Tournée mai 2018

 
 
 


 

Kesaj Tchave / CCFD

 

Tournée mai – juin 2018

 

Le Départ

Autant le départ en tournée fut catastrophique, autant la tournée a été réussie à tous points. Oui, tout ce qui a précédé le départ, et même, dans une plus grande mesure, toute la période précédant la tournée, et cela va pratiquement de fin 2017, avec la fermeture du collège, jusqu´au mois de mai 2018, était une période très dure, avec des changements fondamentaux, entraînant des situations d´instabilité et d´insécurité mettant en péril pratiquement l´existence même du groupe.

La tournée, prévue de longue date, était sérieusement compromise. La question élémentaire et chronique – quelle sera la composition de la troupe au départ, prenait un sens plus crucial encore, puisqu´elle concernait le fondement du groupe, la musique. Jusqu´au jour du départ nous ne savions pas s´il y aurait un orchestre capable d´assurer la production musicale, je me suis résigné même à l´idée de partir tout seul comme musicien. Inutile de dire, que cela n´ajoutait en rien à la sérénité avant le départ, au contraire, cela mettait une pression énorme, qui se matérialisait carrément par une usure et fatigue dues au stress, hors norme. Beaucoup d´éléments ont contribué à cette situation. Le fait est que ce n´est que le jour du départ, ou plutôt, au moment même du départ, que nous avons pu constater que nous serons trois musiciens à assurer la prestation musicale, Erik à la basse, moi à la balalaïka et timbales, et Palo au sinthé. Même si Palo était un peu néophyte, on pouvait quand-même assurer l´essentiel, et bien qu´au prix d´efforts soutenus et considérables de ma part pour maintenir le tempo et la mesure, la marche de l´ensemble dans son intégralité a pu être maintenue. Et même le constat que cette tournée était une de nos meilleures, s´imposait. Et pourtant, nous étions à deux doigts de tout abandonner…

Juste quelques explications quand à la nature des problèmes évoqués. Les effectifs fluctuants et variables entraînant des points d´intérogation énormissimes quand à la composition du groupe, sont une constante chronique et invariable des départs en tournées. Les effectifs peuvent varier en cours de journée de 5 à 35… Et on me demande une liste des noms trois mois à l´avance! Et, invariablement, on fini en surnombre, car, bien sur, tout le monde veut partir. Mais c´est le moment rêvé de faire son petit malin, enfin être important, se faire désirer, sortir du rang… Avec les crises d´adolescence et un soutien soutenu dans l´autodestruction et le sabotage de la part du proche et moins proche entourage, tous les ingrédients sont réunis pour une situation implosive, frôlant l´infarctus à toute heure de la journée. L´édition des coups tordus de cette année était pimentée par une intervention extérieure, celle d´un apprenti agent de spectacles, impresario à ses heures, Tomas, un gadjo qui s´est mis dans la tête de former un groupe de musiciens de Lomnica et d´en faire des stars de demain. Ce qui est très louable en soi, et on ne peut que soutenir une telle initiative. Le hic, c´est que le point central du groupe est notre Roman. Normal, après 10 ans de kesaj il joue comme un petit dieu, et le reste ce ne sont que les musicos adultes de l´osada, pas très performants mais très gourmands au niveau financier et éthylique. En tête du boys band, le propre père de Roman, Mimi, et quelques autres acolytes, adeptes du goulot et de la bouteille. Sans entrer dans du scabreux, les dix ans que nous avons passé à Lomnica nous donnent une image très fidèle, réaliste, et hélas, sans la moindre illusion quand au profil moral de la nouvelle troupe. On pourrait ne pas s´en soucier. Pour jouer de la musique, il n´y a pas besoin d´être un enfant de choeur ni d´avoir un casier vierge. Le pittoresque est que le groupe est présenté comme ce qu´il y a de mieux pour enfin donner une image positive des Roms, les sortir de leur marasme, alors qu´en réalité, c´est tout le contraire. Mais, peu importe, on se ficherait pas mal de toute cette histoire si les petits copains, pour assumer leur nouvelle position de stars en devenir et de décideurs universels, ne prenaient pas un malin plaisir à saboter tout contact de Roman avec Kesaj. C´est simple, depuis que le groupe est lancé, nous ne pouvons plus compter en aucune façon sur Roman. Ça tombe mal, ça fait juste dix ans que Roman est formé dans Kesaj, et en plus de la formation musicale, il y a aussi tout le suivi social, éducatif, on peut dire familial, car le groupe a continuellement, et d´une manière très concrète pallié à toutes les défaillances parentales. Notamment celles du père, qui a vécu en séparé de ses sept enfants, tout ce qui touche au scolaire, médical, bref, l´éducation et la prise en charge élémentaire du quotidien de ses gosses ne l´a jamais intéréssé, il ne s´en souciait pas le moins du monde, à la différence de nous, qui ne pouvions pas rester indifférents aux rages de dents, bronchites, les marmites vides, etc, et nous intervenions à la longueur des années pour parer à l´essentiel. Et maintenant, tout à coup, le brave paternel se réveille, et empêche Roman de venir avec nous. Pour le seul plaisir de manifester son importance, et mettre des bâtons dans les roues, peu lui importe que ses autres gosses fassent partie du groupe, et feraient tout pour venir aux répétitions… Malheureusement, pendant la période du collège, nous nous sommes moins investi dans la formation des nouveaux, donc inévitablement, lorsqu´un élément central comme Roman, qui est aux claviers, vient à manquer, cela pose problème. Et gros problème. Ce qui est malheureux aussi, c´est que tout ce temps de formation que Roman a passé avec nous, c´était aussi des années de construction de sa personnalité. Évoluant dans un environnement social défaillant, oui, il ne faut pas avoir peur des mots, c´est tel quel, défectueux, nous nous évertuons à essayer de reconstruire ce qui n´a jamais été construit, à savoir un univers émotionnel, dans le quel les rapports peuvent êtres autres, que ceux, inexistants en fin de compte, dans le milieu propre de l´enfant. Et là, on déplore, que cet édifice, oh combien fragile, est mis à mal par des interventions extérieures, par des extravagants méssianiques, n´ayant pas la moindre idée des véritables rapports et réalités au bidonville, voulant faire bien, mais détruisant en réalité tout ce qu´ils touchent. Plaçant le jeune dans des situations qui ne lui laissent pas le choix, et l´obligent à faire le mauvais choix, se comporter sans le moindre état d´âme, laisser tomber le groupe, c.a.d., ses amis, ses petits frères et soeurs, se conduire comme se sont conduit les grands de son entourage, le père en premier, sans émotion aucune, sans pitié ni compassion pour ses proches. Pourtant, Roman serait bien parti avec nous, mais il encourait des représailles physiques de la part des autres, et nous ne voulions pas en arriver jusque là.

Comment faire, alors, pour partir en tournée, donner des spectacles, faire danser, chanter la troupe et les spectateurs, si on n´a pas un minimum instrumental comme base. La musique, l´orchestre est le fondement de tout l´édificice Kesaj, qui est construit avant tout sur une assise musicale qui doit marcher à 200 %. On entrevoit toutes les possibilités possibles et imaginables, mais force est de constater que l´éventail de ces possibilités n´est pas bien large. L´excés qui caractérise notre production musicale est tel, que pratiquement uniquement ceux qui ont été formés durant des années à notre pratique musicale, peuvent l´assumer pleinement. Même des musiciens professionnels ne seraient pas capables de prendre la relève au pied levé dans notre petit orchestre. Je sais de quoi je parle, j´ai passé ma vie dans le spectacle pro… Rasto, ancien clavier, promet de venir si on lui demande, mais à la dernière minute c´est le travail à l´usine qui prime, et nous n´avons pas d´arguments pour contrer cela. Il y aurait, à mon sens, sans l´ombre du moindre doute, la possibilité de faire appel à Dusko, notre ancien musicien, qui évolue maintenant en France et est employé aux Intermèdes-Robinson comme travailleur social, et surtout comme support musical du nouveau groupe, Aven Savore, que nous avons réussi, avec les Intermèdes, à lancer à Chilly. Ils pourraient le libérer pour une semaine. Il y va de l´existence même de notre groupe. Et puis ça lui ferait un stage, il a quand même encore pas mal de choses à apprendre au niveau de la conduite du groupe, ça pourrait lui servir pour Aven Savore. Mais, à mon grand étonnement, notre requête ne rencontre pas un franc succès auprès de Laurent, président des Intermèdes. Je me résigne à l´idée de partir tout seul. Tout le groupe, les 30 danseurs et chanteurs, avec comme seul support une balalaïka (cassée, rafistolée avec du scotch). Mais ce serait vraiment galère, et pénible pour tout le monde. En plus, je ne suis plus tout jeune, et je n´ai plus la force de mes 20 ans. Tous nos espoirs se portent alors sur Palo. Il n´est pas encore très performant, n´a rejoint notre musique que depuis pas longtemps, mais ce serait mieux que rien. Mais Palo a une spécialité, et c´est son imprévisibilité. Un jour il est là, l´autre, on ne le voit plus. Alors, ne reste qu´à attendre le jour du départ, plus précisément l´heure du départ, pour savoir à quoi s´en tenir. Normalement, on aurait du annuler la tournée depuis longtemps. Mais ici, il n´y a rien de normal, pas question d´annuler, trop de monde s´est investi dans la préparation, trop de gosses n´attendent que le moment de partir. Autre souci, mais moindre, c´est le manque flagrant de filles. Maria joue les ados-divas, Stanka la suit, il n´y a personne pour leur remonter les bretelles dans leur entourage famillial, alors on part qu´avec trois danseuses. Et 23 gars. Léger déséquilibre. Mais tant qu´il y a encore des places disponibles, ce serait bête de les laisser vides. Alors on prend avec nous même des garcons qui n´ont rejoint le groupe que tout récemment, qui ne sont plus tout jeunes, et qui une fois rentrés, partiront tout de suite travailler. On dirait que cela n´a aucun sens. Tout le contraire. Ce cocktail de nouveaux et anciens, fait qu´il y aura du peps, de l´énérgie, de l´imprévu. De l´authentique. Et c´est ce qu´il y a de plus précieux. Finalement, le bus démarre. Palo est là, Roman a failli, mais cela on s´y attendait, l´essentiel est que l´on pourra assumer l´indispensable nécessaire. Nous sommes 28 au départ. Joana, et surprise du dernier moment, Mekles aussi, nous rejoindront à Paris.

L´idée de cette tournée a germée l´année dernière, lorsque j´ai participé à la Campagne du Carême du Ccfd, et en tant que partenaire, j´ai été accueilli par des antennes dans le sud. En découvrant l´étendue de l´investissement des bénévoles sur le terrain, sachant que c´est un travail très ingrat, sans forcément beaucoup de retours positifs au quotidien de la part de ceux pour les quels on s´investit, je voulais apporter à nos partenaires, aux bénévoles, un peu de remontant, de l´énergie positive qui émane du groupe Kesaj Tchave. Et aussi, et pas dans une moindre mesure, montrer tout simplement que les Roms, tout en restant roms, peuvent faire preuve de discipline, d´organisation, de cohésion, qu´il n´y a pas d´exception culturelle tsigane qui empêche cela. Organiser une étape de tournée, cela peut paraître simple, mais est en fait plutôt compliqué et demande pas mal de travail et d´investissements personnels de la part des partenaires sur place. Heureusement, „les forces vives“ du Ccfd, à savoir des bénévoles responsables pour chaque étape, Isabelle à Nice, Antoinette à Martigues, Annie à Marseille et Bernard à Clermont-Ferrand, secondés par Luc et Jean, ont tout fait pour que la tournée puisse se réaliser, et rapidement, les pièces du puzzle de notre séjour se mettaient en place. J´ai un peu de remords de conscience d´avoir voulu apporter un “cadeau“ aux partenaires, dont les frais ont été supportés par ceux-ci sur place, par tout le travail qu´ils ont fourni pour que ce „petit présent“ de trente jeunes à nourrir et à loger, puisse être acheminé. Mais tout s´est fait dans la bonne humeur et bonne entente, et avec le constat très positif une fois le tout accompli, je suis vraiment très heureux que ce projet a pu être réalisé. Grand merci à tous ceux, qui ont oeuvré pour.


 

Samedi 19 mai, Saint Denis

Au départ, il n´était question que de la région PACA et Centre, mais rapidement s´est greffé dessus une étape à Paris, avec la proposition de participer à l´événement „Mondes tsiganes“ au Musée de l´Immigration à la Porte Dorée, en fin de la tournée, et aussi à la Commémoration de l´Insurrection Gitane, organisée par l´association „La Voix des Rroms“ à Saint Denis. Celle-ci, par contre, nous obligeait d´avancer le départ de deux jours, ce qui nous compliquait la vie, mais pareil, après coup, nous sommes très contents d´avoir participé à cet évènement, fort par son symbole, et riche en rencontres et découvertes humaines. Notre calendrier a fait que nous sommes montés sur scène directement à la descente du bus à Saint Denis, après 24h de voyage. Mais ce n´est pas si grave que ça en a l´air. L´excitation du départ en voyage fait toujours que les premières journées tout le monde fonctionne dans un hyper plein régime, et monter sur scène n´a posé aucun problème pour l´ensemble de la troupe. Au contraire. C´était aussi l´occasion de se retrouver avec les Tamèrantong, que nous avons fait participer, comme c´est maintenant une tradition, à notre spectacle, avec aussi une partie des Aven Savore. Une très belle entrée en la matière. Il faut signaler, que l´ensemble de nos troupes, les anciens avant tout, sont maintenant très bien formés et rodés à faire participer les divers publics à notre spectacle, comme cela s´est avéré par la suite au cours de nos productions. L´Insurrection Gitane est un moment fort de l´Histoire récente des Roms, les militants en on fait tout un symbole, et profitent de la Commémoration pour organiser toute une série de rencontres, de manifestations avec débats et discussions, qui donnent une connotation politique évidente et souhaité à tout ce qui touche de près ou de loin à cet événement. Le premier jour, nous nous sommes pas engagés plus que ça, le voyage et la scène ont amplement rempli notre cahier de charges de cette première journée, mais le lendemain, dimanche, nous nous sommes retrouvés pour une grande partie de l´après-midi au 6B à Saint Denis, avec des militants de la Voix des Rroms et leurs invités d´autres contrées. Il y avait un collectif de femmes manouches de Lille, des roms roumains de Toulon, Anina Cuicui, et Raymon Gurême, qui de haut de ses 96 ans a apporté un air de fraîcheur, avec un panache et une gouaille uniques, propres à ce personnage hors norme, que nous avons enfin eu l´honneur, le privilège, et avant tout, le plaisir, de découvrir. C´est Ionuts de Gypsy Eye qui a mené les débats, avec Saimir Mile, le tout dans une ambiance bonne enfant, sans le côté lourdaud des réunions de militants de tous bords. Il va sans dire que notre musique, danses et chants étaient là pour contrer toute tentative d´encroutement politique, et ils réussissaient parfaitement leur mission. Une après-midi tsigane dansante, politique et militante, sans être em...ente. Un succès, quoi. Après, direct Trocadéro, les photos sous la Tour Eiffel, les achats des petites tours, il y a quand-même pas mal de nouveaux qui n´ont pas encore eu droit à ce rituel, alors on ne s´en prive pas. Nous sommes rejoints par Joana, avec Mekles en prime, et on peut mettre le cap sur Nice, on a une nuit pour faire le trajet.

 

Lundi 21 mai, Nice

Nous atteignons la Côte d´Azur en début de mâtiné, et le dernier arrêt avant le terminus, c´est une aire de stationnement dans les hauteurs de Cannes, avec une vue superbe sur la Baie, la grande bleue, les paquebots, les palmes… le dépaysement garanti pour les Roms des montagnes Tatras. Isabelle Desruelles nous a concoctée un hébergement taillé sur mesure. C´est la première fois que nous sommes logés à même le lieu du spectacle, le Forum Nord dispose en effet d´un centre d´hébergement, avec un stade foot adjacent, mieux qu´un rêve… L´accueil est aux petits soins. Nous disposons de la journée avant de retrouver nos hôtes en début de soirée. Cela nous permet de faire un tour à la plage, agrémenté de la première baignade de l´année et de celle de leur vie pour ceux qui découvrent la mer pour la première fois. Magnifique. Bonne mise en train pour la soirée de rencontre informelle avec les paroissiens, qui vire rapidement en discothèque tsigane, à la plus grande joie de tous, y compris le brave curé qui s´est avéré être un as du parquet, pareil que Gurême, l´âge passant aux oubliettes… Le lendemain nous sommes accueillis au lycée dans le quel enseigne Isabelle. Ce sont les étudiants qui ont préparé le menu dans leurs ateliers cuisine, nous les prenons dans la ronde, qui se poursuit dans la cour de recrée… et on rentre pour se préparer à la production du soir. Le spectacle au Forum Nord démarrait notre tournée dans de très bonnes conditions, j´étais surtout rassuré quand à la musique. Palo tenait le coup au sinthé, bien qu´il me fallait constamment tenir le tempo à grandes coup de timbales, l´essentiel était en place, et nous pouvions donner le meilleur de nous mêmes.

 

Mercredi 23 mai, Martigues

Mercredi nous devons aménager à Martigues. Il y a un spectacle de prévu en soirée, alors nous partons de Nice assez tôt, pour avoir de la marge avant d'attaquer le soir. Mais nos plans allaient être quelque peu chamboulés. C´est toute une brigade de gendarmerie mobile que se charge de ce soudain impromptu. Lors du premier péage d´autoroute à la sortie de Nice, nous sommes interpellés par la police, dans le cadre, de ce qui est de toute évidence une action de grande envergure, nationale, de la gendarmerie et de la police des frontières. Nous avons juste le temps de retirer notre ticket de péage, que nous sommes pris aux petits soins, encadrés, dirigés sur le côté, à côté d´autres véhicules de grand gabarit. Bien qu´une gradée fait un signe énervé de la tête au gars qui nous diligente, comme quoi c´est pas la peine d´arrêter des bus de touristes, faut pas exagérer, on doit contrôler les poids lourds… Il est trop tard, nous ne pouvons plus faire demi-tour, alors l´inspection commence. Notre bus est immatriculé en Pologne, nous sommes frontaliers et les polonais sont moins chers et plus sympas que les slovaques… Donc un bus polonais, de couleur d´un rouge vif tapageur, plein de passagers qui n´ont pas des têtes schengen, des dégaines plutôt afghanes ou irakiennes, bref, une aubaine pour nos héros en treillis, qui sous leurs képis savourent déjà le bonheur d´avoir démasqué trente clandestins d´un seul coup. Comme d´habitude, j´essaie d´expliquer que nous sommes un groupe de lycéens tsiganes de Slovaquie, comme d´habitude, le préposé me dévisage d´un air bizarre en flairant s´il n´y a pas des odeurs de cannabis dans le bus, c´est ce qui correspondrait encore le mieux à mes exubérations. Imperturbable, le brigadier me demande si on a des passeports, étant sur d´avance de ma réponse négative. Il a pas de chance, on les a. Incrédule, il les prend en main, je lui dis que nous avons aussi un ressortissant roumain et une française. Ça ne l´émeut pas plus que ça, il veut la liste des passagers. Je lui en donne une. Mais elle n´est pas à jour. Pour la simple et bonne raison, que notre liste, j´ai beau la faire et refaire jusqu´au moment du départ, elle change encore et encore, avec des nouveaux arrivés en dernière minute et des défaillants de la minute qui suit la dernière minute. Alors, devant les yeux ébahis de l´inspecteur en chef aux frontières, je rature des noms, non celui-là n´est pas parti, et celui là, il n´est pas sur la liste, car il est venu en dernière minute… Pas très catholique, tout ça. On passe aux passeports. Manque de bol, les trois premiers documents correspondent à ceux qui ne sont pas là. J´ai oublié de laisser leurs passeports à la maison en partant. De nouveau l´expliquation vaseuse que c´est ceux qui ne sont pas partis au dernier moment. Le gars me regarde tout en ne me regardant pas, il murmure, bon, ceux-là sont dans la nature… Mais non, je les ai tous, là, regardez, comptez. C´est ce qu´il fait. Il passe en revue les passeports en dévisageant les passagers un par un. Je ne sais pas pourquoi, mais le gendarme ne tique pas sur Mekles qui est roumain, et dont la pièce d´identité roumaine laisse à désirer (mais c´est une autre histoire), pas plus que sur Joana, qui n´est pas française, mais belge, ce que j´ai oublié sur le moment. Il choisit dix gars au hasard et les fait descendre pour faire contrôler leurs passeports par le fichier informatique central. Moment d´émotion rare. Intense. Tous les dix sont alignés en deux rangs à côté du bus. Presque tous sont des Čonka, frères ou cousins. Tous sont tatoués, basanés, petits, trapus, barbus, et ont l´air de tout, sauf d´une chorale du Ccfd. A vrai dire, avec leurs juvéniles systèmes pilleux de grands ados, ils ont des dégaines de parfaits djihadistes, on n´arrête pas de les engueuler pour ça avec Helene, mais rien n´y fait, ils ne veulent pas sacrifier leur premiers attributs de virilité au profit du politiquement correct du faciés idéal ouest-européen, et on en tire les douloureuses conséquences au moment même. Heureusement, le fichier central fonctionne à merveille et n´a rien à redire sur l´échantillon en question. Tout est ok. La situation se détend un peu. On discute sur les armes, visiblement très lourdes, dont disposent les collègues postés tout autour et qui nous impressionnent. Normal, on me répond, on doit être capables d´arrêter un camion fou à tout instant… à propos, dans le camion juste devant vous, on a découvert huit migrants clandestins… Tiens, mais ce n´est pas tellement la saison des festivals, qu´il me dit quand-même avant de partir, notre douanier volant. Oui, mais nous venons dans le cadre d´un partenariat avec le Ccfd. Si, je vous assure, c´est vrai, on va passer même aux Baumettes. Là bas, il n´y a pas de saison… Ok. Il nous colle une pastille sur le pare-brise comme quoi on a déjà été contrôlés, c´est pas la peine de refaire le même cirque à tous les péages, et on peut partir.

La situation des gendarmes n´a rien d´enviable. On ne voudrait pas être à leur place. Pas plus qu´à la place des migrants qu´ils chassent. Mais par contre, des migrants, des clandestins, tous nos jeunes auraient pu être à leur place… Mais, non, ils ont la chance inouïe de ne pas être des clandestins, ni des migrants, mais des touristes. Des touristes tsiganes! Des artistes de surcroît, qui vont offrir leur culture et leur art au public francais. Incroyable, mais vrai! Et tous ces migrants, clandestins, recherchés, pourchassés, qui mettent leurs vies en péril pour rejoindre un bout de notre paradis occidental, ils ne pourraient pas eux aussi, venir en touristes, artistes, étudiants ou travailleurs..? Comme nous, venir, repartir, rester, ou ne plus revenir., peu importe. Surréaliste, comme idée? De l´utopie pure? Pourquoi? S´il y a des Tsiganes touristes, il pourrait y avoir aussi des touristes de tous les coins du monde. Pas que des clandestins et des migrants. Le plus terrible est, que l´on sait que cela pourrait être parfaitement réaliste et pas utopique du tout, si le monde tournait vraiment en rond, et pas en zig-zag, à la merci de ceux aux quels la situation actuelle convient parfaitement. Ça fait vendre…

Bon, alors que je suis en plein dans mes pensées profondes, mes yeux tombent sur un machin rouge posé sur le tableau de bord du bus. Qu´est-ce que c´est, ça n´y était pas tout à l´heure. Je regarde de plus près, c´est un dossier. Il n´est pas en polonais, ni slovaque, pas plus que tsigane. C´est du français. Une directive du Ministère de l´Intérieur sur l´opération qui est en cours et dont nous venons d´avoir les honneurs il y a quelques instants. Je n´en crois pas mes yeux, mais c´est marqué noir sur blanc : Ministère de l´Intérieur, note de service, datée du 22 mai 2018. Suivent des noms des responsables, que je ne veux même pas lire. Je ne veux pas savoir. C´est un secret d´état, il ne me manque plus que ça pour être heureux! Je referme prestement le dossier. Je le rouvre. Je cherche un numéro de téléphone. Il n´y en a pas. Tout est secret, confidentiel. Je ne sais pas quoi faire. Le bus continue de rouler. De toute manière on ne peut pas faire demi-tour en pleine autoroute. Que faire? Téléphoner au Ministère de l´Intérieur? A la gendarmerie de Nice? De Saint Tropez? A Galabru? Et qu´est-ce que je vais leur dire? Que la police aux frontières a oubliée le dossier secret des instructions dans un autobus polonais plein de tsiganes slovaques avec un roumain et une belge en villégiature sur la Côte d´Azur. Là , c´est sur, ils vont m´enfermer pour du bon. Dans un asile.. Et puis ça la ficherait mal si je dénonce le coup aux supérieurs, les gendarmes avaient quand même l´air sympa, je ne vais pas leur faire ça. On s´arrête à la première aire d´autoroute, j´appelle Antoinette en la prévenant qu´on va avoir du retard, et on attend. Pas longtemps. Dans quelques instants débarque une voiture de gendarmerie, je leur fais des grands signes, oui, on a trouvé un drôle de document, non, je n´ai même pas regardé ce que c´est, venez, on vous le rend. J´entends le gendarme qui appelle tout de suite ses collègues, oui, on a trouvé le bus des tsiganes, ils ont les papiers… Et dire, qu´il y a pas si longtemps c´est eux qui contrôlaient nos papiers, et maintenant c´est nous qui leur rendons les leurs. Dans quel monde que l´on vit… Les émotions, ça donne faim. Bien que l´on sait qu´un repas nous attend à Martigues, le MacDo qui est devant nous, à même l´autoroute, nous fait les gros yeux, et on n´a pas la force de résister, on s´engoufre dedans pour une tournée générale de bigmacs. Les gendarmes font pareil. On a le même système gastro-émotionnel. J´en profite pour faire causette et leur offrir quelques cartes postales du groupe. Mais si, c´est nous, mais en costumes. Vous, vous avez vos uniformes, et nous nos costumes… A la bonne franquette, ils s´intéressent à notre histoire, et puis on reprend la route, chacun son chemin.

Sur le coup, je me suis juré de ne pas dire un mot de cette histoire à personne. De toute manière, personne va me croire. Mais, impossible de garder un truc pareil pour soi, tout seul. Il faut que je partage cette aventure, que je vide mon paquet d´émotions au premier auditeur venu. Mais attention! Il y va de l´honneur de la France et de ses corps d´élite, les CRS et les gendarmes réunis. On ne va pas saccager leur image de marque. Je suis très Vielle France, dès que je peux, je place un Vive la France, façon Mon général, dans mes allocutions sur scène. Et c´est sincère, je le pense vraiment. Une idée me vient. Et si c´était un traquenard? Un test. Un coup monté pour vérifier si on est vraiment les gentils bacheliers tsiganes, comme on le prétend, ou des marlous roms, comme tout tend à le faire croire. Réfléchissons. Qu´auraient fait Cruchot ou Fantomas dans une pareille situation? Eh bien, ils auraient subrepticement placé le dossier sur le tableau de bord de notre bus pour voir notre réaction, qu´est-ce qu´on allait faire? Car avec le dossier, il y avait aussi un gros paquet de pastilles autocollantes à coller sur les véhicules qui ont déjà été contrôlés, comme quoi c´est bon, ils peuvent passer, ce n´est plus la peine de les arrêter. Vous imaginez le bazar que ça aurait fait si on avait distribué ces pastilles aux péages à tous les suspects, aux Arabes, Vietnamiens, Cambodgiens, Kurdes, Syriens… si on les vendait par pièce, ou si on faisait un prix de gros aux premiers Roumains rencontrés sur le tarmac. On aurait vite fait de rentabiliser notre tournée, ce n´est pas un lycée, mais une université tsigane que nous pourrions ouvrir au pays avec ce que l´on aurait gagné. Ça, on l´aurait fait, si nous étions des vrais malfrats tsiganes et pas des gentils collégiens, comme nous le prétendions. Donc, les fins limiers nous ont tendu ce piège diabolique pour découvrir notre identité véritable et nos intentions cachées. Encore une chance, que, quand je leurs disais que nous étions des partenaires du Ccfd, j´ai oublié de mentionner que nous allons retrouver à Martigues Antoinette Filippi. Là, on aurait été cuits. La filière corse! Le Nice-Matin aurait mis en première page : Une paisible retraitée insulaire à la tête d´une filière de clandestins moldaves… Ou, Les Gitans et les Corses réclament l´indépendance, un gouvernement provisoire va être formé dans les prochaines heures… Mais non, les talboides peuvent rester sur leur faim, nos intentions étaient pures, nous sommes vraiment des vrais, paisibles lycéens tsiganes, dont certains, bacheliers, et non des vils passeurs ou trafiquants des Balkans, et eux, ce sont de vrais policiers et CRS, et pas des Gendarmes de St Tropez. Cochez la case de votre choix...

Nous rejoignons Antoinette à Martigues avec un sérieux retard. Cas de force majeure, c´est le moins que l´on puisse dire. Le MacDo de tout à l´heure ne nous empêche pas d´avaler aussi le repas qui nous attend sur place, décidément, les émotions nous ont bien cuisinés aujourd´hui. L´hébergement se fait dans un ancien presbytère, un endroit paradisiaque, avec des fresques romaines sur le mur de derrière, personne aux alentours, une paix céleste, l´endroit rêvé pour se remettre de toutes ces aventures rocambolesques. On dispatche quelques jeunes chez les habitants et nous profitons d´un peu de répit avant le spectacle du soir. Nous jouons dans une salle municipale, le public n´est pas très nombreux, un accident sur l´autoroute bloque pas mal de spectateurs qui auraient pu venir. Décidément, nous n´avons pas beaucoup de chance avec les autoroutes du sud aujourd´hui. Malgré les rangs clairsemés des spectateurs, nous envoyons un spectacle avec toute l´énergie dont nous avons le secret, et c´est bien épuisés et vidés que nous rentrons nous coucher. Les nuits se passent sans trop de problèmes. L´équipe des anciens est déjà rompue à cet exercice, nous n´avons pas à déplorer d´ados insomniaques, donc nous pouvons aussi, Helene et moi, profiter du sommeil, qui même à courtes doses, est indispensable pour recharger les batteries. Je suis un lève-tôt, mais le délice de la solitude du petit matin suffit à lui tout seul pour refaire le plein d´énergie pour la journée.

 

Jeudi 24 mai, Saintes Maries de la Mer

C´est une grosse journée qui nous attend aujourd´hui, et les suivantes aussi, d´ailleurs. En effet, ce matin nous avons une prestation au lycée Saint Louis Sainte Marie de Gignac, et ensuite nous voulons faire le Pèlerinage aux Saintes Maries de la Mer. Ce n´est que sur le tard, lorsque le programme était déjà mis en place, que j´ai réalisé que les dates du 25 et 24 mai tombent pile dans notre tournée. J´ai demandé à Antoinette d´essayer d´arranger le coup avec le directeur du lycée, pour qu´il avance notre intervention de l´apès-midi en matinée, ce qu´il a eu la gentillesse de faire. Le lycée fait plutôt penser par son étendue à un campus d´université, il compte bien plus de mille élèves. Dont près de quatre cent sont venu assister au spectacle, point n´était besoin de pousser nos gars pour qu´ils aillent prendre danser les jeunes étudiantes. Une ambiance très sympa et décontractée, avec un petit temps de discussion après la production fort intéressant. Nous n´avons pas le temps de déjeuner sur place, nous embarquons les sandwichs que l´on nous a aimablement préparés, et cap sur les Saintes Maries.

Le pèlerinage est un haut lieu du gypsy tourisme international, inutile de dire que la pacotille prend le dessus sur le spirituel, mais c´est comme ça, on le prend tel-quel, et parmi la foule des touristes de provenances diverses et d´origines non controlées, bien qu´il me semble qu´il y ait une prépondérance de scandinaves, nous attendons patiemment que le cortège avec les statues se mette en branle. L´attente se fait longue, on cherche la meilleure place, à l´ombre, on en profite pour pousser la chansonnette, ça fait passer le temps et comme ça les touristes n´auront pas fait le déplacement pour rien... Je pars en avant pour repérer sur la plage le meilleur endroit possible pour assister à la cérémonie, et il n´en faut pas moins à l´équipe de la gendarmerie locale pour encercler manu militari notre troupe, avec les kalachnikof à l´appui, comme dans un film d´action made in usa. Helena est dans tous ses états (la honte, que vont dire tous ces gens autour), les autres n´en mènent pas large, Jean Barak essaie de parlementer, ce à quoi on lui rétorque que les bisounours, ça va... Et l´étreinte continue à se resserrer. Un des gendarmes dit à Antoinette de s´éloigner, car il y a danger. Antoinette débarque, ne comprend absolument pas ce qui se passe, incrédule, elle demande mais de quel danger qu´il s´agit. Faites attention à ces jeunes ma p´tite dame, écartez vous, ils essayent de vous voler votre porte-monnaie!, lui enjoint le pandore de service. Mais ils sont à moi ces jeunes! s´écrie Antoinette, ce sont mes petits, je suis leur responsable! Là, c´est le gendarme qui a du mal à comprendre, il fini avec un laconique, excusez-nous madame, c´est la déformation professionnelle...

Bon, ça fait encore un bon petit paquet d´émotions fortes, on entretient le rythme soutenu et régulier de nos rencontres quotidiennes avec les forces de l´ordre, mais il ne faut pas chercher la petite bête automatiquement du côté des gendarmes. Les temps sont ce qu´ils sont, une attaque inopinée d´un fou de dieu est, malheureusement, tout à fait à l´ordre du jour, et le sentiment d´insécurité permanente n´ajoute en rien à la sérénité du gendarme de service, il y a de quoi être inquiet et pas rassuré. Et juste avant l´intervention musclée facon tortues ninja, les mêmes gendarmes ont pris in flagranti, la main dans le sac, un rom en train de détrousser une touriste. Sur, que sans le moindre état d´âme, il aurait fait la même chose si c´était une touriste rom, cigane ou manouche… bref, les marlous tsiganes s´en donnent à coeur-joie dans le sacro-saint des sanctuaires tsigano-gitans, et ratissent large tout ce qui passe à la portée de leurs vilaines mains. Donc, il n´y a pas le moins du monde de quoi s´offusquer devant la réaction un peu nerveuse et précipitée des gendarmes sur place, qui croyaient débusquer dans notre petite troupe artistique un commando de voleurs de grands chemins. Si on avait su, on aurait collé les pastilles autocollantes r.a.s de l´autre jour sur nos fronts, mais honnêtes et bien élevés, nous les avons rendus à leurs propriétaires en uniformes. Hélas, des voleurs, et en l´ocurrence, des voleurs tsiganes, il n´y avait que cela sur la place publique des Saintes Maries de la Mer, en ce jour du 24 mai, jour du Pèlerinage gitan annuel… Et comme d´habitude, la solution, c´est l´école, pour qu´il y ait moins de pique-poquets tsiganes, et pour qu´il y ait plus de flics roms, qui mettraient la main sur leurs semblables partis sur de mauvais chemins…

A part cet incident que l´on pourrait presque qualifier d´opérette, s´il n´y avait pas de vrais kalachnikoffs en guise de décor, tout s´est très bien passé. En contournant l´église, nous avons même découvert une petite porte dérobée, par la quelle nous sommes entrés, et en évitant la grosse foule nous avons pu nous asseoir à l´arrière de l´autel et nous recueillir en prière auprès des catafalques des deux saintes. Un précieux moment de sérénité et de communion spirituelle, en dehors de toute cette excitation théâtrale qui régnait dans la cité. Nous sommes allés ensuite à la plage pour attendre la venue de la procession avec les porteurs des statues sur leurs chevaux, comme le veut la tradition. Il faisait un vrai temps d´été camarguais, le soleil tapait à souhait, alors, comme pas mal d´autres, nous en avons profité pour faire trempette dans la grande bleue, surtout que pour pas mal des nôtres c´était le premier contact avec la grande mare salée. D´autres roms, tsiganes, ou manouches, etc, avaient fait de même, alors il n´y avait aucune raison de ne pas joindre l´agréable au spirituel, et manifestement, le pèlerinage n´en avait pas pâti plus que ca pour cela. Il fallait quand même surveiller de près les petits nouveaux pour les quels c´était leur première expérience avec la mer, c´est Joana qui avait fait les maîtres nageurs à la Palm Beach. Pour garder les petits auprès d´elle afin qu´il n´aillent pas trop loin, elle leur avait dit qu´elle ne sait pas nager, alors ils sont restés auprès d´elle pour la protéger des requins… Au bout d´un moment une douzaine de cavaliers surviennent, avec les statues des saintes, entrent dans la mer, la foule les suit, tout ça dans une ambiance bon enfant, en maillots de bains, slips ou habillés, tous entrent dans l´eau, ça fait du bien, on va comme on vient, on ressort de l´eau, c´est le retour en direction de l´église. Je demande à Jean Barak de se placer au devant du cortège, pour prendre une bonne photo, tant qu´on est là… et on se retrouve et tête de la procession, juste devant les statues portées cette fois-ci par des hommes à pied, par des Roms, qui n´en reviennent pas de nous voir surgir on ne sait d´ou. On entame nos chansons, on a de la voix et du coeur, du coffre. Les prêtres qui ouvrent le cortège se retournent, tout étonnés de cette chorale inopinée, et nous prennent en photo avec leurs portables, filment cette scène inhabituelle. Antoinette qui connaît par coeur ce petit monde explique de quoi il s´agit. L´archevêque d´Aix en Provence et d´Arles est là, il a droit à la petite visite guidée kesaj, il nous parle, oui, nous sommes des chrétiens, des catholiques, du Ccfd... Ah bon, manifestement surpris de voir des Roms catholiques et non pentecôtistes ou autres tendances jéhovistes qui pullulent à profusion par les temps qui courrent, il nous serre la main, donne la bénédiction à Helena et à toute la troupe. Émotion. Véritable. On se quittera à un coin de rue lorsque nous repartons en direction de notre bus et le cortège continue en direction de l´église. Les gendarmes qui assurent la garde rapprochée de l´archevêque et des prêtres, les mêmes, qui ont failli nous embastiller tout à l´heure, n´en reviennent pas… Un MacDo, encore un, couronne cette journée spirituelle, mais non moins gastronomique et estivale pour cela, et nous rentrons sains et saufs, avec la satisfaction d´avoir satisfait la curiosité de la maréchaussée pour la seconde fois en deux jours, tout en accompagnant les réliques des deux saintes à la mer par la même occasion.

En rentrant, dans le bus, nous faisons le point de la situation. Cela va faire 6 jours que nous sommes sur les routes, on tient encore, mais, d´expérience, je sais que les ressources ne sont pas inépuisables, et que l´énergie, qui fait la particularité de notre groupe, va tomber à un moment ou autre. J´insiste sur la nécessité de profiter de tous les temps de repos possibles. Récupérer, recharger les batteries, est le mot d´ordre du jour, et bien entendu, aussi de la nuit. C´est indispensable, d´autant plus que le lendemain sera marqué par l´apothéose de notre séjour dans le sud, avec le spectacle au Théâtre Toursky. D´excellentes conditions, tout un public rameuté depuis fort longtemps, et surtout, tout un travail et investissement de la part de toute l´équipe Ccfd sur place, donc il faut absolument mettre le paquet pour réussir au maximum cette soirée et ne pas décevoir nos spectateurs. Être en pleine forme, en pleine possession de tous nos moyens, frais, reposés, prêts à l´attaque. Avant le Toursky, il y a les Baumettes. L´année dernière j´y suis passé, j´ai assisté à la messe des femmes, et avec Annie nous étions d´accord pour remettre ça avec toute la troupe. La direction de la prison nous a demandé trois mois à l´avance la liste de tous les participants, avec les noms des deux parents. Uniquement les majeurs pourraient venir, on trouvera un programme de substitution pour les autres jeunes pendant ce temps-là. Mais constituer une liste fiable de participants s´avérait une mission impossible pour nous, pour les raisons déjà évoquées plus haut. Donc, la veille de notre intervention, seulement une demi douzaine de noms figuraient sur la liste agrémentée, et parmi ceux-ci, pas de danseurs, ni de chanteurs performants. Ceux, que nous avons proposés initialement, ne sont pas venus en tournée. Que faire? Dans de pareilles conditions, avec ces effectifs, je serais réduit à faire une présentation du groupe, de nos activités, de parler, de jouer un peu, bref, de remplir le temps comme je pourrais. Et Annie me disait qu´il y aurait une heure et demie à meubler! C´était mal parti. Tout ce temps à tenir devant un auditoire pas facile, en plein milieu de la tournée, avec un spectacle de la plus grande importance à assurer le soir, je ne voyais pas trop comment m´en sortir. Mes ressources physiques étaient déjà sérieusement entamées, et j´étais complètement défait à l´idée d´amener les quelques jeunes de la fameuse liste dans cette galère. Et en plus, cela serait une piètre intervention, qui n´apporterait pas grand-chose aux détenus et nous mettrait sur les genoux. A contre-coeur, la meilleure décision est d´annuler la représentation. Cas de force majeure. Sans les éléments indispensables, on ne peut pas assurer notre représentation. Annie, en apprenant ma décision, frôle l´infarctus. Je la comprends, tout ce travail de longue haleine qui tombe à l´eau. La déception des détenus qui se sont inscrits en surnombre au spectacle. Espoir de dernière chance, qu´elle essaie d´expliquer à la direction notre problème, afin qu´ils fassent une dérogation, et acceptent de faire entrer aussi ceux dont nous n´avons pas déposé les noms à temps. Autant dire que les chances de réussite étaient pratiquement nulles. Un centre carcéral n´est pas une station de métro, on n´y entre pas comme on veut et quand on veut.

 

Vendredi 25 mai, Marseille

On attend le matin pour savoir la réponse. A 9h la responsable culturelle est encore dans les embouteillages, à 10h, la grosse surprise, on peut venir à dix, l´adjoint du directeur nous attendra personnellement pour nous faire entrer. Alors là, c´est autre chose, avec ces effectifs nous pouvons quand-même assurer une bonne prestation, et même si nous devons être épuisés ensuite, ce sera pour la bonne cause, donc nous y allons de bon coeur. Nous nous arrangeons pour que Jean-Pierre, Jean Barak et Joana assurent la sécurité avec le reste de la troupe au moment de la petite sortie en mer prévue lors de notre absence, et nous partons avec notre bus pour les Baumettes. Le GPS polonais nous fait la joie de découvrir les plus petites ruelles de Marseille, on a la chance de ne pas s´embourber inextriquablement dedans, et avec un petit retard nous atteignons le Centre carcéral, ou on nous attend pour passer tous les contrôles obligatoires. On comprend tout de suite que nous nous trouvons dans un autre univers. La tension est palpable. Comme dans les films. Pire. Puisque nous sommes là, sur place, entre les murs des quels on ne peut s´échapper. Excellente leçon de vie pour nos jeunes. C´est un exercice de travaux pratiques d´éducation civile qui devrait être inclus dans le programme scolaire, un petit passage entre les barbelés en dit plus long que des longs discours sur la civilité… Les Baumettes viennent d´être réaménagées. L´année derniére j´ai visité encore les anciens locaux, sordides, vétustes, mais là, même avec le tout remis à neuf, ça fait quand même un sacré effet. Surprise, dans la salle de spectacle il n´y a pas que des femmes, les hommes ont droit aussi à assister à notre représentation. Ils et elles sont séparés, de chaque côté de la salle, par groupe de trente, il doit y avoir une soixantaine de détenus en tout. Une question me tarabiscotte, est-ce que nous pouvons prendre des détenues danser avec nous, comme on le fait lors de nos spectacles habituels? La surveillante ne sait pas trop quoi dire, si on en prend une, les autres vont être jalouses, ca va faire désordre, il vaudrait peut être mieux prendre une des accompagnatrices… Bon, on verra. Nous nous installons, la salle se remplit, et dès les premiers accords, lorsque nous ne jouons pas encore vraiment, nous ne faisons qu´accorder nos instruments, les filles du premier rang sautent sur la scène et se mettent à danser. Ce sont des tsiganes, on ne peut plus les arrêter. D´ailleures, la majorité des détenues sont des femmes roms. Des jeunes, des moins jeunes. Il y en a au moins une vingtaine. J´en reconnais certaines que j´ai déjà rencontrées lors de mon passage de l´année dernière. Nous gardons celles qui sont sur scène avec nous, de toute façon, il n´y a pas moyen de les faire descendre, et nous démarrons le spectacle avec elles, elles sont trop heureuses, on ne va pas leur gâcher ce plaisir. Nous arrivons quand même à les manier pour faire notre spectacle à notre façon, et nous jouons comme si rien n´était, comme si nous étions à trente sur scène. L´auditoire est aux anges. Et pas que les Roms. Parmi les hommes il y a une majorité d´africains. Pareil, des jeunes, des vieux. Au fur et à mesure que le spectacle avance, je m´avance dans le public, je parle, j´explique, oui, plus d´un parent de nos jeunes subit le même sort que vous, est en prison. Le temps passe, le votre passera aussi, je vous souhaite qu´il passe le plus vite possible… A ma surprise, à aucun moment je n´ai ressenti la moindre agressivité dans les regards, pas d´ondes négatives. Ils ont été tous là, heureux de passer un bon moment. Un moment d´évasion. A la fin, une des femmes, sans doute bosniaque, demande très poliment si on pourrait jouer Ederlezi, chez eux c´est une tradition. Bien sur, on le joue. De nouveau elles dansent, pleurent, rient… Pendant que les hommes sont reconduits dans leurs cellules, nous en profitons pour parler avec les femmes. Elles disent toutes d´avoir volé de quoi manger pour leurs enfants ou leurs petits enfants. Certaines ont écopées de plusieurs années et n´ont pas pu voir une seule fois leurs petits. Terrible. Nous sortons. Pareil, toute une procédure. On récupère nos affaires, on fume la cigarette de la liberté à la sortie. Tous sous le choc. Helena, avec son franc-parler légendaire, remarque qu´elles ne sont pas si mal loties qu´elles en ont l´air. Que même, jamais de la vie elles n´auraient été aussi bien traitées. Cynique? Dur? Pas tant que ça. Ou, alors encore pire, car cela témoigne simplement de la terrible condition que ces femmes endurent lorsqu´elles sont en liberté, à faire la manche, à la rue, plus d´une fois à subir les pires violences de leur entourage… Là, effectivement on voyait leurs yeux malheureux, mais les visages reposés, sans les traits tirés et sans les stigmates des blessures de leur vie ordinaire qui sont habituels sur les femmes roms que l´on voit dans les rues et dans les camps...

Le Toursky nous accueillait les bras ouverts. Un excellent cadre, un service professionnel, tout pour plaire. Nous ne rechignons pas à faire des interventions dans toutes sortes d´endroits improbables, en commençant par des squats, en passant par des camps et campements, des bidonvilles, des prisons, des prés et des champs, mais de temps en temps, jouer dans de bonnes conditions, dans un vrai, beau théâtre, ça fait du bien. Et là, c´est le cas. En plus, manifestement, nous sommes sur la même longueur d´ondes avec le directeur des lieux, Richard Martin, qui nous programme dans le cadre de son Festival „Faites de la Fraternité“. Seul regret, je n´ai pas le temps de passer un peu de temps avec nos hôtes ou avec nos amis sur place, car, entamant la seconde moitié de la tournée, j´en suis aussi à entamer mon intransigeant régime de croisière, c.a.d., de ne faire que le strict indispensable – crier, jouer ou dormir. En effet, mes forces physiques étant aussi sérieusement entamées, le rythme des spectacles et de la route jusque là était plus que soutenu, je dois passer en mode économie, et ne me consacrer qu´à l´essentiel. Gueuler un bon coup sur les petits s´ils font les malins, jouer à fond pour maintenir le niveau des répétitions et des spectacles, et le reste du temps, dormir. Même si ce n´est que dix minutes dans les loges avant le spectacle, cela peut être fort utile lorsque je vais puiser tout au fond de mon réservoir d´énergie tout à l´heure, sur scène. Heureusement, Luc arrive à m´arranger le coup, il décale le reportage prévu avant le spectacle pour juste après, de toute manière il y en a eu déjà un pour une télé tout à l´heure, et je peux fermer les yeux quelques instants, affalé dans le fauteuil des vestiaires. Les anciens sont autonomes, se préparent pratiquement tout seuls, ils arrivent même à surveiller les petits nouveaux, qui sont quand même 6 en tout, et parfois nous donnent du fil à retordre. En tête de file, Marcel. Il n´est pas si petit qu´il en a l´air. Il a déjà 14 ans, mais un air juvénile qui paie sur scène, c´est aussi une des raisons pour la quelle on le prend avec nous. Car il pourrait mieux faire… Marcel est très intelligent, bien au dessus de la moyenne du reste du groupe. En classe, il a des résultats excellents, pareil, sans efforts méritants. Sur scène, il me regarde du coin de l´oeil, dès qu´il est dans mon champ visuel, il met le paquet, sinon, parfois ça laisse à désirer. Mais il a un sourire angélique de séducteur né qui fait fureur auprès de ces dames, de tous âges, et il en est bien conscient, il fait des ravages lors de la prise des spectatrices dans la ronde en fin de spectacles. A part ça, toujours prêt à partir dans une investigation douteuse, en solo dans les couloirs de l´hotel, de préférence la nuit, alors à surveiller de près… Sinon, Marcel habite avec ses nombreux frères et soeurs dans un cabanon de moins de 9 m carrés, un des plus misérables de son misérable bidonville, alors, bien sur qu´on le prend, même s´il pourrait mieux faire…

La salle est bien remplie, il doit y avoir près de 400 spectateurs, ce qui est très honorable. La communication est passée par les réseaux associatifs, le Ccfd s´est investi à fond, et les spectateurs sont là. L´ingé son, même s´il est un peu pète-sec, fait un très bon travail, pour une fois, le son et les lumières sont impec. Un vrai plaisir que de jouer dans de telles conditions. Le spectacle est à la mesure de notre plaisir, on s´éclate, et je pense, qu´on arrive à communiquer ce bonheur au public. Dans les rangs du quel pas mal de roms roumains, de Marseille et même de Toulon, acheminés au Toursky par les très nombreux bénévoles, largement investis dans l´événement. Juste avant la fin, les roumains montent en nombre sur scène, on les fait participer, ils ne se font pas prier pour, au contraire, on a du mal à les arrêter et à les faire redescendre dans le public. Décidément, ils sont très „spontanés“, pour ne pas dire complètement sauvages. Bref, manifestement, ils n´ont pas encore eu l´occasion d´évoluer et de travailler sérieusement en groupe, et envahissent la scène telle une sympathique, mais incontrôlable, horde sauvage. Que faire? Je les laisse un peu se défouler, et puis, l´air de rien, on reprend le dessus avec notre groupe. Mais ce n´est pas si évident, car ils sont coriaces… Qu´à cela ne tienne. Au bout d´un moment on maîtrise de nouveau la situation, et on arrive même à faire un silence absolu sur scène, ce qui équivaut pour moi au moment suprême du dressage des fauves, lorsque le dompteur met sa tête dans la gueule du tigre. Au moins, comme ça, les spectateurs peuvent apprécier en direct notre travail. Le point de départ – la foule indomptable sur scène, et le point d´arrivée, lorsque tous sont alignés en rang, et dans un silence de cathédrale arrivent à se plier à la règle générale, respecter les nouveaux collègues sur scène, respecter les spectateurs, et se respecter soi mêmes. Lors de mon allocution, qui, à ce stade du spectacle, est tout ce qu´il y a de plus spontanée, ça sort comme ça vient… je dis que notre règle de travail c´est la rigueur, la discipline et la joie de vivre. Aussi simple que ça. Même avec les tsiganes. Sans exception culturelle...

 

Samedi 26 mai, Bénéfire

Nous quittons Martigues vers midi. La semaine que nous venons de passer était très intense, nous avons l´impression d´êtres partis de chez nous depuis un mois. Mais le moral est bon, pour l´instant il n´y a que du positif. Avant de continuer la tournée sur Clermont-Ferrand, nous avons un jour de battement, que nous allons passer dans la Ferme du Bénéfire, dans un petit village du Larzac, Sauclières. Initialement, nous pensions passer par Grenoble, mais cela ne s´est pas concrétisé, et Mélanie, une amie de longue date, de l´équipe des Yepce, nous a concoctée cette étape au pied levé, en moins de deux. Au départ je ne cherchais même pas trop à faire un spectacle, prévoyant qu´ à ce stade de la tournée nous serons déjà bien épuisés et nous aurons besoin de récupérer, c´est plus un gîte et un couvert que je cherchais. Mais, puisque l´occasion de se produire se présentait, il fallait la saisir, ça pourrait au moins couvrir les frais d´hébergement et de restauration pour la journée. Mais il était évident qu´après il nous faudrait absolument lâcher un peu, la corde était complètement tendue, nous tombions de fatigue. La nécessité d´un régime d´économie draconienne s´imposait. Toute dépense d´énergie doit être rationnelle et rationnée, tout doit converger vers un seul but, fournir le meilleur spectacle possible, avec le maximum d´énergie accumulée jusqu´au soir. Donc pas de temps d´attentes inutiles, pas de temps morts, de la détente et de la récupération. Le trajet en bus est une forme de repos sans en être vraiment un. Pour moi, c´est le seul moment quand je suis vraiment tranquille, tout le monde est enfermé, à part pendant les pauses, je n´ai à surveiller personne et je peux m´allonger sur la banquette pour somnoler un peu. Par contre, lors des pauses-pipi, c´est le degré maximum d´urgence absolue. C´est là que guette le plus grand danger, un camion ou une voiture peuvent surgir à n´importe quel moment, alors on passe en mode commando, état d´urgence générale, surveillance rapproché, personne ne se déplace en solo sans me demander, tout le monde a les yeux sur tout le monde. A toute heure de la journée et de la nuit. C´est notre règle absolue lors de nos déplacements. Et je suis le premier à l´assumer, je ne laisse passer aucune pause, même en pleine nuit, ou au petit matin, je suis toujours là pour surveiller tout. Là, il ne s´agit que d´un petit trajet de quelques centaines de km. Nous arrivons en fin de journée, nous avons encore deux heures devant nous, alors nous allons à l´hébergement, pour nous détendre un peu avant le spectacle du soir. C´est là, que ca se complique. Le chemin de campagne qui mène au gîte est très étroit, et il n´y a pas moyen de faire demi-tour au bout. Alors nous ne pouvons pas rester plus que ca, et au lieu de prendre une douche, nous faisons tout de suite la route du retour, en marche arrière, 5 km à travers les champs et bois, parfois au bord du ravin, il y a mieux comme relaxation. Mais c´est comme ca, on fait avec. Nous arrivons juste pour le repas, on fera la balance son plus tard. Je ne prends pas de gants pour expliquer la situation à l´ingé son, au demeurant très sympa, la priorité c´est de faire un bon spectacle, et pour ca, la troupe doit d´abord se restaurer, les micros, ca sera pour après. Je suis nerveux, sentant que je suis au bout de mes limites, je ne vais qu´à l´essentiel, et parfois je suis un peu expéditif. Mais je ne voudrais surtout pas pénaliser nos amis qui se sont démenés pour nous accueillir ici. Nous sommes dans une ferme de l´Aveyron, en pleine cambrousse, des copains organisent régulièrement des évènements culturels dans cet endroit du bout de monde, nous allons tout faire pour que ca se passe au mieux. Même si nous sommes crevés. Par contre, lorsque Marcel a l´idée lumineuse de s´assoir au volant de la première bagnole qu´il trouve garée dans le prè, et tourner la clef du moteur pour la démarrer, là , je lui fais passer un sacré savon, devant tout le monde, visiteurs, spectateurs et kesaj confondus. Ce genre d´incident nous est déjà arrivé, décidément ça doit être très tentant pour les mioches, une clef prête à tourner pour démarrer, mais ce n´est pas une raison de laisser passer cela, et les spectateurs ont droit en avant-première du spectacle, à la partie dressage de Kesaj, genre Le pont sur la rivière Kwai, pour ceux qui auraient vu ce chef d´oeuvre… Bon, Helene et moi, on gueule un bon coup, tout y passe, la morale, la discipline, la santé, on fait les gros yeux, ca fait de l´effet, mais je crois que c´est plus l´entourage sur place qui doit être impressionné, que le petit Marcel, qui nous connaît par coeur, et en a vu d´autres. De toute manière, nous aussi on en a vu d´autres, et il y a un spectacle à assumer tout à l´heure, et sur scène, toutes les pendules vont être remises à l´heure… Nous commençons à jouer en fin de journée, mais rapidement la nuit tombe, et l´air se rafraîchit tout aussi vite. Nous sommes en sueur, je ne veux pas risquer des bronchites ou des pneumonies, alors au bout de 45 minutes nous abrégeons. Bien qu´il fasse déjà nuit, et que la scène soit montée sur de l´herbe, nous arrivons quand même à faire le traditionnel tour dans le public, en faisant danser les spectateurs, une petite remonté sur scène, et c´est la fin. Il y aura une prolongation, mais ce sera dans la grange, avec une discothèque tsigane et nos jeunes comme DJ avec leurs portables. Ca marche à merveille, les plus de 18 ans ont droit à une bière, tout le monde s´éclate, et je finis par me calmer, je prends ce temps comme une relaxation psychique et physique, indispensables à la bonne marche de l´ensemble. Le mental, c´est là tout le secret. Visiblement, les jeunes ont encore de la réserve et des ressources, c´est certainement moi qui flanche le plus.

Il y a un argument en ma faveur, pour expliquer mon épuisement. En effet, tout se passe bien, il n´y a pas de situation spéciale à déplorer, mais au niveau musical je dois en faire bien plus que d´habitude. Déjà, en temps normal, lorsque j´ai mes musiciens habituels à disposition, il y a de quoi faire, nos spectacles sont basés sur l´énergie et la dynamique, et celles-ci sont fournies en premier lieu par la musique. Que je mène. Mais là, je n´ai pas avec moi mon équipe habituelle. J´assure toute la musique uniquement avec Erik à la basse et Palo au synthé. Palo débarque. Il n´a rejoint notre groupe que depuis peu, et n´a absolument pas l´habitude d´assumer une telle responsabilité instrumentale tout seul. Alors, ca laisse encore à désirer. Palo est un cas. Il a dans les 19 ans, c´est un grand gaillard, avec un gabarit de basketteur virant au rugbyman. Il vient de Rakusy, d´une dynastie musicale hors norme, les Ciaš. En effet, son arrière grand-père était un illustre musicien, appartenant à l´aristocratie des musicos tsiganes de Budapest entre les deux guerres. Il jouait dans les plus grands cabarets de la capitale magyare, et un jour, on ne sait pas pourquoi et comment, il a atterri au bidonville de Rakusy, à des centaines de kilomètres de Budapest, et c´est là qu´il a fini ses jours, tout en laissant une progéniture nombreuse, qui porte encore très bien les stigmates positives de leur illustre aïeul. Tous sont d´excellents musiciens. Palo en est l´exemple par excellence. Il a un talent musical exceptionnel. Non tant au niveau de l´habilité instrumentale, comme d´autres, mais il a un véritable don, qui pourrait faire de lui un compositeur, dans le vrai sens du mot. Plus d´une fois je l´ai écouté, sans qu´il s´en rende compte, jouer juste comme ça, pour lui, entre deux cours, lorsqu´il était encore étudiant dans notre lycée. Chaque jour il arrivait à trouver des nouvelles inventions, à progresser, à  créer. Un sens de l´harmonie inouï. D´ailleurs au niveau de l´instruction générale, il n´avait aucun problème, non plus. Il n´avait pas besoin de bûcher spécialement les maths, la chimie ou la physique, il comprenait et ingurgitait naturellement tout. Avec un niveau de culture générale remarquable. Un cas absolument unique au bidonville. Mais rejoignant notre groupe que sur le tard, il ne possède pas cette habilité instrumentale comme les autres qui sont passés par chez nous dès leur plus petit âge, et il n´a pas eu cette dressure au niveau du rythme que j´impose à tous. A la différence d´un cours de musique normal, lorsque le prof, tranquillement assis dans son fauteuil, regarde l´élève s´escrimer sur les gammes et les pénibles études, moi, je joue avec les jeunes. Je joue à fond avec eux, je ne laisse rien passer, et ils n´ont pas le choix, avec le temps, au fil des infinies répétitions ils acquièrent un sens du rythme exceptionnel. Sur cette méthodologie est basée notre production musicale, et toute prétention mise à part, elle est dans certains aspects assez performante. Notamment au niveau de la rythmique. Mais ca, Palo ne le possède pas. Au contraire, il a de sérieuses lacunes en ce sens, et avec le trac qu´il a, étant très bon musicien, il est conscient de ses défaillances, il est complètement bloqué, et n´arrive pas à tenir le rythme. Ça passera, mais il faut encore du temps. Ce qui fait, que chaque mesure, chaque battement, je dois les marquer bien plus fort que d´habitude. Dans les moments les plus exposés, les plus extrêmes, lorsque le rythme est à son comble, à la limite de la folie, lorsque tous sur scène sont en transe, aux limites de leurs possibilités, je dois battre la mesure encore plus fort, car Palo est légèrement à côté du tempo, les seuls chanteurs qui ont de la voix, les deux Janko, sont complétement à côté, car c´est leur première tournée, alors je dois faire abstraction de leur chant qui me déstabilise, leur donner des coups de coude pour qu´ils arrêtent de chanter quand ca ne va plus, continuer à hypnotiser Palo et le reste du choeur pour qu´ils tiennent quand même, je gueule, mais pas excessivement, sinon Palo va s´écrouler psychiquement, je donne des coups de pieds à Erik qui est à la basse, pour qu´il arrête de mater les filles, et pour qu´il me fixe dans les yeux, sinon il sera hors du rythme lui aussi, je continue à taper comme un forcéné sur la timbale, il y a des petits bouts de cuivre qui volent en l´air, ma main s´encylose, je dois maîtriser ma respiration, sinon je vais avoir une syncope, pas musicale, mais cardiaque, il faut surveiller la scène, crier et siffler sur tous ceux qui s´endorment, sur ceux qui dans les choeurs oublient qu´ils doivent avant tout chanter et pas regarder le spectacle comme s´ils étaient des spectateurs, sourire de temps en temps aux spectateurs pour qu´ils n´appellent pas police-secours pour m´enfermer, bref, faire un exercice de haute voltige, comparable à celui d´un équilibriste au cirque, qui est sur une corde raide à 20 mètres du sol, sans filet, et dont le moindre faux mouvent serait fatal pour lui. Sauf que là, si le rythme tombe, c´est toute la troupe des 30 danseurs et danseuses qui va s´écrouler, s´écraser par terre, et ça, c´est impossible, il faut qu´on se maintienne en haut de la vague, que l´on surfe sur ce rythme fou, quoi qu´il arrive, jusqu´au point final. Hop tsaritsa, tsa tsa! Applaudissements, reprise, sourires, saluts de la main, retour sur scène, de nouveau le salut, tous ensemble… et là, c´est fini. A moins que je siffle encore un bon coup et c´est de nouveau reparti pour un tour. Toujours prêts! Inutile de dire, que ca pompe l´énergie...

Cette solution, de baser tout sur le rythme et sur la dynanmique s´est imposée très rapidement, dès les premiers jours du groupe. Elle découle du caractère spécifique de l´environnement dans le quel évoluent les jeunes qui constituent notre troupe. L´instabilité et l´imprévisibilité sont les maîtres mots ici. Donc je ne peux me concentrer avant tout que sur ce que je peux faire moi-même à l´instant présent, avec ce j´ai sous la main comme matériel humain. Et commencer par ce qu´il y a de plus simple, et aussi de plus basique, fondemental. Le rythme et la dynamique. Si j´arrive à donner, ou plutôt à imposer le tempo et la dynamique d´une manière assez convaincante et prononcée, donc autoritaire, je peux, à l´instant même, même avec un auditoire néophyte, et instable, arriver à appliquer les préceptes de travail professionnel dans un environnement tout ce qui a de plus amateur. A savoir, imposer une rigueur et une discipline à ces jeunes, même s´ils n´ont jamais travaillé la musique au sens académique du terme, mais leur musicalité naturelle, émanant avant tout de leur émotionnel, peut pallier à cette lacune, peut être même un atout, et on peut obtenir pratiquement instantanément des résultats probants. Ce qui est indispensable non seulement pour le public, mais avant tout pour les jeunes eux-mêmes, qui ont besoin d´une motivation très forte, à effet immédiat, pour continuer à travailler sur soi, pour revenir le jour suivant en répétition. Et tout cela, c´est plus facilement atteignable en basant le travail de préparation et par la suite le programme de spectacle propre, sur ces deux concepts, le rythme et la dynamique. Pour travailler par exemple l´intonation, donc exploiter des tempos plus modérés, plus cultivés, il faut plus de suivi, de constance, ce qui n´est pas à notre portée. Cela viendra naturellement, en pratiquant, peu à peu, avec ceux qui auront quand-même de la constance et du suivi dans leur pratique. Mais ça, lesquels seront ceux qui vont rester, persévérer, on ne peut jamais le savoir, même un jour à l´avance...

La nuit au gîte du Bénéfire se passe on ne peut plus tranquillement. Pour la seule et bonne raison que nous sommes tous, moi en premier, ratatinés, vidés de toute énergie. Nos dernières forces suffisent uniquement à tomber au lit. Mais pas sans avoir dévalisé le frigo avant et de faire une orgie de soupes chinoises instantanées avec des tartines aux rillettes. On est chez les tsiganes, quand-même!

 

Dimanche 27 mai, Clermont-Ferrand

Heureusement, l´étape suivante, à Clermont-Ferrand, ne comporte qu´une prestation, et nous avons devant nous deux jours de récupération salvatrice. Déjà, le cadre du Centre d´accueil diocésal porte à la sérénité et à la paix, deux concepts comme taillés sur mesure pour nous en cette circonstance. Nous sommes accueillis par Bernard, qui a eu la bonne idée de nous attendre à l´entrée de la ville, sinon nous n´aurions jamais trouvé ce Centre, magnifiquement perdu dans la nature, à 20 km de Clermont. Sur place il y une solide équipe de logistique de bénévoles du Ccfd qui nous prend sous ses ailes. Nous n´avons pas l´habitude de se faire servir comme ce fut le cas cette fois-ci. Au contraire, il nous arrive très souvent de faire nous mêmes la cuisine ainsi que la vaisselle pour tout le groupe, mais là, avec tout ce qu´on avait derrière nous comme dépenses d´énergie, cette prise en charge all inclusive, nous a fait un bien énorme. Dans notre état, ce qu´on avait besoin, c´est tout simplement, de ne rien faire. Cela peut paraître bizarre, les jeunes, on a envie de leur constituer sans arrêt des programmes et des occupations, en temps normal oui, mais là, ce qu´il fallait, c´est tout simplement décompresser, à notre rythme, à notre façon. Le ballon de foot et le petit carré de verdure juste à côté étaient parfait pour cela, accompagné d´un petit coup de guitare, mais juste de temps en temps, sans forcer, c´était la meilleure thérapie du moment pour nos troupes. Bernard anime aussi une émission de radio locale, alors dès le lendemain on attaque une série d´intervieuw pour sa station et aussi pour d´autres, RFC notamment. Il y aura aussi une signature de la BD de Johann le Berre dans une superbe librairie et puis le spectacle le mardi soir. Avant cela, le lundi en soirée, nous avons la visite de représentants des Gens du Voyage, des Manouches, des Yénichs et même des Gitans avec leurs guitares. Alors ca repart, mais en mode économie, on ne fait pas d´excés, ce sont les gitans qui grattent leurs guitares et chantent pour nous. Magnifique rencontre. Découverte et échanges, orchestrés par Jak, coordinateur de la Pastorale des Gitans du Diocése de Clermont, qui était d´une générosité et humanité qui nous a stupéfait. Une remarquable soirée, que nous ne sommes pas près d´oublier. Ce n´est pas évident de réunir les membres de toutes ces communautés, chapeau à Bernard pour l´organisation de cette “rencontre au sommet“ , au sommet de l´amitié… Le spectacle du mardi soir réuni pas mal de monde dans le public. Toujours bravo aux organisateurs. Il y a même des slovaques du coin et aussi des membres du Ccfd de Bourges qui viennent en repérage car ils aimeraient nous inviter chez eux l´année prochaine. Nos amis de longue date, les Cluzel de Felletin, qui ont été durant des années nos parrains au Cioff, font le déplacement aussi, et c´est dans une athmosphére très amicale, quasi familiale, que nous donnons notre production. Ca va, on a eu le temps de récupérer, c´était un plaisir que de pouvoir de nouveau se dépenser sur scène. La Radio Slovaque Internationale, par tout un concours de circonstances inouies, arrive même à faire un reportage sur le concert, et le passe dans ses infos une semaine après notre retour au pays...


 

Mercredi 30 mai, Angers

Nous quittons Clermont-Ferrand pour rejoindre Angers, ou, un peu dans le même style qu´au Bénéfire, nous allons nous produire sur les bords de la Loire, à la Guinguette du Héron Carré, haut lieu de retrouvailles Yepce. Ce sont nos amis de l´association angevine qui ont organisé en vitesse cette prestation, histoire de meubler l´espace de temps entre Clermont et Paris. Le temps n´était pas vraiment de la partie, la pluie risquait de tomber à tout instant, et finalement c´est sous les parapluies que nous avons terminé notre prestation. Mais, devenant une tradition, la discothèque tsigane après le spectacle, menée par Erik aux claviers, à grand renfort vocal de Helena et de Lomnica, arrive à braver les inconstances de la météo, et ce n´est qu´à la fermeture de la guinguette, que nous arrêtons aussi. Rentrés au gîte, de nouveau il faut un peu surveiller Marcel et ses virées nocturnes. Il a récupéré et a encore un trop plein d´énergie à dépenser. Les petits fêtent ça en organisant un „accueil“ aux tout nouveaux de leur bande, en les tartinant de dentifrice pendant leur sommeil. Succès assuré. Surtout auprès de la femme de ménage qui n´en revient pas le matin de tout ce bazar. On arrive à ratrapper le coup, il faut qu´ils nettoient les restes de leurs exploits. De la pédagogie de colonie de vacances… Les grands ont eu aussi leur récompense. Faute de places au gîte, ils ont étés hébergés chez les amis de l´association, alors la fête s´est encore un peu prolongée. Surtout qu´il n´y avait pas Helena ou moi pour surveiller. Mais comme c´était chez de vieux potes qui nous connaissent parfaitement depuis toujours, nous pouvions avoir confiance. Il y a eu de la bonne humeur, mais sans excès pathologiques. Superbe surprise en partant, Jules nous fait cadeau de deux guitares. Il dit que ce n´est rien, juste deux guitares ordinaires. Mais c´est exactement ce qu´il nous faut. Et puis elles ne sont pas si ordinaires que ca. Ce sont deux instruments pas trop sophistiqués, des guitares classiques, espagnoles, à cordes nylon, mais en très bon état, comme taillées pour notre pratique, nous n´avons pas besoin d´instruments trop élaborés, et celles-ci nous conviennent parfaitement. Jules a d´ailleurs tout de suite répondu présent, lorsque je lui ai demandé s´il pourrait éventuellement nous donner un coup de main, si on se trouvait en manque de musiciens, comme ca risquait sérieusement de se produire avant notre départ. Il a mis en place tout un stratagème, qui comportait carrément un remplacement par un copain qui aurait été d´accord pour venir de Perpignan à Angers, pour remplacer Dushko, afin que celui-ci puisse descendre avec nous à Marseille. Finalement, on a pas eu a s´en servir, mais ca fait chaud au coeur, qu´en cas de besoin, on peut compter sur des amis.


 

Jeudi 31 mai, Chilly Mazarin

Normalement, on aurait du rester deux jours à Angers. Mais le spectacle qui devait avoir lieu à la MJC est tombé à l´eau, on a colmaté avec la guinguette, alors ca nous fera alors un jour de plus à Paris. Comme initialement ce n´était qu´une nuit que nous devions passer en région parisienne, nous ne sommes pas allés au Château de Buno, cela aurait fait trop de complications pour une seule nuit, alors on a opté pour un hôtel Formule 1 dans l´Essonne, comme ça, ça nous fera pas loin pour venir faire une répétition aux Intermèdes en vue de notre passage ensemble le samedi prochain au Musée de l´Immigration. Dès les premiers contacts avec le Musée, quand j´ai vu les superbes locaux et l´immensité de l´espace scénique que nous aurons à disposition, j´ai proposé de faire intervenir dans notre production aussi Aven Savore et Tamèrantong. Les occasions de se produire ensemble sont trop rares, nous serons à Paris, il faut en profiter. Les organisateurs ont été tout de suite d´accord, une intervention de plusieurs troupes issues de l´immigration ne pouvait que coller à l´endroit… Nous devions assurer la partie principale du programme, il s´agissait quand même d´une manifestation dédiée aux tsiganes, mais libre à nous de faire monter ensuite sur scène avec nous les amis de notre choix. On en a parlé avec Laurent, bien sur, c´était ok. Par la suite il nous a fait savoir qu´il aurait aimé que l´on fasse intervenir certains jeunes d´Aven Savore tout au long de notre spectacle, mais cela aurait été contre-productif pour différentes raisons, et puis on nous demandait expressément une production tsigane, avec des roms de Slovaquie, nous avions signé un contrat en ce sens, et il fallait l´honorer. Mais, surtout, il vaut mieux placer les jeunes dans une situation valorisante, même si elle est plus courte, que de les faire participer pour leur seul plaisir à notre spectacle qu´ils ne possèdent pas, et qui ne les montrerait pas sous un meilleur jour. Et puis nos jeunes aussi, veulent donner et montrer le meilleur d´eux mêmes, on travaille pour cela, on vient pour cela, alors il était évident que nous allons opter pour cette solution, et j´en ai informé aussi les Intermèdes. C´est déjà pas mal, qu´ils puissent se produire en partie avec nous. Pour un groupe néophyte, qui n´a que quelques mois d´existence et est culturellement d´un tout autre horizont que nous, c´est une belle aubaine que de pouvoir partager au moins la fin du spectacle avec nous. Et une grosse fin. Laurent en profite quand même pour joindre la production du Musée pour leur demander de les faire figurer aussi sur les flayers et les citer dans la communication. Pourquoi pas. Bien qu´après, quand j´ai vu le charabia qui était sur le bulletin, il était évident que ce n´était pas une bonne idée, mais tant pis, ce n´est pas tragique. Nous profitons de l´après-midi de jeudi pour passer au local des Intermèdes, bien qu´en fin de tournée, donc dans un état d´usure avancée, je veux quand-même faire une petite mise en place, ou plutôt un repérage des Aven Savore, que je n´ai pas vu depuis un certain temps, pour voir quelle serait la meilleure facon de les intégrer dans notre spectacle. Je suis agréablement surpris. Ils ont fait un sacré chemin, Abdel et Dushko font du bon travail, les chants sont bien mieux en place, il y a de la dynamique, même de la discipline. Ils me font une démonstration, j´en profite pour caler quelques détails sur le champ, à la pro, la rigueur et la détermination, c´est ce qu´on a de mieux à leur offrir. Nous bénéficions d´un repas chaud, ce qui nous arrange bien et nous nous mettons d´accord pour nous retrouver samedi à la Porte Dorée.

 

Vendredi 1 juin, Montmagny

Entre temps, le lendemain, vendredi, nous prendrons avec nous trois de leurs danseuses pour participer au spectacle au lycée de Montmagny, ou nous devons nous produire en fin de matinée. Là, elles seront avec nous tout au long du spectacle. Montmagny se préparait depuis fort longtemps, mais le projet avait du mal à aboutir, je pensais qu´il n´en serait rien. Ce ne serait pas dramatique, au contraire, une journée de repos en fin de séjour serait appréciable. Mais juste au moment du départ de Slovaquie je recois un message de Christophe, qui est prof au lycée, que cela pourrait se faire, qu´ils seraient très heureux de nous recevoir. Bon, on va pas les décevoir. J´imaginais bien dans quel état on serait, mais j´ai dit quand même oui, c´était une occasion de rencontre et d´échanges, il fallait la saisir. Cela nous faisait partir tôt le matin, Montmagny se trouve à l´exact opposé de Chilly, et il y avait du bouchon sur la route. Même pour une journée sans grève des transports, le trafic était démentiel. Horrible. Nous avons passé en tout 10h dans les embouteillages pour 2 h de présence au lycée. J´enragais, mais cela ne servait à rien. Par contre nous avons été très bien reçus. Christophe a préparé le coup depuis longtemps, presque tous les élèves ont vu le reportage d´Arte, avaient plein de questions pertinentes à nous poser, et l´intervention s´est fait dans un bon esprit de respect, de curiosité et de plaisir de communiquer. En introduction de notre spectacle, nous avons eu droit à la présentation du travail mené avec les élèves par Gabi Jimenez, que nous connaissons bien, intervenant au lycée en tant qu´instructeur musical sur un projet du rumba gitane. Valorisation de la culture gitane, découverte, éveil musical, etc, étaient les maitres mots du projet. Gabi tapait dans sa guitare espagnole amplifiée, les ados, manifestement impressionnés de se produire pour la première fois en public n´en menaient pas large, pas grave, on les prendra en main tout à l´heure. C´est ce qui s´est passé. On a mis le paquet, et le spectacle a fini dans une fiesta authentique, catalane, gitane, tsigane, parigotte, coquelicotte, tout y est passé… Un temps de discussion émouvant, ils nous demandaient des nouvelles de Vladko, du reportage… A la fin, au moment du départ, en attendant les bouteilles de flotte, on discute un coup avec Gabi. Gabi est un peintre reconnu, il se réclame des gens du voyage, d´origine gitane, catalane, et il porte haut l´étandard de l´art contemporain rom au niveau international. Il est exposé un peu partout dans le monde, une école primaire francaise porte même son nom. On se connait depuis longtemps, il est même venu chez nous avec les Ogres, à plusieures reprises. En plus de sa carrière artistique de peintre contemporain, il s´engage en tant que militant pour les droits des Roms, et depuis peu, il fait partie aussi de ce nouveau truc européen basé à Berlin, Eriac (Eropean Roma Institute for Arts and Culture), qui se veut être une vitrine des Roms tels qu´ils sont. En vrai. C.a.d, surtout pas de bidonvilles, ni de terrains, pas de culture traditionnele. Non, tout est dans l´avant-garde, le contemportain. Uniquement. Exclusivement. Les autres, c´est des colonisés. Qui s´ignorent. Alors, ils (l´avant-garde, les non colonisés, qui ne s´ignorent pas) se sont donné pour mission le sympathique et modeste objectif de décolonialiser la culture rom. Merci, il était temps… Tous ce qui est un tant soit peu colorié, tradionnel, violon, manélé, pavlovce, hop, à la trappe. C´est du servage, de l´esclavage de ces vils gadjés colonialistes, une vision des roms imposée d´extérieur, parcequ´à l´intérieur, les Roms, il faut pas croire, mais ils sont tous contemporains, avantgardistes, ltbg, en jeans, baskets, casquettes, font tous du rapp et parlent courament l´anglais. Of course. Ca va, nous aussi est on est en jeans, et on a des casquettes, alors on peut entamer un timide dialogue, bien qen tant que colonisés, on a pas forcément droit à la parole, puisqu´elle est obligatoirement colonisée… Bref, je dis en bref, en toute amitié et respect, ma facon de penser à Gabi, que ces Andy Warhol du tsiganisme exhaussif feraient bien de regarder un peu autour d´eux, et venir faire un tour sur les terrains, comme il l´a fait dans le temps, lui, Gabi. Quand-même, ce n´est pas possible de faire abstraction des centaines de milliers (rien que pour la Slovaquie), voir des millions de Roms, qui vivent dans leur mode de vie, tel quel, de ne pas leur donner droit à la parole, de la leur usurper… J´en deviedrais même militant de l´antimilitantisme… A l´instant même, avec l´intervention que l´on vient de faire, je pense qu´on a en a mis un bon paquet au niveau de l´image des roms, ce n´est pas la peine de nous traiter d´esclaves du haut de leur tour d´ivoire de Berlin... Et retour à Chilly, de nouveau 4h de bus! Sympas, les Intermèdes nous attendaient patiement au local, avec une excellente marmite, ce qui tombait on ne peut mieux. L´hôtel dans le quel nous étions logés n´était pas génial. Un hôtel pour ouvriers, prolétaires de tous les pays, unissez vous… hélas l´union lors de la première soirée était sous le signe de la bibine, je craignais le pire, les poubelles des couloirs croulaient sous des dizaines de bouteilles de bière vides. Il ne me restait qu´à m´asseoir dans les escaliers à faire le zouave en attendant que ca passe. Un maître de chantier bourré comme un polonais, bien qu´il fusse français berrichon, était particulièrement en manque de communication. Il fallait endurer, j´ai un peu roulé des mécaniques que je n´ai pas, et puis finalement ca s´est tassé. La seconde soirée ils n´étaient plus là, mais, hélas, une crise cardiaque a terrassée un malheureux maghrébin d´en face, juste sous nos yeux, un spectacle dont nous nous serions bien passés. Terrible, la vie.

 

Samedi 2 mai, Porte Dorée

Samedi, départ pour la Slovaquie. Avec, entre temps un spectacle au Musée de l´Immigration et encore un à Lunéville, sur le chemin du retour. Mais n´anticipons pas, on fonce sur la Porte Dorée, la circulation est bien meilleure que la veille, à midi nous sommes sur place. Je laisse nos jeunes à leur sort. Bien encadrés par Johann qui est revenu de Rennes, ils auront droit à une visite de l´Aquarium, pendant que moi, je fonce à la réunion du Réseau thématique des Droits des Roms du CCFD pour y raconter notre histoire. Heureusement, ce n´est pas loin, juste à quelque pas, alors, je peux mettre le paquet, et vider mon sac pendant près d´une heure et demie, devant un auditoire de bénévoles, dont j´ai déjà rencontrés pas mal d´entre eux, notamment la semaine passée à Marseille. Un vrai plaisir de les retrouver, ils augmenteront les rang de nos spectateurs, tout à l´heure, au Musée. Je fonce retrouver le groupe, vite, une balance, l´ingé son est coopératif, ca devrait aller. Les Tamèrantong ne peuvent pas être là, ils ont un spectacle à l´autre bout de Paris. Les Intermèdes viennent d´arriver. On en profite pour une mise en place express. Jeudi je me suis fait une idée de ce qu´ils font. On les fera chanter en solo Ederlezi, ils le font très bien. Par contre les danses, ce n´est pas encore ça. Je réfléchis vite comment faire au mieux. Et je tente un coup risqué. Sachant que Hafsatou a du répondant, on peut s´aventurer à refaire un de nos numéros de prouesse du début de notre spectacle, mais cette fois-ci en faisant danser le solo à toute vitesse à Hafsatou. Elle ne l´a encore jamais fait avec nous, mais c´est pas grave, c´est ce qui donnera du piment à la chose. Les autres seront aussi de la partie, mais moins exposées. Mais elles participeront à fond, et puis on les prendra tous pour l´intervention devant la scène, dans le public. Là on va les laisser, et on les reprendra pour le salut final. J´étais pas peu fier de mon coup. Bien qu´il fallait braver le courroux de Helena qui ne comprenait pas ou je voulais en venir, et aussi insister auprès des filles des Intermèdes qui étaient déstabilisées de devoir s´engager dans un truc qu´elles n´ont jamais fait. Et aussi insister auprès de nos filles, qui croyaient qu´on allait leur subtiliser leur solo, bref j´étais contre tout le monde, mais il n´y avait pas à tergiverser, je savais très bien ou je voulais en venir. D´expérience, je savais que tous les ingrédients étaient réunis pour un super numéro. Du savoir faire, de l´imprévu, de l´audace. Tout, sauf de la routine. Il y avait du risque, mais le risque, c´est la clef du succès. On ne s´attardait pas trop, les 17h approchaient, le spectacle allait commencer. Il y avait dans la salle pas mal de mes amis russes de mon temps des cabarets. Des musiciens qui nous avaient vus à nos tous premiers débuts, j´étais curieux de leur réaction près de dix ans après. A l´époque nous avions avec nous plein de petits, dont Matej, véritable bête de scène du haut de ses sept ans à l´époque. Maintenant, il a de la barbe, ce n´est pas pareil. A vrai dire, je craignais même un peu leur réaction après tout ce temps. Par contre, il n´y avait pas trop de monde. Après coup, lorsque nous allons jouer pour la deuxième production, à 19h, à la guinguette, comme convenu, il y a pas mal de gens qui sont venus, ils pensaient que le spectacle était en soirée. La communication était confuse, pas claire. Mais finalement l´énorme halle du musée s´est quand même remplie. Il y avait aussi des touristes de passage, des allemands, des chinois, un peu de japonais, kesaj, en veux-tu, en voilà… Nous sommes bien conditionnés, malgré la fatigue, prêts à envoyer toute la sauce, mettre la gomme. J´ai proposé aux Intermèdes de s´installer dans la salle, pour assister au spectacle. Ils ont préféré rester dans les vestiaires pour entrer au moment de leur intervention. Abdel fera le lien. Le lieu est vraiment splendide. Des fresques immenses sur les murs, pleines de couleurs, un plaisir que d´évoluer en ces lieux. A ce stade de la tournée, juste à sa fin, le spectacle est hyper bien rodé. Nos filles, que quatre, heureusement que Joana est là pour la rescousse, arrivent très bien à occuper toute l´immensité de la scène, les allers-retours vers le public sont réglés comme sur du papier musique… Rien à redire, du très bon travail, pro, même les nouveaux sont déjà dans le coup. Joana m´a demandé de mettre au programme pour cette dernière représentation aussi le Conte de fées, qu´elle danse avec Stéfan. Volontiers. C´est le moment idéal pour faire la transition avec les Intermèdes. J´en profite pour prendre la parole. J´ai mon pantalon qui faillit me tomber sur les genoux, je le tiens d´une main, dans l´autre j´ai le micro, je passe la balalaïka au premier gus à la portée de ma main et j´y vais de mon discours. Pas le temps de préparer quoi que ce soit, mais c´est comme ca que ca sort le mieux. Je ne taris pas d´éloges, sincères, sur les Intermèdes, sur l´excellent travail social qu´ils mènent sur les terrains et je les appelle sur scène, sous les applaudissements… Ils attaquent Ederlezi, avec Yaelle, une petite francaise toute blonde comme soliste, c´est parfait, j´en profite pour aller changer de chemise, qui est comme d´habitude complètement trempée. Je laisse le commandement à Dushko, si je ne reviens pas assez tôt, je lui dis d´enchainer ensuite avec notre nouveau tube, Savana. Mais j´arrive à temps, on lance ensemble Savana, nos gars se ruent sur les filles des Intermèdes pour une danse débridée, façon impro, informelle. Une belle fiesta, un beau mélange entre les Roms d´Europe Centrale et toute la diversité des cités francaises personifiée par les Intermèdes. Ensuite, sans transition, l´air de rien, on fait bifurquer le programme sur le passage que j´ai imaginé lors de la mise en place. C´est parfait. Hafsatou est magnifique, elle danse comme une tigresse, rayonnante de sa beauté africaine, en parfait contraste, mais aussi accord, avec nous. Elle passe le relais à une autre fille des Aven Savore, et on enchaine sur notre gros morceau vocal, le O Roma, le chant hymnique du film Les Tsiganes montent au ciel. Je suis plutôt content. Le coup a parfaitement réussi. Nous avons incorporés les Intermèdes dans un de nos meilleurs passages, mais pas en tant que figurants au fond de la scène, au contraire, ils ont eu une place de choix, sur le devant, en interprétant un de nos meilleurs solo avec nous, au même titre que nos solistes. Le sacro-saint principe du spectacle était appliqué à la lettre - il vaut mieux une intervention pas trop longue, mais super performante, qui laisse le public sur sa faim, que de rester sur scène indéfiniment avec une présence pas trop enjouée qui n´apporte rien aux spectateurs. Là, c´estait pile ca. Je profite du pianissimo du prologue pour de nouveau raconter je ne sais plus trop quoi, en gros mon bonheur d´avoir pu participer à un si beau projet comme Aven savore, et ma fierté devant le résultat obtenu par les jeunes autour de moi. Ensuite, descente dans le public, participation des spectateurs, tout, comme nous avons l´habitude de le faire ensemble. On ajoute une danse Kesaj, pour marquer le coup, n´oublions pas que c´est un spectacle tsigane que nous sommes en train de produire, dans le contexte d´un événement centré sur les Tsiganes, alors il faut ce qu´il faut, et on fait de nouveau monter les Intermèdes pour le salut final. Heureux. Sincèrement, je ne sais pas qu´est-ce que j´aurais pu inventer de mieux. Ce n´est pas un manque de modestie, mais tout simplement un bilan de toutes mes années sur scène, je ne saurais pas faire mieux. Quelqu´un d´autre aurait pu faire certainement une autre variante, je ne suis pas un génie universel. Mais moi, avec mon expérience, j´ai mis tout mon savoir-faire dans cette finale, et, sentant tous mes collègues, car je considère tous les jeunes comme mes partenaires, donc collègues sur scène, les sentant tous heureux et satisfaits de leur performance, je saluais le public avec la sensation qui me comblait, du travail bien fait. Mais hélas, mon scénario instantané n´a pas fait l´unanimité auprès de la direction des Intermèdes qui partent précipitament. Domage. Nous n´avons pas le temps de nous attarder. Il est bien plus de 18h et à 19h on doit attaquer la séance disco, à la guinguette, dehors. Alors, vite, avaler quelque chose au catéring, et en piste. Les musiciens n´auront même pas le temps de passer par la case restauration, ils vont directement à la scène de la guinguette et spontanément se mettent à jouer. Nous nous sommes mis d´accord avec les organisateurs que l´on ne va pas trop insister, nous avons encore le trajet de nuit sur Lunéville devant nous, alors on joue tout de suite, pour mieux partir ensuite. Je retrouve de nouveau pas mal de mes amis. Hélas, la communication sur l´événement n´était pas des meilleures, il n´était pas précisé si le spectacle était à 17 ou à 19 heures. Alors les gens sont venus à 19h, croyant pouvoir assister au spectacle, alors que celui-ci venait de se terminer. En d´autres circonstances nous aurions remis cela, mais là, nous n´en avions plus la capacité. Et puis, ce n´était pas la peine. Erik et les gars de Lomnica envoyaient du solide disco tsigane, les autres dansaient, en mode détente, relax, ca faisait un spectacle en soi pour les gens qui étaient là, à boire un verre au bar de la guinguette. Et puis, cela collait parfaitement à la manifestation des Mondes tsiganes (au pluriel), nous avons proposé un véritable extrait de l´univers tsigane, tel quel, comme à Rakusy ou Lomnica.

Je retrouve mes amis de tout à l´heure, ceux qui nous ont vu il y a dix ans. Je guette leur réaction, quelles vont être leurs impressions après tout ce temps. Mais je suis vite rassuré. Les yeux qui brillent, les grands sourires, ils m´assurent, tout est pareil, la magie est là, sauf que c´est encore plus élaboré, plus pro. Ouf, de la part des connaisseurs, ca fait du bien… Vraiment, compliments à toute la troupe. A la différence de toute la période précédant le départ en tournée, infernale par ces incertitudes déstabilisantes, par ces revirements de situations, là, nous venons de vivre une petite période paradisiaque. D´une part par l´accueil qui nous a été réservé partout ou nous sommes passés, et aussi, au niveau interne, par l´excellente ambiance qui a régnée tout au long du séjour. Et surtout, par le constat d´un investissement sans faille de la part de tous les anciens. Tous, sans exception, se sont engagés à fond dans l´aventure, jamais il n´y a eu besoin de pousser celui-là, ou celle-ci. Une maturité qui n´avait encore jamais été atteinte jusque là. C´est difficile d´expliquer à quel point c´est rassurant et comment ca fait du bien. Cela vient surtout du fait qu´il y a eu cette terrible période d´instabilité, en fait, de décomposition, quand on se disait que c´est la fin de l´aventure, il faut bien que ca s´arrête un jour, et au niveau individuel, par rapport aux évolutions de certains des anciens, on se demandait si tout cela valait vraiment le coup. Par exemple Matej. La star des années 2010. Le gamin a fait partie du groupe dès ses 7 ans, c´était un miracle vivant sur scène. Il avait une gouaille et une dégaine incomparables, et remplissait la scène à lui tout seul. Plus d´une fois il a sauvé le spectacle en arrachant le micro des mains des autres et en emportant irrésistiblement les spectateurs avec lui. Lorsque la scène avait tendance à se relâcher un peu, il suffisait d´envoyer Matej, et c´était gagné. Et il n´avait que 7 ans. Mais le temps passait, et la petite boule de nerfs, au sourire irrésistible, grandissait, jusqu´à devenir un ado pas trop bien fagoté, qui peu à peu disparaissait de notre horizon. Manifestement il n´était plus trop motivé, il ne voulait plus s´investir, le succès d´antan n´était plus au rendez-vous. Mais quoi qu´il arrive, il avait sa place à vie au sein du groupe, tellement il a donné par le passé. Jusqu´à ce qu´un jour il déclare qu´il n´est pas là pour bosser, et il s´en va, démonstrativement. On le perd de vue. Il s´instale dans un autre bidonville, encore plus misérable que le sien, dans une famille encore plus pauvre que la sienne, avec une fille qui a déjà des enfants d´un autre, ils sont dix à dormir à même le sol, sur de la terre battue, dans une cabane qui ne tient pas debout… La vie, la vraie, qui reprend le dessus. Fini, le rêve kesaj. Ca fait mal, mais tant pis, c´est la vie. Et puis un jour il revient. On hésite, à quoi que ca va rimer? Et puis il reprend pied, on le prend quand-même en tournée, et là, c´est la transformation. Il redevient le petit gars espiègle, aimable, ce n´est plus le petit poulbot, plutôt un dadais barbu à la Duduche, mais il est absolument présent partout ou il le faut. Et surtout lors de tous ces moments hors scène, qui font la véritable vie du groupe, quand il faut donner un coup de main, ramasser les assiettes, ranger les chaises, surveiller les petits, animer quand il y a des invités. Tout cela, il faut le faire de soi-même, sans que l´on ait à le rappeler sans cesse avec Helene. Et chez Matej la magie de la transformation s´opère. La crise d´adolescence est passée, les années passées au sein du groupe n´auront pas été vaines. Ca fait du bien. Pareil pour son frère jumeau, Jakub, qui nous a joué la mort clinique à la perfection il y a deux ans au Buno. C´était du sérieux, le gars était complètement impraticable, on ne savait pas quoi faire. Lorsque j´en discute avec des amis éducateurs, ils disent avoir pas mal de cas similaires parmi les ados roms. Ils finissent irrémédiablement en psychiatrie, médicalisés, pareil, on ne sait pas quoi en faire. Nous, on a pas de médocs, on est pas éducateurs, pas plus que pédagogues et encore moins psy. Alors on attend, on laisse passer. C´est pas évident. Au bout de quelques mois Jakub revient à lui, revient à nous. Actuellement il trépide d´intelligence et de malice, plein d´humour et de repartie, il est partout là ou il faut, sur scène, comme en coulisses. Il s´investit aussi à fond dans son CAP de couture. Ou Maros. Il y a un an il avait une crise éthylique gravissime. Dans un de ses délires il a déchiré les lèvres de Lucia, sa fiancée, en l´embrassant avec un ouvre-cannettes dans la bouche. Il s´est pris un sursis pour cela. Lors d´un spectacle il a cassé le miroir des toilettes, a saigné comme un cochon, pleuré comme un veau… Que faire avec un gars pareil? Et puis, doucement, ca a passé. On était quand-même là, même si ca nous faisait enrager et maugréer, on ne lui passait rien, tout en l´attendant. Actuellement il vient de se remettre en couple avec Lucia, pendant toute la tournée il a été exemplaire, pas une goutte d´alcool, toujours à fond sur scène, comme en dehors. Parlons un peu de Lucia et de sa soeur Kika. Au départ, je les croyais à la limite de l´autisme. Elle ne parlaient à personne, étaient non-stop rivées sur leurs portables, le spectacle et le groupe avaient l´air de les ennuyer profondément. Ça a duré plusieurs années. Et maintenant, c´est elles qui ménent la danse, ce sont elles qui s´accrochent et font bouger tout le groupe lorsque je crois que c´est déjà fini, que l´on n´en peut plus. Et je pourrais continuer ainsi avec les autres. Oui, il y a des déceptions, des mauvaises surprises, mais tout compte fait, les bonnes surprises, les miracles prévalent, et largement. Les derniers venus en piste, les quatre petits nouveaux de Rakusy, 12 ans de moyenne. Toujours prêts à faire un petit coup foireux, et de se confondre en repentances tout de suite après. Me téléphonnant dix fois par jour, c´est quand la répete? Donc un bilan très positif de la tournée. Au niveau artistique, touristique, mais surtout humain. Un sans faute. Finalement, ce que nous voulions offrir aux autres, aux bénévoles du Ccfd, un peu d´espoir, d´énergie positive, nous l´avons reçu de plein fouet, nous aussi. Ce n´est pas pour rien que la fée Kesaj dit ce qu´elle dit…Ce bilan s´impose avant même que la tournée soit finie. Il est pas loin de minuit, nous filons en direction de Lunéville. On va s´arrêter vite fait à Reims, ou, fidèle parmi les fidèles, Monique nous attend à une sortie d´autoroute avec sa fourgonette remplie de cartons pleins de vêtements, plus des sucreries et des bouteilles de coca. Plus une bande élastique que je lui ai demandé une heure avant pour Jakub qui a mal au bras gauche. Des années, que perdure cette tradition…

 

Dimanche 3 juin, Lunéville

Nous atteignons Lunéville vers 2h et demi du matin. On fait la répartition des chambres au plus vite, et dodo jusqu´au plus tard possible le lendemain. Pas d´objection, tous au lit. Exceptionellement, on saute même la case bouffe de minuit. On réussit à dormir jusqu´à 10 heures, 11 pour certains. Après, il faut quitter l´hôtel. Cette dernière production équivaut à un purgatoire. On ne mérite pas ça. J´essaie de minimiser le coup du sort, on va faire juste un petit passage… Mais tout le monde sait bien, que des petits passages, chez nous, ca n´existe pas. Mais pareil, comme tout à l´heure, avant de se coucher à 3h du mat. Pas d´objection. On y va. Nous arrivons sur le site à midi. C´est une MJC, et le tout est organisé à la bonne franquette par une équipe d´enseignants que nous avons connus par les Intermèdes. Sachant que nous passerons par leur région en rentrant, je leur ai proposé notre spectacle, il n´y aurait aucune chance de venir ici en d´autres circonstances. C´est Julie, qui s´est chargée de l´organisation, et nous étions attendus avec un solide petit déjeuner à midi. La raison de cette initiative, c´était la présence d´une soixantaine de gosses roms roumains du squat voisin dans leur école. Nous rencontrer devrait leur faire du bien. Et ca a été le cas. Dès que nous sommes arrivés, les gamins ont surgis de partout. Bien que roumains, ils étaient kif kif pareils aux nôtres. Tout se fait instantanément. Les contacts, les échanges, le foot, les discussions, les jeux. Tout se passe comme au bidonville en Slovaquie, et pour les nôtres c´est une rentrée au pays anticipée. Nous n´avons nullement besoin d´intervenir, tout se fait tout seul, il n´y a pas le petit doigt à bouger de notre part. Visiblement, ils sont très incrustés dans le mode vie traditionnel. Mais les mômes sont pratiquement identiques aux nôtres, alors il n´y a aucun problème au niveau de la communication. Les dialectes sont aussi très proches. On papote, on fait connaissance, on s´explique nos façons de fonctionner. L´école, c´est pas leur truc. A 15 ans il faut être marié, et une fiancée doit rapporter de l´argent. C´est comme ça.

Nous allons donner notre ultime spectacle de la tournée. On est complètement vidés. Mais il faut y aller. Le public, constitué en grande majorité par les Roms du squat voisin, nous donne du coeur à l´ame, on attaque, même si on a l´impression d´aller à la Berezina, on se reprend et on y va à fond. Le baroud d´honneur. Tous se passe très bien. Bien sur, les spectateurs sont déchaînés, débridés. Les parties de contact avec le public tournent au Carnaval de Rio. Mais on arrive à maîtriser la situation, à donner un spectacle valable et à faire passer le message, que l´on espère tout aussi valable – l´école, le travail… Bien que je ne suis pas vraiment sur qu´ à ce niveau on aie atteint notre but dans toute sont intégralité... Après le spectacle, je vais, en solo, traîner dans le squat des roms. Ils sont une petite centaine à occuper une belle maison de plusieurs étages. Un castel, un chateau, comme ils disent...Du solide. Pas de saleté comme c´est de mise généralement. Les hommes bavardent et jouent aux cartes dehors. Ils me reçoivent avec beaucoup de respect, m´offrent le café. J´arrive tant bien que mal à baragouiner avec mon romani d´artiste musicien jouant du tsigane. On échange sur le spectacle. Pour eux la danse tzigane c´est autre chose, c´est ce qu´ils font eux. Moins rapide, plus syncopé. Absolument d´accord, nous, c´est une adaptation scénique, c´est du music-hall, du cabaret. Ils m´expliquent leur mode de vie, les combines. Manifestement, ils s´en sortent pas mal du tout, ils pavannent un peu, mais avec du respect et de la dignité. Il y a un côté vieux monde, dont j´ai le souvenir de mes rencontres avec les vieux roms, il y a des décennies de cela. Une chose saute aux yeux, de toute évidence, ceux-là n´ont absolument pas besoin d´aucune aide, c´est eux qui pourraient nous donner des leçons comment s´en sortir. Impressionnant. Je bois mon café. On se quitte. Ačh Devleha. Que Dieu vous accompagne.

 

Lundi 4 mai, Kežmarok

Le voyage de retour, est comme tous les retours au pays. Rapide, tout le monde dort, on ne sent pas le temps passer, et c´est la descente à Rakusy. Il est pas loin de 13 heures. On est passé par la Pologne, alors on arrive par les Tatras. Ensuite tout décharger à l´école, et enfin, à la maison. Il est 18 heures. Le téléphonne sonne. C´est le père de Vladko, le plus jeune gamin de la troupe. Il vocifère que que-est-ce que c´est que ca, comment qu´on a osé faire de son fils un clochard, il a perdu du poids pendant qu´il était pas là, on lui a donné la pièce, alors que les autres, ils ont eu des billets, il ne viendra plus jamais avec vous! Je suis dans un tel état que je n´arrive même pas à m´énerver, je l´envoie gentiment et calmement se balader et je continue à respirer doucement en fermant les yeux. Enfin, à la maison. Vraiment, en partant, je n´étais pas certain de pouvoir vivre cet instant. Il faut dire que Helena et moi, nous n´étions pas au top au niveau de la santé en partant. D´ailleurs, exceptionnellement, j´ai pris une assurance santé pour nous deux, au cas ou. Heureusement, elle n´a servie à rien...

Tout au long de la tournée, lors de chaque spectacle, nous avons vendus des BD, des livres photos et des CD. Ça nous arrive jamais. Bien qu´on a de la camelote, je n´y pense pas forcément, et après un spectacle j´ai vraiment la tête ailleurs qu´ à penser à vendre des CD. C´est dommage, car ca peut faire des sous, pas mal de mes collègues sont très performants en ce sens et n´oublient jamais d´annoncer après un concert qu´il y a ceci ou cela à acheter en sortant de la salle… moi, j´oublie à chaque fois. Ça fait près de 50 ans que ca dure, alors tant pis pour moi. Cette fois-ci, il en a été autrement. Tout simplement parce que nous avions avec nous une petite équipe de „commerciaux“ qui se sont très bien chargés de la vente promotionnelle de nos produits de communication et ont tenu à chaque étape un petit stand qui a fait merveille auprès de nos fans. Cette mission était remplie par Martina et Roman, deux nouveaux-venus dans notre troupe. Martina, c´est notre nièce, la fille aînée de Hanka, la soeur aînée de Helena. Hanka, la militante, l´intello, la députée, dont je parle souvent à propos des débuts du groupe, c´est elle qui a été à l´initiative de Kesaj, et de beaucoup d´autres choses aussi. Martina, la trentaine, est en train de finir son doctorat de romani, qu´elle a étudié en même temps que le hindi, à l´Université Charles de Prague. Elle vient de faire un stage de plusieurs mois en Finlande et au Portugal. On lui a proposé de venir avec nous. Comme ca elle pourra découvrir le pèlerinage aux Saintes Maries de la Mer, et aussi découvrir la vie tsigane des roms de terrain, ce dont elle n´a aucune expérience, malgré ses diplômes très poussés. Martina n´a jamais vécue dans le milieu rom traditionnel, la langue romani, elle l´a apprise à l´école, alors un séjour avec notre groupe pourrait être pour elle intéressant tant du point vue humain que linguistique. Et ca été le cas. Et Martina nous a été d´un appréciable secours en tout ce qui concerne la logistique tout au long du séjour. En plus c´est une jeune femme fort sympathique, que nous avons connue jeune fille, et nous avons un grand plaisir à la retrouver maintenant, adulte. Alors, c´est elle qui s´est chargée aussi du stand des „produits Kesaj“. Qui a très bien fonctionné. Elle était secondé par Roman, le frère de Palo, notre musicien de providence, dont j´ai déjà parlé plus haut. De même que son frère, Roman est très intelligent. Intello. A la différence du reste de sa famille, il se démarque de la filière artistique, ne veut rien avoir avec la musique, il met des lunettes avec un gros cadre noir, pour marquer encore plus son côté matheux, et excelle en classe. Il nous a demandé timidement s´il n´y aurait pas une place pour lui, bien sur qu´on a dit oui, ca lui fera du bien de découvrir un peu de pays. Il nous le rend bien. Il chante dans le choeur, tout-de-même, mais est surtout présent partout ou il faut donner un coup de main, au service à table, à la surveillance des petits, à la vente. Et surtout, ca fait un plaisir énorme de le voir avaler toutes les infos et les nouveautés qu´il découvre au cours de ce premier grand voyage pour lui. Alors, en fin de tournée nous nous retrouvons avec un petit pactole, généré par la vente des CD et des bouquins. Dimanche, lorsque nous nous sommes levés, après quelques heures de sommeil pour l´ultime spectacle à Lunéville, tous sur les genoux, mais sans un mot ni regard de refus, prêts à y aller de nouveau, nous avons décidé avec Hélene de partager une part du gain de la vente entre les jeunes. Les grands ont fourni des efforts considérables, ils se sont comportés d´une manière exemplaire, ils ont bossés comme de vrais professionnels. Que dis-je, bien mieux que des professionnels, qui sont la plupart de temps blasés et ne pensent qu´aux sous, ici c´était tout le contraire, un élan incroyable,et jamais un mot sur ceci ou cela… Alors, à nos yeux ils méritent amplement une récompense, et puisque, exceptionnellement, nous en avons la possibilité, nous allons la leur donner. Nous faisons vite fait une répartition qui nous semble juste, chacun selon son mérite. On ne veut pas laisser les tous nouveaux sans rien, alors, symboliquement nous leur laissons de quoi s´acheter des chewing-gum et des bonbons. D´ou la réaction du paternel de Vladko, qui a eu du mal à digérer que son gamin de 11 ans n´a pas été traité à la même enseigne que par exemple Stefan, qui en a 28, et qui a fourni un travail sans comparaison aucune avec Vladko, qui nous a constitué un boulot à le surveiller sans cesse… Mais ça, le père, ça ne l´intéréssait pas, pas plus que comment tout s´est passé, comment s´est comporté son fiston... Il en est resté à sa frustration, dans sa malédiction. C´est un cas tout ce qu´il y a de banal. Ce n´est pas la première, ni la dernière fois que ça arrive. Au moment du coup de fil, on le sent passer un peu, mais après ça passe vite, ça ne nous prend plus la tête comme avant, et on passe à autre chose. Lors de nos retrouvailles avec le groupe, une petite semaine après êtres rentrés, on en parle quand même. Voyez, rien de spécial, la norme du bidonville. La malédiction mutuelle dans tous les sens et de tous les côtés en permanence. On est tous passé par là. C´est pour ca qu´on fait ce qu´on fait. Si tu veux un peu d´amour, il faut d´abord que tu saches en donner… Pas de problème. On est sur la même longueur d´ondes...