont allés à la discothèque qu´organisent les jeunes bénévoles du festival. Ce ne serait pas si grave en soi, sauf que ce genre de sorties chez nous est strictement réglementé, cela doit se passer avec nous, on y va tous ensemble ou personne. Bien entendu, dans ce genre de soirées il y a aussi de l´alcool, et aussi de l´herbe. Il n´est pas question que qui que ce soit de notre groupe y aille seul, il risque de boire un coup ou de fumer un joint, et chez nous cela peut avoir des conséquences dramatiques, tragiques. Non, je n´exagère pas. C´est tout simplement la réalité du contexte dans lequel évoluent les osadas et les gens qui y vivent. Ce contexte, nous le connaissons très bien. Un petit différent, anodin, peut instantanément dégénérer dans une rixe dangereuse, avec coups et blessures, voire plus. Ce n´est pas de la fabulation, c´est la réalité des osada. Alors chez nous, nous sommes plus que stricts la dessus, aucun alcool, en aucune circonstance, de même que pas de « substances hallucinogènes »… 

Déjà que sans cela, ce n´est pas évident de contrôler les excès émotifs de certains, les disputes entre Nikolas et Petra en sont la preuve tous les jours, la preuve par coups et blessures. Alors si l´alcool ou autre chose venait à s´en mêler, on ne s´en sortirait pas, et le pire pourrait arriver. Je pars tout seul chercher les trois lascars, au départ je ne sais pas où les chercher, mais j´imagine bien dans quelle direction ils sont partis. Je fais quelques étirements, il faut être prêt à tout, la violence physique n´est pas à exclure. Mais Tomáš m´a devancé, c´est lui qui les aperçu le premier, et leur a dit de rentrer. Apres l´avoir violemment et crument traité de tous les noms ils rentrent quand même à l´hébergement, et commence un cirque pas possible qui va durer jusqu´au petit matin. Duško pique une crise de folie, il n´arrête pas de crier, de hurler à pleine voix, ça frise une crise de l´épilepsie, de l´hystérie à l´état pur. C´est très violent et très impressionnant. A l´osada ça fait partie des scènes quotidiennes, mais là, ça surprend quand-même. Il s´enferme dans sa chambre, qu´il partage avec 7 autres malheureux, et continue de plus belle. Heureusement, les autres groupes sont au spectacle, ne sont pas encore rentrés, alors l´incident se passe qu´entre nous, mais on n´en mène pas large, on sait pas quand ça va s´arrêter, comment ça va évoluer, s´il va commencer par casser des choses, se faire mal… On se pose la question s´il ne faut pas appeler la police. Duško est bruyant, mais un qui fait plus peur, c´est Nikolas. Oui, peur qu´il fasse quelque chose de plus grave que de brailler dans la nuit. Nikolas est très violent, on le voit dans ses rapports avec son amie Petra, des rapports très conflictuels, et très violents. De la violence conjugale, même s´ils ne sont pas encore mariés, ils sont juste en couple. Nous connaissons aussi, et de longue date, la famille de Nikolas. Une famille à problèmes, et pas des moindres. Alors il est impératif de l´avoir sous l´œil, ne pas le laisser seul, ne pas le laisser sortir. Lorsqu´il va aux toilettes, je l´accompagne, j´attends et le raccompagne dans sa chambre. J´ai prévenu Marcel, le plus costaud parmi les jeunes, que s´il y a un problème, et que je serais amené à en venir aux mains avec Nikolas, qu´il soit prêt à intervenir avec les autres si je ne m´en sortais pas. Nikolas est plus grand que moi, costaud, très teigneux, il a du mal à contenir ses émotions, il ne manquerait plus que cela dégénère en bagarre. Inutile de dire que nous sommes tous complètement sonnés par ce qui arrive. Apres cette super soirée, ce succès hors commun, extraordinaire, après avoir été adulés par le public, plus de deux mille personnes nous ont applaudis debout, nous nous retrouvons en pleine guérilla avec nos propres effectifs. On se demande, comme dans le film,  qu´est-ce qu´on a fait au Bon Dieu, pour mériter ça ?! Heureusement, et ça, malgré tout je lui en suis gré, Nikolas arrive tant bien que mal à se contenir, et il n´y a pas eu de pugilat. Je sais qu´il s´en est fallu de peu, le pire a été évité de justesse. Mais ça, on ne pouvait pas le savoir au moment des faits, on attendait dans le couloir comment les choses allaient évoluer, Duško continuait à hurler, nous, on montait la garde devant sa chambre, les heures passaient. Vers une heure et quelques ça commençait à se calmer un peu, alors j´ai laissé Helena et les grands en sentinelle et je suis allé m´étendre un peu, pour revenir après une heure les remplacer. A la guerre, comme à la guerre, plus que quatre jours à tenir, je tiendrais quoi qu´il arrive ! Vers trois heures du matin les hurlement se sont tus, un peu avant quatre heures je suis allé me coucher, pour me lever vers sept heures.