Clap de fin sur le premier Forum de la paix à Paris, qui s’est tenu du 11 au 13 novembre. Un parterre de chefs d’Etat dimanche, puis des milliers de participants (institutions internationales, fondations, ONG) ont posé quelques jalons autour de la gouvernance mondiale, de la coopération et de projets multilatéraux. On y a beaucoup glosé sur un «monde fragmenté» par une «globapolarisation» (une globalisation de la polarisation), le couple unilatéralisme/nationalisme, sur fond de montée dévastatrice des inégalités ou de bataille contre le changement climatique. Petit tour d’horizon.

 
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1/ Où l’évasion fiscale s’invite dans la danse

C’est un intitulé presque altermondialiste : «Inégalités : la blessure que la mondialisation s’inflige à elle-même.» Le débat ronronne doucement. L’on discourt inégalités, dialogue social, inclusion, rôle des syndicats, des firmes et des Etats. Guy Ryder, le patron de l’Organisation internationale du travail (OIT), peut rappeler que l’idée de dialogue social est née sur les cendres de la Première Guerre mondiale. Ou Lise Kingo, de l’ONU, déplorer que seules 1 800 firmes jouent la carte de l’inclusion sociale au sein du Pacte mondial. Quand d’un coup, Jeffrey Sachs, prof à la Colombia University, dynamite la discussion. «Le dialogue social est le produit d’une approche social-démocrate, et n’a fonctionné que dans les pays scandinaves, voire en Allemagne.» Une exception qui confirme la règle.

Et ce théoricien iconoclaste du développement de se lancer dans un réquisitoire contre le «modèle anglo-saxon actuel dominant», sa «maximalisation permanente du profit», son «assaut systématique contre les syndicats» et sa culture «de l’évitement fiscal»«Les inégalités sont régionales, nationales et mondiales, rappelle Sachs. Les pays riches transfèrent 1,3 % de leur richesse à la redistribution. Les pays européens à peine 1 % au budget européen. Les riches n’aiment pas partager. La culture actuelle n’est pas de payer 50 % de taxes mais plutôt de produire des Jeff Bezos [patron d’Amazon et première fortune mondiale, ndlr]. L’évasion fiscale est désormais une architecture parallèle, voulue et alimentée par Londres et Washington.»

Monsieur OIT tente bien de prendre la main sur la nécessaire formalisation du travail informel (60 % de personnes dans le monde) ; madame ONU de déplorer que 70 % des femmes sont moins bien payées que les hommes. Sachs embraye. «Le dialogue social n’est plus qu’un alibi pour marquer l’inexistence de progrès social. La réalité, c’est que des politiques corrompus ou complices ont abdiqué et laissé les grandes multinationales échapper à la solidarité nécessaire.» Du coup, Angel Gurria, le patron de l’OCDE, qu’il présentait il y a peu comme le «piston de la mondialisation», tente un mea culpa. «La mondialisation se tire une balle dans le pied en ne corrigeant pas les inégalités. Les régimes autoritaires, les populismes, gagnent tant de terrain : aux Etats-Unis, au Brésil, et en Europe. Les inégalités minent les démocraties.»

2/ Où les villes vont supplanter les Etats

Changer le système, pas le climat ? Et quel sera le prix de l’inaction des Etats ? Un monde invivable. Avec les mobilisations citoyennes, les villes s’imposent de plus en plus comme une des planches de salut contre la passivité de la majorité des gouvernements, surtout des pays riches, à endiguer le réchauffement. Elles peuvent se poser en avant-garde. D’où cette «conversation» : «Lutter contre le changement climatique : un combat urbain». Parce que les engagements non contraignants des Etats formulés lors de la COP 21 à Paris sont largement en dehors des clous. Parce que, pour que la limite des 2°C soit tenue mondialement, les mégalopoles devront faire tomber leurs émissions de 5 tonnes équivalents CO2 par tête et par an aujourd'hui, à 3 en 2030 puis 0,9 en 2050. Voire moins.

«Les pays riches se sont développés en polluant le monde et les citoyens : les grandes métropoles le comprennent plus que les chefs d’Etat qui ne pilotent qu’à courte vue», rappelle Stefano Manservisi, de la Commission européenne. Dans ce débat, il n’est pas rappelé que 98 % des mégalopoles pâtissent déjà ou vont pâtir des effets sanitaires ou économiques du dérèglement climatique. Ou qu’elles en sont d’ailleurs les principales contributrices : même si elles couvrent moins de 2 % de la surface de la terre, elles produisent 75 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. «Reste que la guerre contre le changement climatique sera gagnée par les villes, pas les Etats», veut croire Hassan Joho, gouverneur de Mombasa, deuxième plus grosse agglomération du Kenya, qui énumère les initiatives (transports, déchets, assainissement, etc.) en cours. Et la mutualisation des expériences entre mégapoles.

Laurence Tubiana, architecte de la COP 21 du Bourget qui a débouché sur l’Accord de Paris en 2015, ne dit pas autre chose, même si elle avoue «avoir des réveils difficiles certains matins» quand elle voit le charbon reprendre des couleurs ou la France augmenter ses émissions. «Des transformations majeures sont en cours et les gouvernements sont en retard.» Emmanuel Macron appréciera… Abdoulaye Mar Dieye, du Programme des Nations unies pour le développement résume ainsi la nouvelle donne : «La lutte contre le changement climatique n’est pas un sprint mais un marathon, qui doit commencer dès l’éducation environnementale à l’école. Si l’on veut que les humains ne soient plus des talibans du climat, il faut passer des NDC [contributions nationales volontaires des Etats, ndlr] aux CDC [les contributions des villes].»

3/ Où l’on se penche au chevet des Etats fragiles

Faute d’action radicale, la pauvreté dans le monde augmentera de 50 % d’ici 2030 dans les «Etats fragiles». Yemen, ou Afghanistan, Haïti ou République centrafricaine : ils sont une vingtaine selon le think-tank Fund for peace. Près du double pour la Banque mondiale. Ces Etats où les institutions sont défaillantes, où les services de bases (éducation, santé, justice) ne sont pas ou très mal assurés, les urgences chroniques, se retrouvent au cœur d’une «mini-agora» entre bailleurs de fonds, ONG et fondations… «On ne peut plus se contenter du business as usual, travailler sur l’humanitaire ou la reconstruction sans mettre désormais l’accent sur la prévention», dit Franck Bosquet, de la Banque mondiale. «Cela fait 30 ans que l’on fait la même chose ou presque avec les mêmes résultats», abonde Hélène N’Garnim-Ganga, de l’Agence française de développement. L’aide ne parvient pas à sortir les pays les plus vulnérables du piège de la pauvreté. «Il faut aller plus vite, s’appuyer davantage sur les populations, assouplir les procédures.» Une experte de la Rockefeller foundation n’hésite pas, elle, à parler «d’échec collectif».

Comment repenser une aide au développement, la réorienter «pour ne plus uniquement jouer le rôle de pompier, alors que seuls 2 % des flux financiers se focalisent sur la prévention ?», s’interroge Jorge Moreira da Silva, de l’OCDE. Alors que la discussion bat son plein, on repense à cet entretien sur le site ideas4development.org (blog animé par l’Agence française de développement) de Paul Collier, grand économiste britannique du développement : «Nous avons été très cavaliers en estimant que pour instaurer l’ordre politique, il suffisait d’organiser des élections. Dans les environnements fragiles, elles aggravent souvent les choses parce qu’elles induisent un gagnant et un perdant. Nous aurions dû apprendre ce genre de leçon en Irak. Mais nous avons utilisé exactement la même recette en Libye où les élections n’ont pas produit d’ordre politique – aucun gouvernement n’étant considéré comme légitime par l’ensemble des citoyens. Nous avons été très fainéants, et romantiques, en pensant que nous pourrions amener rapidement les sociétés fragiles à la paix et à la prospérité en copiant simplement les institutions communes dans les pays de l’OCDE comme les élections.»Encore un copier-coller qui rappelle les plans d’ajustements structurels du FMI et de la Banque mondiale qui, dans les années 90, ont rendu exsangues bien des Etats déjà très pauvres.

«Pourquoi ne vous focalisez-vous pas plus à aider les populations qui en ont vraiment le plus besoin plutôt que d’aider ceux que vous pensez être les plus vulnérables ? Pourquoi ne pensez-vous pas plus petit ?», interroge un délégué d’Oxfam. Bonne question. A laquelle Franck Bosquet répond ainsi : «C’est vrai, des populations n’ont pas reçu un dollar d’aide depuis 15 ans…» Mais le débat du jour porte sur la prévention des crises. «Un dollar investi dans ce secteur entraîne 6 dollars de ressources, c’est énorme. Il faut mettre le paquet là-dessus.» Il rappelle que la Banque mondiale a décidé l’an passé d’allouer ainsi 2,5 milliards de dollars aux Etats fragiles pour permettre aux entreprises pionnières de créer de nouveaux marchés. Le marché, comme solution pour des Etats qui n’en ont pas ? Le débat sur le rôle du secteur privé n’a jamais été aussi animé. Mais l’expert de l’institution de Washington n’en démord pas. «Les Etats ne s’intéressent pas à la prévention, car quand cela marche, on évite des drames et cela ne se voit pas, contrairement à la famine…»

4/ Où les vertueux ne sont pas là où on croit

Pour se remonter le moral, cautériser les plaies «d’un monde qui part en vrille», comme le lâche l'un des très nombreux participants américains, Laurent Fabius se pose là et entend avoir l’une des clés d’une gouvernance un rien réoxygénée. L’ex-président de la COP 21, désormais bombardé VRP en chef d’un Pacte mondial pour l’environnement encore dans les limbes mais qui a déjà converti quelque 140 pays dans le monde, se veut désormais chantre de l’état d’urgence écologique planétaire. Saluons-en l’augure. «Le climat est un problème de sécurité, de paix ou de guerre, lance celui qui est désormais président du Conseil constitutionnel. L’urgence est telle que tous les outils, y compris ceux du droit, doivent être utilisés. En 1966, il y a eu deux pactes sur les droits, civils et politiques, et les droits économiques et sociaux. Plus de 50 ans après, il faut le faire d’ici 2020-2021 pour la survie de la planète.»

A ses côtés, Hindou Oumarou Ibrahim parle des conséquences du changement climatique dans le Sahel. Elle raconte à nouveau les conflitsentre éleveurs et agriculteurs et pêcheurs, évoque un lac Tchad qui s’est réduit de 90 % alors qu’il doit faire survivre 40 millions de personnes, dit le désespoir qui pousse les hommes à rejoindre les jihadistes ou à risquer la mort en tentant de traverser la Méditerranée. «Il faut ce Pacte qui doit protéger le droit à la terre, le droit de la nature : ce n’est pas un chef d’Etat ou un fonctionnaire qui attend son salaire qui va résoudre ce problème, c’est à la population de le faire.»

Brocardés, les Etats ne sont pas tous des pousse-au-crime climatiques. Carlos Alvarado, 38 ans, tout nouveau président de centre gauche du Costa Rica, irrigue bien une prise de conscience verte. Tout juste élu en mai face à un évangéliste hyperconservateur et antimariage gay, le plus jeune chef d’Etat du continent américain a annoncé dans la foulée vouloir faire de son pays l’un des premiers pays au monde totalement décarboné, d’ici 2050. «Nous nous sommes lancés dans la tâche titanesque et magnifique de supprimer l’utilisation des énergies fossiles dans notre économie pour laisser la place à l’utilisation d’énergies propres et renouvelables.» C’est déjà le cas dans l’électricité, issue à 99 % des énergies renouvelables. «Rien n’est joué, tout peut s’inverser», souffle-t-il, rappelant que la couverture forestière d’un pays qui a supprimé son armée il y a 70 ans est passée de 20 % il y a 20 ans à 50 % aujourd’hui. «Dans les années 80, nous avons inscrit dans la constitution le droit à un environnement sain. À l’époque, cela paraissait abstrait. Aujourd’hui, cela inspire toute une génération.»Dont lui. «Il faut être exemplaire en ces temps de replis nationalistes»de leaders par ailleurs tous pro énergies fossiles et que l’historien Jean-Baptiste Fressoz appelle les «carbo-fascistes».

Macky Sall, son homologue sénégalais, rappelle aussi qu’il n’entend pas se perdre dans «la facilité destructive» : «la course aux fossiles»qu’il souhaite au moins plus transparente, à défaut d’être bonne pour la planète. En deux ans, son pays a mis sur les rails l’équivalent de 200 mégawatts alimentés par les seules centrales solaires, l’équivalent de la consommation annuelle de 2 millions de personnes : «On a désormais 30 % d’énergies propres». Plus que la France, alors que le continent ne pèse que 3 % des émissions globales de CO2, l’équivalent… du Texas.

Christian Losson