Camo et Ioanis

La Gare de Saint Denis. Le dépaysement assuré. Le super marché des brochettes rôties au feu de bois ou à l’essence, va savoir… dans des caddies ambulants. Il devait bien y avoir au moins une quarantaine de vendeurs de ce fast food oriental sur la place de la gare, chacun avec son petit fourneau individuel à roulettes, le tout dégageant une fumée relativement dense qui ajoutait des airs romanesques et mauresques à ce tableau digne d’un Delacroix à ces meilleures heures. A cela il faut encore ajouter les vendeurs des Marlboro à la sauvette. Tous les hommes présents sur la place tenaient trois paquets de Marlboro ukrainiennes ou maliennes dans leur main droite, tendue haut au-dessus de la tête, on dirait que c’était un signe de ralliement ou un code secret, celui qui n’en avait pas, avait l’air bizarre… Nous avons traversé ce bout de continent africain en catimini, certains n’ont pas pu résister, et ont encore acheté une énième petite Tour Eiffel pour compléter leur collection, et nous avons débarqué au Chapiteau de Camo et Ioanis, Raj’ganawak de son nom, sans jamais comprendre la raison d’un patronyme aussi simple et facile à ne pas retenir. Peu importe, l’endroit est vraiment sympa, reconstruit à neuf, sans aucun stigma du passé turbulent, lorsqu’il était installé un plein camp rom, et n’était pas vraiment aux normes bruxelloises… Une petite caravane intimiste fait office de vestiaire pour toute la troupe, ce n’est pas grave, on s’installe et on va avaler un kebab au turque du coin, réservé par Ioanis. Le temps de s’asseoir et nous voyons débarquer Cassandra, suivie d’Isabella et son petit, accompagnée par Coralie… Que de vielles connaissances, décidément, nous ne sommes pas en terre inconnue à Saint Denis. Il vrai, qu’on en a fait des choses ici, du temps de Misa et du camp de Hanoul… Au retour au chapiteau, instantanément le Lomnica-manélé se met en place, il y a des micros et des décibels, il n’en faut pas plus pour faire le bonheur de nos musicos qui s’en donnent à cœur joie, et finalement, le spectacle est déjà entamé, puisque le public est déjà sur place, beaucoup d’enfants avec leurs parents, mais aussi des roms roumains, des visages connus, tous ont investi le parquet et une immense discothèque spontanée happe tout ce petit monde en son sein. Il n’y a qu’à mettre les costumes, et on peut, pratiquement sans transition, démarrer le spectacle. Nous faisons trainer un peu le tout, on vient d’apprendre que Johann va nous rejoindre en cours de la soirée, il a pris un avion de Toulouse pour être là, et nous ne voulons pas qu’il loupe le spectacle. Yepce installe un stand pour la vente des BD, je prends le micro pour présenter la soirée, et c’est parti. On fait passer d’abord le groupe de Detva, avec leur bande son sur une clef usb. Ça nous fait une première partie. On est comme des stars, comme les Ogres à l’Olympia. Mais ce n’est pas plus mal, ils dansent sur du roumain, ce qui n’est pas pour déplaire aux nombreux roms roumains présents dans la salle… La salle, ou plutôt l’espace scénique que nous partageons avec le public, il n’y a pas de séparation entre la salle et la scène, bref, l’endroit où nous nous trouvons est bourré à craquer. Ioanis me rassure en me certifiant qu’ils ont fermé la porte d’entrée pour ne plus laisser entrer personne afin de ne pas dépasser la dose prescrite. Mais la réalité des choses fait plutôt penser que le quota a été largement transgressé, tellement c’est bourré de partout. Surtout les mômes grouillent dans tous les coins. Je me demande comment on va pouvoir danser parmi toute cette marmaille. Mais, finalement, on y arrive, on pousse le tapis de gamins devant nous, ils sont tous assis par terre, et on attaque. C’est à ce moment qu’arrivent les Intermèdes. Initialement, ils ne devaient pas venir, occupés par leur Festival de la Pédagogie sociale, auquel nous devions à l’origine participer aussi. Mais il s’est avéré que le Théâtre municipal, alloué à cet effet, se devait de respecter les normes et les consignes de sécurité, et ne nous laisserait monter sur scène que par groupes de douze… Bien que la scène aurait pu contenir facilement la quarantaine que nous étions, il était impossible de transgresser cette réglementation draconienne. Vu que c’était absurde de diviser le spectacle en petites équipes de douze intervenants se relayant sur scène, et comme on voyait qu’ils étaient intransigeants et déterminés, on a laissé tomber, et on s’est rabattu sur le Chapiteau Raj’ganawak, où c’était tout le contraire. Pas un centimètre de libre, ni sur scène, ni dans le public, les deux se confondant joyeusement. Les Intermèdes ont réussi à se libérer plus tôt, et une demi-douzaine de jeunes ont débarqué dans le chapiteau archi bondé. Hafsatou en tête, alors je lui lance, va mettre un de nos costumes, ça fait longtemps que je voulais la voir avec une de nos robes, celles des Intermèdes ne sont pas géniales. Elle n’en demande pas plus et court se changer dans la caravane vestiaire qui fait partie de l’espace scénique. Bien sûr, les autres filles, Yaelle, Cassandra, etc., trop heureuses, font de même, sans me demander mon avis, il n’y a pas moyen de les arrêter, et en moins de deux nous nous retrouvons sur cette scène déjà trop petite pour nous, encore plus nombreux et plus serrés. Comme des sardines. J’avais dans l’idée de faire participer les Intermèdes à notre production, mais à un moment bien plus reculé du spectacle. Pas tout de suite dès le début. Ça me mettait en pétard, car cela nous empêchait de produire notre spectacle à nous, tel que nous le présentons habituellement. Avec des intervenants extérieurs, même s’ils sont déjà un peu aguerris, comme Hafsatou, c’est sympathique, mais ce n’est pas encore cela, et cela me navrait de ne pas laisser à nos jeunes la possibilité de se montrer au mieux de leur forme. N’oublions pas que nous avions aussi avec nous les jeunes de Detva, qui débarquaient, et étaient encore bien plus paumés que ceux des Intermèdes, qui suivaient pas trop mal dans l’ensemble, il n’y avait que des petits détails qui clochaient, mais il n’y avait que moi qui pouvait les voir. Finalement, ce n’était pas plus mal qu’ils soient montés avec nous, cela leur a fait une expérience formidable, ils ont pu apprendre beaucoup de choses et ils étaient heureux comme tout. Il y avait aussi dans la salle une bonne vingtaine de Tamèrantong. Ils sont de Saint Denis, alors ils n’allaient pas rater ça. Et eux aussi, j’avais prévu de les faire monter parmi nous, d’autant plus qu’ils ont appris le chant hymnique O Roma, et qu’ils le chantent très bien. Donc, allons-y, une brochette de vingt gamins plus la dizaine de moniteurs en plus. N’en jetez plus, la cour est pleine… Pareil, le même problème, c’est ok pour les faire venir, mais comment les faire ensuite repartir ? Ah, la pagaille. Heureusement, nous nous sommes déjà pratiqués, donc ils n’étaient pas trop dépaysés, ils ont immergé le système tsigane, visiblement ravis d’en faire partie et de partager ces moments rares avec nous. A cet instant, il devait y avoir au moins soixante personnes sur l’espace scénique. A ceux, prévus initialement, une bonne vingtaine a dû se rajouter spontanément, bref, presque toute la salle était prise dans un tourbillon de danse et de chant, basé sur un flash mob tsigano béninois et sur des mélopées burkinabés et roms… Dieu reconnaîtra les siens. Heureusement, la coordination avec les anciens, Stefan en tête, était parfaite, tout ce brouhaha, toute cette apparente anarchie, était dans une large mesure sous contrôle, j’arrivais à tenir les rênes de cette chevauchée sauvage, à un moment donné nous avons même réussi à faire revenir le public à sa place, et nous avons pu finir le spectacle, en apothéose, et en faisant de nouveau revenir tout le monde sur le parquet, pour de nouveau distiller le tout dans une discothèque géante lomnica-manelé, reprise sans transition par un DJ appelé pour clore la soirée.  

Sur le moment je n’étais pas très content de moi, et je n’étais pas le seul, c’était trop bordélique, j’ai fait monter trop tôt les externes sur scène. Exténué, tout en sueur, assis dans la caravane, je maugréais contre moi-même. Et puis, j’ai fait la part des choses. Visiblement, tous les mômes étaient archi heureux. Ceux qui sont montés sur scène, ceux, avec lesquels c’était prévu, ceux, avec lesquels ce n’était pas prévu, ceux qui étaient là par hasard, avec leurs parents ou sans, bref, tous ont vécu un moment magique, inoubliable, on le voyait bien à leurs visages, à leurs sourires, à leur façon de s’éclater à la discothèque qui battait son plein une fois le spectacle fini. Les adultes n’étaient pas en reste, d’ailleurs. C’était beau, dixit Abdel des Intermèdes. Alors, de quoi se plaindre. Nous sommes venus pour ça, pour donner du bonheur, pas pour faire des pas de deux. Ce qui n’empêche pas que l’on va s’appliquer et bosser pour donner le meilleur de nous-même sur scène, mais cela n’empêche pas de partager et de donner. Si tu veux recevoir, il faut que tu saches donner… Comme disait une certaine Kesaj. Et pas qu’elle…

 

 

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