Tete a l´Est
Résidence
A Rennes, nous sommes enfin logés dans un gîte, et tout un chacun retrouve un lit bien mérité et bien apprécié après les trois jours de nos pérégrinations. Nous ne resterons que deux nuits, mais c'est déjà formidable de pouvoir se poser un peu. Nous voyons que très sommairement Johann, accaparé qu'il est par l'organisation de notre résidence, nous n'aurons pas l'occasion de profiter plus que ça de sa présence. Mais de nouveaux partenaires viennent nous rejoindre, et nous jouissons d'un accompagnement attentionné et efficace tout le long du séjour à Rennes. Le lendemain nous devons attaquer dès le matin avec une intervention scolaire suivie d'atelier, alors on essaie de ne pas trop traîner, dans la mesure du possible. Heureusement, Helena prend le relais et je peux m'assoupir un peu.
Le séjour à Rennes, la résidence artistique, est concentré autour des ateliers avec des classes du primaire qui ont travaillé depuis la rentrée sur notre répertoire et nous allons maintenant ensemble monter un spectacle que nous présenterons au bout de deux jours aux parents dans un rendu publique. Autant dire que malgré l'apparente sérénité et quiétude que j'essayais de communiquer autour de moi, et surtout aux enseignantes des classes concernées, j'appréhendais quand-même quelque peu ces ateliers innovateurs autant pour nous que pour nos vis-à-vis. En effet, nous avons une grande habitude de travailler avec les publics scolaires, de les mener, les manipuler, pour les amener au final là où nous voulons – à un partage d'un moment lors d'un événement artistique que nous maîtrisons dans notre régie. A une participation de notre spectacle, donc à une participation à une frange de notre vie. Je sais, par les retours que nous avons de notre public, que les moments d'échanges, lorsque les spectateurs participent à notre spectacle en dansant avec nos jeunes qui viennent les chercher l'air de rien, laissent des souvenirs durables, même des années après. C'est pourquoi j'attache une importance particulière à tout ce qui touche au travail avec le public, j'essaie d'atteindre une efficacité certaine, tout en maintenant une spontanéité et un plaisir partagé tant par les spectateurs, que par nos jeunes. Périlleuse entreprise, que de maîtriser la spontanéité tout en la sauvegardant, il y a encore du travail à faire, mais les progrès et les acquis sont palpables… En l'occurence, dans le cas présent il ne s'agit pas tout à fait d'un travail d'improvisation spontanée, puisqu'un travail préalable a été effectué, mais l'improvisation prend quand-même une grande place, du fait du peu de temps dont nous disposons. Mais, avant tout, avec tout le travail qui a été fait au préalable par les enseignants et leurs élèves dans le cadre du projet, une responsabilité bien plus grande en découle. Il y a des attentes et des espoirs qu'il ne faudrait surtout pas décevoir, au contraire, il faudra respecter et valoriser le travail qui a été fait, inclure le produit artistique de nos partenaires dans le spectacle final, et le mettre en avant.
Il y a quelques mois, Stéphanie, une des enseignantes, m'a envoyée un enregistrement de nos morceaux réalisé par ses élèves. Malgré tout le travail que l'on sentait derrière, musicalement c'était très, très sommaire et simpliste. Il était évident que ces enfants débutaient avec la musique instrumentale (les instruments à vent), et à vrai dire, c'était à peine si on arrivait à reconnaître les mélodies qu'ils interprétaient. Je me demandais bien qu'est-ce que l'on pourra faire avec un tel matériel! En même temps il était évident qu'ils se sont donné bien du mal pour arriver déjà à un tel résultat, et il était essentiel de ne pas les décevoir, pas plus que leurs professeurs.
C'est le jour J, le matin, nous sommes tous à pied d'oeuvre, l'heure n'est plus aux questions, il faut agir. Et vite, tout le monde arrive en même temps dans la salle de la MJC. Le temps de prendre mes repères, heureusement, les gosses prennent les devants. Ils communiquent instantanément entre eux autour des instruments – les saxos surtout, font baver nos musicos. Les petits Français ne sont pas en reste, ils sont plutôt cool, pas trop impressionnés, ouverts, et spontanément ils attaquent les morceaux qu'ils ont appris. Quelle bonne surprise! Ce n'est pas du tout comme sur l'enregistrement, apparemment ils ont fait des sacrés progrès et il est tout de suite évident qu'on pourra les inclure facilement dans notre spectacle. Une joyeuse pagaille s'instale, je laisse faire, tout en essayant de ne pas trop laisser déborder. Quand ça déborde quand-même, on fait une démonstration musclée de notre savoir-faire scénique et on passe à un travail par groupes, garçons et filles.
Il est évident qu'en espace de si peu de temps on ne pourra pas faire grand-chose de vraiment construit, et au spectacle final on fera avec ce qu'il y a, mais il me semble essentiel de donner quand-même l'impression de travailler, s'investir, d'utiliser le fruit de leur travail, alors on se concentre sur un morceau qu'ils possèdent déjà correctement, Me tut na kamav et Pasvare, en essayant de leur apprendre à réagir à ma direction „naturiste“, en se lâchant, en s'adaptant aussi à la dynamique du groupe, qui est essentielle dans notre conception du spectacle, de son ressenti et de son vécu au final. Malgré la cohue générale, il me semble que ça se passe plutôt bien, et je suis surpris par la réactivité de nos jeunes partenaires. Je sens Stéphanie un peu tendue, légèrement inquiète, mais ça ira.
Ateliers et débats
On repart vers minuit pour Rennes. Il est évident que le lendemain tous ne pourront pas prendre part aux ateliers du matin, vu que nous sommes rentrés qu'au petit matin. J'assure ce qu'il faut avec quatre anciens, et c'est pas plus mal, on a la possibilité ainsi de se concentrer un peu plus sur les détails et de valoriser plus les élèves. Un peu avant midi le reste du groupe nous rejoint mais l'après-midi est consacré dans l'essentiel à des activités de récréation, une partie de foot et une répète générale pour ne pas dire… tout cela favorise naturellement de sympathiques échanges et découvertes mutuelles. Avec les enseignants qui accompagnent les classes nous sommes sur la meme longueur d'onde, allors tout va bien. Nous nous réservons un laps de temps conséquent pour la préparation au spectacle, nous avons dit aux élèves d'apporter des vêtements colorés qui pourront se prêter au jeu de scène, et nous prêterons des costumes à ceux qui n'en auront pas. Tout le monde se prend au jeu, les filles se maquillent comme des stars et se parent des robes au mieux, les garçons ne sont pas en reste avec au moins des foulards autour des hanches. La salle de la MJC est bien remplie, la scène aussi – nous étions pas loin d'une centaine à jouer, danser et chanter… C´est quand-même une sacrée production, et rien que la gestion des déplacements de cette masse mouvente entre la scène en haut et l´espace devant les gradins en bas, de toute cette foule d´artistes en herbe, exités de participer à leur première expérience artistique en public, est un vrai challenge. Ce sont les montées et descentes de scène qui présentent le plus de risques, il faut assurer la sécurité au maximum, les enseignants ont su aussi instantanément s´adapter à la „méthode kesaj“, et ensemble nous arrivons à gérer une situation qui s´apparente par moments plus à un rodéo qu´ à une partie de scrable… Mais le spectacle ne consiste pas uniquement en montées et descentes sur scène, bien que c´est déjà un exploit en soi. L'enthousiasme général aidant, on arrive aussi à produire quelque chose qui tient la route sur scène, s'apparente bien à du spectacle, donne du plaisir tant aux spectateurs qu'aux acteurs. Je pense honnêtement que le contrat est bien rempli, le travail qui a été fourni depuis six mois a été valorisé comme il se doit, tout le monde a vécu des moments très intenses que personne n'est prêt d'oublier. J'étais surpris par la spontanéité et l'entrain des enfants français. Ils étaient très naturels, n'étaient pas du tout refoulés, participaient pleinement à l'action. Comme me l'a expliqué un des enseignants accompagnateurs, en fait ils représentaient un peu le même schéma social que nos enfants à nous. L'immigration, l'exclusion, le chômage. Il ne faut pas croire qu'il y a des problèmes que dans les bidonvilles tsiganes…
Le soir nous allons changer de gîte, pour ne plus en changer jusqu' à la fin du séjour à Rennes. Ce n'était pas plus mal. On était dans un haras avec plein de chevaux tout autour de nous, quoi de mieux pour le mental et la santé… Il y avait des cuisines immenses à notre disposition, qui nous permettaient une restauration du soir dans notre régie, grâce aussi à des provisions dues à la Banque alimentaire, plus que conséquentes. Donc le projet de ratrappage nutritionnel pouvait être poursuivi dans toute sa splendeur. Aux calories se sont ajoutés aussi des vêtements. Johann a préparé le coup avec Cécile depuis fort longtemps. Des gros paquets de fringues et de chaussures nous attendaient, et c'était plus que de mise, vu l'état de détresse vestimentaire des petits en premier lieu, mais les grands n'étaient pas en reste non plus, et tout le monde a pu bénéficier de cette embellie de la confection. Au deuxième jour nous étions rejoints par Cassandra, une rescapée du Hanul, qui vit maintenant à Nogent avec Camo, en placement. Son frère, Spartacus, n'a pas pu venir, à cause des histoires de police, qui lui cherchait des noises suite à des échanges sur le net. On n'arrête pas le progrès…
Le reste du séjour était mené tambour battant, avec des interventions le matin, l'après-midi, parfois le soir. Des journée ultra bien remplies. Impossible de faire dans la demi-mesure, toujours à fond. Ce rythme soutenu était tout à fait ce qu'il nous fallait. Chez nous, nous sommes en manque de pratique, les répétitions deviennent périlleuses à cause du voisinage ingrat, et aussi à cause du coût financier, donc de plus en plus rares, alors on se rattrape volontiers lors de cette résidence qui en est une dans tous les sens du terme. Au fur et à mesure que les journées passent nous nous produisons aussi dans le lycée Emile Zola, devant des élèves du secondaire. Une expérience très intéressante avec le débat qui suivait notre prestation. Le soir même un autre débat était organisé, et puis des ateliers et des spectacles… De quoi bien s'occuper.
Les repas de midi étaient pris à la MJC, Issaï et Meklésh prenaient spontanément la relais en organisant des discothèques improvisées de manelé roumain en faisant danser les minettes françaises du secondaire qui partagaient avec nous les locaux à midi, et qui n'en revenaient pas: „Tu aurais vu leurs regards. Absolument craquants…“ (extrait dedialogue entre deux étudiantes à la sortie de la MJC…). Bref ça baignait, je ne compte pas les quelques accrochages bénins entre nos ados que je résolvais sur le champ par des séries de pompes illico, et en donnant des solos en duo aux principaux protagonistes au spectacle suivant. Mais il fallait être sur ses gardes, la fatigue aidant, tout pouvait arriver. Heureusement, à part un évier qui n'a pas tenu le coup dans la chambre de Cyril, tout a été ok et on pouvait aborder la soirée finale, l'apothéose de toute la semaine. Il y avait qques bobos, des angines et petites grippes, dues aussi au froid persistant, et manque de bol, certaines chambres n'étaient pas chauffées, donc ça n'arrangait rien à l'affaire avec la météo qui ne voulait pas lâcher un rayon soleil. Durant tout le séjour Cyril s'est donné à fond, remplaçant avec Stéphane Stano, qui n'est pas venu avec nous. Nous pouvons compter aussi sur le concours de Helena de Rakúsy, la mère de Rastik et de Maria, qui était avec nous et était très efficace.
Pour la première fois, depuis des années, Stano n'a pas pris part à notre tournée. Il était parti un peu avant Noël rejoindre sa famille dans le sud. Ou plutôt, nous l'avons fait partir. En effet, hélas, il devenait de plus en plus exécrable, ne participait pratiquement plus à aucune de nos activités, il était manifestement mal dans sa peau et le changement de décor s'imposait pour lui. Comme cette situation ne datait pas d'hier, ça faisait carrément des années que ça traînait, alors il était évident qu'il lui fallait trouver une autre façon d'exister, qui pourrait le satisfaire et rendre heureux. Il est donc revenu chez ses parents et ne reste qu'à souhaiter qu'il trouve sa voie, surtout du travail et aussi du recul pour mieux comprendre ce qu'il a vécu avec nous. Bien sûr, cette évolution de nos rapports ne nous satisfait pas, je le considére aussi comme un échec dans la communication avec lui de notre part. Mais nous nous sommes retrouvés au bout de nos capacités et une séparation, du moins temporaire s'est avérée inévitable.
Le contact et les ateliers avec le second groupe des élèves se sont aussi très bien passés, sur le même mode qu'avec le groupe précédent. Un très beau rendu devant tous les parents, la télé, les journalistes. Somme toute, ces ateliers artistiques peuvent se résumer comme une expérience banale, comme il y en a beaucoup avec des intervenants du monde du spectacle dans le milieu scolaire. Sauf que là, au lieu d'un ou deux intervenants, il y en a eu quarante, pas de barrières de génération, puisqu'ils étaient pratiquement tous du même âge que leurs élèves, pas de barrière de langue, puisqu'ils s'en fichaient tous épérdument… étant tous complétements passionnés et investis dans leur projet, tous sur la même longueur d'onde, dans le partage et l'échange…
Nous avons réussi encore à faire un passage exprès sur un terrain des Gens du voyage. Spectacle improvisé dans un local improvisé. Il y avait des Manouches et des Gitans. Comme d'habitude, déconcertés au début, séduits et conquis par la suite. Dommage qu'il n'y avait pas plus de temps, il fallait repartir tout de suite pour une répète informelle avec les choeurs de la Tête à l'Est au gîte. Belle découverte, beau échange. Et de la bonne qualité, ce qui n'est pas forcément courant dans les formations d'amateurs qui se consacrent au répértoire des pays de l'Est. Il était évident que le plaisir tout simple de faire de la bonne musique primait, mais que l'intérprétation était aussi soutenue par une bonne maîtrise technique, ce qui donnait au résultat un très bon produit artistique dans tous les sens du terme. Pour nous c'était l'occasion d'un échange véritable autour de la musique. La soirée finale avec le spectacle de soutien était vraiment en apothéose, avec la participation des Kidu, des Têtes à l'Est, de Nounours avec la soirée disco… bref, tout a été au mieux. La salle pleine à craquer, un public en délire qui dansait et chantait nos chansons, comme si c'étaient des tubes planétaires. Sacrée soirée. Sacré exploit de tous les organisteurs… Chapeau à la MJC, dicrète et efficace.
Il va sans dire que ce rythme laissait des traces sur notre état physique, l'endurance a ses limites… Johann a prévu une séance d'enregistrement pour le dimanche qui suivait le concert final. Je me doutais bien que nous ne serons plus en état de produire quoi que ce soit, mais c'était programmé, et l'occasion était là, Vincent et son matériel d'enregistrement était à notre disposition, alors on s'est présenté le soir pour tenter avec un ultime sursaut d'énergie d'enregistrer quelques titres. Mais les batteries étaient vraiment à plat. Du moins en ce qui me concerne. En d'autres circonstances cela aurait été une occasion formidable d'enregistrer carrément un CD, mais en l'état des troupes et de moi-même, cela n'a pas donné grand-chose. J'en étais désolé pour Johann qui a organisé tout ça avec les meilleures intentions, mais je n'avais vraiment plus de forces… léssivé.
Lettres des enseignantes et des élèves des Ecoles Torrigné et J. Prevert, qui ont participés à la Résidence de Rennes 2013