Vendredi, samedi, dimanche

En fin de matinée nous allons visiter le Musée du Festival, une bâtisse de plusieurs étages, remplie d´instruments de musique du monde entier, offerts par des participants depuis les 53 ans d´existence du Festival. C´est ludique, on peut jouer sur les instruments, tout le monde participe, y compris nos rebelles, qui font comme si rien n´y était, mais de notre côté, le cœur n´y est plus, ils restent invisibles pour nous. Suit le déjeuner à la cantine, le temple de la bonne entente, de la bonne humeur et de la bonne nourriture.  Les repas sont excellents, les menus conçus très intelligemment, il n´y a pas d´expérimentations culinaires inutiles, tout est comestible par tout le monde, par toutes les cultures, et tout le monde s´en donne à cœur joie.  Nous atteignons doucement mais surement la fin du séjour au festival, la question qui se pose est pourquoi il y a eu tous ces problèmes inutiles, alors que tout était si bien, les assiettes pleines, les lits doux, pas de rats, pas de poux, des rencontres et amitiés inouïes avec des gens du monde entier, de l´estime, de la considération, pas d´animosité, que de l´amitié… un coin de paradis. Mais non, il a fallu que chez nous il y ait quelques individus qui ont par leur comportements irresponsables et égoïstes gâché cette idylle aux autres. Bon, c´est comme ça, ça ne sert à rien de se lamenter, on ne peut plus revenir sur ce qui vient de se passer. Mais quel gâchis, et surtout après tous ces efforts qui ont été déployés pour que cette tournée puisse se réaliser… !

Il fait toujours très chaud, alors nous faisons enfin un tour à la rivière, et cela malgré que l´on doit être à 16 heures sur le site du festival pour plusieurs interventions, mais on ne vas pas s´attarder, une petite demi-heure et ce sera bon. La rivière ne paie pas de mine, il n´y a de l´eau que jusqu´aux genoux, mais c´est très bien, j´ai encore en mémoire le sauvetage de Diana de la noyade lors de la tournée à Gannat, je l´ai tiré in extrémis par les cheveux quand elle est tombée dans un trou d´eau, alors le pataugeage me convient très bien. Au début personne n´est très chaud pour aller faire trempette dans cette mare aux canards pas très avenante, alors c´est moi qui donne l´exemple en m´allongeant dans l´eau, et là, c´est le nirvana, dans cette canicule insupportable se retrouver couvert d´eau rafraichissante produit un effet paradisiaque, on ne peut pas demander mieux, c´est le meilleur moment de toute la tournée… On patauge, on s´asperge, on oublie au moins pour quelques instants toutes nos galères et tous nos malheurs, c´est la plongée dans le Gange, on est lavé de tous les péchés, les nôtres, ceux des autres, il y a l´embarras de choix, plongez, Shiva reconnaitra les siens…

Cette apnée aura été très courte, mais très bénéfique, on repart du bon pied vers nos deux interventions de l´après-midi, deux passages de 20 minutes sur les petites scènes extérieures du festival. Notre premier passage est juste après les Tahitiens. C´est un groupe professionnel, qui sait très bien travailler avec les spectateurs. Les vahinés, très sobrement vêtues, sont un excellent argument pour le public, de même que la communication de leur chef, qui dans sa langue maternelle, le français, exhortait les gens à monter sur scène et danser avec eux. Bon, on ne sera pas en reste, nous on descendra carrément de la scène parmi les spectateurs pour les entrainer dans notre ronde, comme nous en avons l´habitude. Un autre rituel qui devient maintenant habituel pour nos spectacles, ce sont les échanges de coups et de crachats entre Nikolas et Petra. Une fois de plus ils n´ont pas pu s´en empêcher, juste avant de monter sur scène pour la deuxième passage, cette fois-ci juste après les Américains, Nikolas envoie encore une claque à Petra qui répond en lui crachant à la figure. Ne reste qu´à espérer que les spectateurs vont prendre cet échange d’amabilités comme faisant partie de notre dramaturgie, une entrée en la matière robuste après le passage dynamique des cowboys qui viennent de nous précéder. Je n´ai pas le temps de les engueuler, on monte sur scène et le reste s´en suit. A ce stade on aurait vraiment mieux fait de monter un numéro spécial, « bagarre », que nous avions à notre répertoire dans le temps, lorsque nous imitions une bagarre sur scène, et qui avait un grand succès, une fois les organisateurs ont même failli carrément appeler la police, tellement notre jeu était vrai…  Mais trêve de plaisanteries, c´est vraiment insupportable, vivement la fin. La soirée est libre, foot comme si rien ne s´était passé, Petra excelle en attaque et en défense, du coup elle n´est plus enceinte ni fatiguée, et Nikolas marque des buts au lieu de marquer des claques… A propos, on a volé quatre paquets de cigarettes dans le sac à main de Helena. Le vol a eu lieu dans notre chambre, les seuls qui se trouvaient seuls dans notre couloir, c´étaient les Nikolas, Petra et Duško, lors de leurs absences boudant le reste du groupe au déjeuner ou au diner. Les petits, qui savent tout, nous l´ont plus tard confirmé, on s´en doutait bien, mais on n´allait pas faire de fouilles inutiles, ils ne méritent pas notre attention. Ce genre de faits divers est inacceptable chez nous, on en parle, on condamne, on s´indigne, que ceux qui ont fait ça, remettent en douce les cigarettes là où ils les ont prises, et on en parle plus. Mais personne ne remet rien du tout. On en parle plus, parce que c´est inutile, tout le monde sait qu´en est-il vraiment. Vivement qu´on en finisse.

Samedi nous commençons déjà à tout ranger et à faire nos bagages. Dimanche nous voudrions partir tout de suite après le dernier spectacle, et toute la journée il y aura un programme relativement chargé, alors on se prépare déjà aujourd´hui, pour être prêts dimanche à monter dans le bus, juste après minuit, sans perdre une seconde. Nous n´aurons que nos deux chauffeurs pour nous conduire jusqu´à Kežmarok, on ne pourra se permettre le moindre petit retard pour respecter les temps de conduite. Maintenant tout est digitalisé, et les chauffeurs ne peuvent plus faire des petites magouilles pour tricher sur leurs disques, si nous n´atteignons pas la frontière slovaque en moins de 22 heures, nous serons obligés de faire une halte de 9 heures n´importe où sur la route, il ne nous manquerais plus que ça… Alors après le dernier spectacle, embarquement immédiat et on file tout droit presque sans s´arrêter. J´ai demandé aux bénévoles qui font le ménage de nous laisser des produits de nettoyage, nous voulons tout ranger, que tout soit propre, impeccable, laisser les lieux dans l´état dans lequel nous les avons trouvé en arrivant. Les sympathiques dames  du nettoyage disent que ce n´est pas la peine, elle feront le nécessaire, mais non, on y tient, c´est la moindre des choses et puis c´est très pédagogique, le balai et la serpillère sont nos outils éducatifs par excellence, on ne va pas s´en priver. Les bénévoles, des enseignantes à la retraite, acquiescent et nous laissent tout ce qu´il faut pour que les carrelages des couloirs et des salles de bains brillent comme dans les meilleures pubs à la télé. Bien entendu, je veille personnellement pour que absolument tous prennent part à cet exercice de citoyenneté civique appliquée, et on passera ainsi les matinées du samedi et du dimanche à  tout nettoyer, laver, essuyer, ranger, ne pas laisser une seule miette derrière nous. Cette conception de la propreté derrière soi a toujours fait partie de notre philosophie de voyage, le meilleur moyen de contrer les préjugés qui surgissent automatiquement lorsqu´on nous voit arriver : Oh, mon Dieu, les Tsiganes, ça va être le bordel ! Mais non, les Tsiganes, et c´est plus propre en partant que lorsqu´ils sont arrivés !

Samedi nous avons un programme en extérieur, des courtes interventions avec un petit défilé dans les rues de Montoire. Heureusement, la météo a été de notre côté, la canicule a enfin laissé la place à un ciel légèrement ombrageux, il y a eu une baisse subite de température de plus de dix degré, les déplacements en extérieur ne sont plus des sorties au Sahara ou à l´Équateur, alors il n´y a pas de souffrances inutiles. Nos rencontres avec les gens quand nous nous produisons dans la rue sont chaleureuses et joyeuses, le public apprécie notre bonne humeur et notre générosité, oui, nous donnons sans compter, on chante, on danse, même là ou ce n´est pas la peine selon le programme, mais on a plaisir à le faire, et les gens le sentent bien et nous le rendent bien. C´est incroyable, que malgré tous ces problèmes internes qu´on traine comme des casseroles derrière nous, on arrive à donner autant de joie, du bonheur, du bien-être, alors que nous-mêmes ne sommes pas au mieux de notre forme, notre moral est sérieusement affecté par tout ce qui est arrivé. Mais la magie thérapeutique de la musique ne marche pas qu´envers le public, elle est aussi efficace envers nous, en chantant, en dansant, en partageant avec les spectateurs, les gens qui sont amassés dans la rue ou sur le site du festival, nous faisons à chaque fois le plein d´énergie et nous repartons le cœur léger vers de nouvelles aventures… espérons, positives.

Dimanche, en fin de matinée on va encore mettre en place la danse d´adieu avec tous les groupes qu´on fera le soir à la fin du festival. Juste après nous allons à la Mairie pour le rituel de l´échange des cadeaux et l´après-midi nous aurons une intervention d´une trentaine de minutes sur la grande scène. Tout se passe bien, le trio à problèmes ne fait plus de problèmes, ils font comme si rien n´était, sont tout gentils, mais Helena et moi on n´a plus la force de faire semblant que tout va bien, on fait comme s´ils n´existaient pas, on les ignore, on ne les voit pas. Le soir nous avons déjà tout impeccablement rangé, nos bagages sont montés dans les soutes du bus, on ira au spectacle à pied, les chauffeurs vont marquer leur pause de 9 heures, obligatoire avant le trajet de plus de 24 heures qui les attend. Finalement nous prendrons un bus du festival pour nous rendre sur le site, on y arrive vers dix heures du soir, nous passons en seconde partie du programme, nous n´aurons, comme tous les autres, que 5 minutes sur scène. Alors que nous descendons du bus pour aller aux vestiaires, je me retourne vers les jeunes pour leur dire de rester groupés ensemble, et j´aperçois de nouveau Nikolas en train de gifler Petra. Non, ce n´est pas possible, même le dernier soir il n´a pas pu s´en empêcher !  Je vais vers lui, en criant, je ne fais plus attention à la foule qui nous entoure, je lui déballe mes quatre vérités,  tout le mal qui nous a fait, il nous a gâché tout le séjour, il n´a pas arrêté de faire des problèmes, alors qu´on a tout fait pour qu´il vienne, on a payé cher tous ses papiers, on lui a donné une paire de basquettes, et il nous le rend comme ça. Il y en a vraiment assez. Vous ne montez pas sur scène, vous faites ce que vous voulez, nous partons à minuit, si vous êtes là, vous partez avec nous, si vous n´êtes pas là, je ne bougerais pas le petit doigt pour vous chercher, vous êtes majeurs, vous n´avez qu´à rentrer à pied ou comme vous voulez, ça ne me regarde pas, je m´en fiche, je n´ai aucune responsabilité envers vous, vous nous avez pourrie la vie, je ne veux plus vous voir… ! Je les laisse là, et on rentre avec les autres au vestiaire. Je suis exaspéré, je n´en peux plus, mais il faut sauver les apparences, je ne vais pas gâcher la dernière soirée à tout le monde, alors je fais bande à part, je cours à droite et à gauche pour donner un dernier coup d´œil à la scène, aux instruments, bref, je m´occupe pour ne pas penser à ce qui vient de se passer, je me concentre sur notre dernière prestation, dans une heure ce sera à nous. Mais ce n´est pas facile de maitriser sa pensée, les idées défilent, toujours la même rengaine, comment un tel gâchis a été possible, ils nous ont pourri la vie, alors que tout a été si bien, ce séjour aurait pu être idyllique si nous n´avions pas avec nous ces trois zigotos. En effet, ici, c´est paradisiaque, un vrai coin de paradis. Nous sommes, tous les groupes ensemble, sous des grandes tentes qui nous servent de vestiaires, il n´y a pas beaucoup de place, car nous sommes nombreux, le Monde entier est là, les Américains, Uruguayens, Mexicains, Slovènes, Coréens,  Azéries, Maoris, etc… Et tous sont de bonne humeur, cohabitent en paix et bonne entente, et mieux que ça, grâce à nos jeunes, surtout aux petits qui vont partout, sont copains avec tout le monde, jouent et parlent avec le monde entier, il y a vraiment une ambiance formidable, inoubliable. Oui, sans exagérer, nos petits font la différence. Là, où il n´y aurait que de la bonne humeur, des échanges polis entre adultes sympathiques, avec nos gamins qui vont partout et copinent avec tout le monde, il y a une ambiance non seulement collégiale, mais carrément familiale. Grâce à eux nous sommes tous une grande famille, le petit Stanko est champion en communication internationale, bien qu´il ne parle pas un mot d´anglais comme ces Slovènes mal lunés, il n´arrête pas de bavarder avec tout le monde, est super copain avec les cowboys, avec les Mariachis, avec le lanceur de couteaux, bref, avec tout le monde, même avec les Slovènes. Veronika apprend des claquettes aux uns et aux autres, Roman se tape un bœuf avec les Sulawesi, Marcel fait des selfies avec les Mexicains et les Mexicaines, le Gendarme fait de l´acrobatie avec les Azéris, bref, tout va bien, dans le meilleur des mondes. Je discute avec le directeur de la troupe d´Azerbaïdjan, en russe bien sûr, je félicite ses jeunes, on voit qu´ils sont bien élevés, ils sont très respectueux des traditions, marquent les égards qui lui sont dus à Helena, quand elle entre dans la salle d´entrée de notre hébergement, ils se lèvent tous comme un seul homme… Oui, mais il faut les tenir, ce n´est plus comme avant, me répond-t-il. Il me parle du temps lorsque les groupes de toutes les Républiques soviétiques se retrouvaient à Moscou pour des grands festivals, moi je lui raconte comme on se retrouvait tous les ans à la frontière ukrainienne pour la Fete de la Victoire, je jouais en solo avec un grand orchestre. C´était une autre époque, notre époque. Le travail, la discipline, la joie et la bonne humeur… Et surtout, la Paix ! Dans nos pays, de l´autre côté du rideau de fer, il y avait partout des grandes affiches avec des slogans de propagande, dont un, très fréquent : La Paix pour le Monde entier ! Ça nous faisait rire. Qui aurait pu croire à l´époque qu´on en viendrait à quasi une guerre universelle, comme aujourd´hui… c´est à pleurer.

On monte sur scène pour nos 5 minutes d´adieu. Nikolas nous a finalement rejoint, Petra ne se sent pas bien, elle restera au vestiaire. Les cinq minutes passent comme cinq secondes, tout va bien, le public, notre public, nous adule, ne nous lâche pas, applaudissements, rappels. Mais on ne veut pas outre-passer notre timing, même le dernier soir nous respectons strictement les consignes des organisateurs. Philippe nous rejoint sur scène et nous remet une enveloppe avec le résultat de la collecte, 3 400 euros. Je n´y pensais plus, quelle aubaine ! C´est incroyable, tant de générosité, de bonté, de la part des inconnus, des étrangers, alors que chez nous, chez les nôtres, c´est tout le contraire. J´en reviens pas. C´est quelque chose que je n´aurais jamais imaginé. Je remercie le public, on n´a pas l´habitude de tendre la main, mais là, c´est une main d´amitié qui nous est tendue, alors on accepte avec un très grand Merci. Nous attendons encore un peu pour la danse finale qui va marquer la fin du Festival, cette fois-ci c´est une chorégraphie maorie sur une musique des iles de la Nouvelle Zélande, un final en apothéose, comme il se doit pour cet événement exceptionnel qu´a été ce 53e Festival de Montoire-sur-le-Loir 2026. Nous filons vite vers notre bus, nous ne prendrons pas part à la réception d´adieu à la Mairie, j´y passe en vitesse en solo pour dire aurevoir et merci aux organisateurs et direction Slovaquie.   

A peine montés dans le bus, tous dorment du sommeil des justes… va savoir. Tous dorment pratiquement 12 heures d´affilé, même pendant les arrêts pour changements de chauffeurs personne ne se lève, on fera juste une toute petite pause à Reims pour embarquer la montagne de cartons de vêtements que nous a préparé et livré Monique, notre ancienne accompagnatrice du Festival de Reims, qui fait pareil depuis vingt ans chaque fois qu´on passe par là. On arrive chez nous 26 heures après, vers deux heures du matin on débarque à Kežmarok. Le temps de dispatcher tout le monde dans leurs osadas, il est 4 heures, et nous aussi, Helena et moi, nous rentrons chez nous. Par curiosité, je monte sur la balance, j´ai maigri de 4 kilos. Merci Nikolas, Petra et Duško.